La lecture doit être une succession de coups de foudre.
Au moins, il y a une justice. La littérature ne sert à rien. C’est à ça qu’on la reconnaît. Tout son charme réside dans cette inutilité. Il est facile de s’en passer. Un tas de gens le font. Ils ne s’en portent pas plus mal. Leurs journées ne comportent pas assez d’heures pour qu’ils en consacrent quelques-unes aux classiques, aux Pléiades, aux best-sellers. Il faut se mettre à leur place. Il y a déjà les enfants, la bagnole, le bricolage. Le silence et la solitude ne leur conviennent pas. Pourtant, des hurluberlus continuent à acheter des livres. Ils se les échangent comme des secrets, parlent entre eux une sorte de langage codé. Quelle bande de naïfs !
Dans un article resté fameux, Roger Nimier se demandait si les écrivains étaient bêtes. La question mérite toujours d’être posée. Les lecteurs, en tout cas, ne sont pas forcément des idiots – sauf, ajouteront les mauvaises langues, s’ils se précipitent sur les prix d’automne. À intervalles réguliers, les magazines s’interrogent : « Quel est le livre qui a changé votre vie ? » À part le code de la route, on ne voit pas. Côté auteurs, on ne repère guère que Sagan pour répondre « Bonjour tristesse », qui lui a causé bien des bouleversements, l’a propulsée dans un autre hémisphère. Cela lui a valu une légende, de l’argent et des ennuis, une solide réputation de paresseuse. Elle ne s’en est jamais remise.
Le cas de Michel Déon est aussi à étudier. Il est exemplaire. Ce monsieur a persuadé des générations entières que la littérature équivalait à un passeport pour la Grèce et l’Irlande – ouzo et poneys sauvages garantis. Les écrivains, quand même. La plupart ne manquent pas d’ambition. Ils se prennent pour des saints, des artistes. Ils finissent par être invités à « La Grande Librairie ». Ils adoptent des airs penchés, emploient des mots à majuscule, sont obligés d’écouter leur voisin, n’oublient pas de dire du mal de l’extrême droite. Cet héroïsme a le don d’émouvoir les foules. Pour eux, la littérature est un job à plein temps. Ils n’ont plus une minute pour vivre. Leurs textes s’en ressentent. Ils respirent la sueur et les larmes. Dans leur bouche, le plaisir constitue une grossièreté. Leur souffrance fait peine à voir.
Comme le soulignait Jacques Laurent à une romancière – des noms, des noms ! – se plaignant devant lui de son angoisse de la page blanche : « Madame, si vous n’êtes pas faite pour ça, n’en dégoûtez pas les autres ». C’était une parole de sage. La lecture doit être une succession de coups de foudre, sinon autant jouer au tiercé ou multiplier les refus d’obtempérer. Les résultats auront l’avantage d’être plus amusants. Dans le fond, oui, les écrivains sont bêtes. Ils feraient mieux de se proclamer créateurs de contenus. La vie sans littérature est une hypothèse tout à fait supportable. La littérature sans la vie demeure impensable. Elle nous prouve qu’il y a quelque chose qui manque. Mais quoi ? La conclusion revient à Antoine Blondin : « Tout le reste n’est que litres et ratures ». À la vôtre.
Éric Neuhoff est journaliste, critique de cinéma et écrivain. Récipiendaire de plusieurs prix littéraires, il a été élu au fauteuil 11 de l’Académie française le 6 novembre 2025....
La lecture doit être une succession de coups de foudre. Au moins, il y a une justice. La littérature ne sert à rien. C’est à ça qu’on la reconnaît. Tout son charme réside dans cette inutilité. Il est facile de s’en passer. Un tas de gens le font. Ils ne s’en portent pas plus mal. Leurs journées ne comportent pas assez d’heures pour qu’ils en consacrent quelques-unes aux classiques, aux Pléiades, aux best-sellers. Il faut se mettre à leur place. Il y a déjà les enfants, la bagnole, le bricolage. Le silence et la solitude ne leur conviennent pas. Pourtant, des hurluberlus continuent à acheter des livres. Ils se les échangent comme des secrets, parlent entre eux une sorte de langage codé. Quelle bande de naïfs ! Dans un article resté fameux, Roger Nimier se demandait si les écrivains étaient bêtes. La question mérite toujours d’être posée. Les lecteurs, en tout cas, ne sont pas forcément des idiots – sauf, ajouteront les mauvaises langues, s’ils se précipitent sur les prix d’automne. À intervalles réguliers, les magazines s’interrogent : « Quel est le livre qui a changé votre vie ? » À part le code de la route, on ne voit pas. Côté auteurs, on ne repère guère que Sagan pour répondre « Bonjour tristesse », qui lui a causé bien des bouleversements, l’a propulsée dans un autre hémisphère. Cela lui a valu une légende, de l’argent et des ennuis, une solide réputation de paresseuse. Elle ne s’en est jamais remise. Le cas de Michel Déon est aussi…