Avec Nous, rédigé en 1920, Evgueni Zamiatine propose un roman prophétique et une expérience de pensée. La sensibilité littéraire contre le rationalisme.
« Vous êtes couverts de chiffres, ils vous rampent dessus comme des poux.
Il faut tout arracher et vous chasser nus dans les bois. »
Evgueni Zamiatine
À quoi sert la littérature ? Peut-être à voir plus loin, plus large que le réel lui-même. En 1920, alors que la guerre civile ravage encore la Russie, un ingénieur naval, Evgueni Zamiatine, écrit le roman Nous. Dans cette première dystopie de la littérature européenne, il imagine une société du xxvie siècle où l’humanité, débarrassée du chaos et – tant qu’à faire – de la liberté, vit dans un ordre parfait. Chacun y porte un numéro au lieu d’un prénom et habite une maison de verre où il n’a le droit de baisser les rideaux qu’à l’« heure sexuelle », réglementée par l’État. Tous y suivent les mêmes horaires et poursuivent le même rêve : construire l’Intégrale, un vaisseau spatial, chargé d’exporter ce bonheur sans failles, mathématiquement vérifié, vers d’autres planètes. L’utopie mathématique se change en dérive politique.
Bien avant que les systèmes totalitaires du xxe siècle ne s’installent et que les ravages écologiques de la modernité ne deviennent visibles, l’écrivain russe pressent les dérives de son époque, à commencer par cette tentation d’un monde parfaitement rationnel et parfaitement maîtrisable. Fiction prophétique, mais aussi une expérience de pensée, le roman met en place un laboratoire où s’éprouvent les futurs possibles du politique. Zamiatine y peint les effets d’une rationalité poussée jusqu’à son point de rupture, celle qui élimine tout ce qui n’entre pas dans son algorithme, et montre comment la machine, d’abord conçue pour servir l’Homme, finit par redéfinir ce que l’être humain peut encore signifier.
Deux angoisses traversent Nous : celle d’un monde où la machine impose son rythme à l’humain, et celle d’une société uniformisée au nom d’un bonheur « universel » qui, en supprimant toute singularité, asphyxie la vie même. « L’idéal, écrit le protagoniste, c’est là où plus rien ne se produit ». Derrière la satire amère, le roman explore cette zone trouble où la poursuite d’un idéal se retourne contre lui-même. C’est là que le regard du personnage – et son écriture – se métamorphosent. D-503, d’abord citoyen parfait du monde de verre, écrit en phrases géométriques et sûres d’elles, finit par voir sa langue se fissurer : les phrases se brisent, vacillent, doutent, s’accélèrent. Les équations deviennent métaphores, les hymnes à la gloire de l’Intégrale se changent en visions fiévreuses.
Loin d’être un refuge, écrire devient alors une manière d’ouvrir les yeux, de défaire le réel pour en faire surgir une autre forme de lucidité. Aujourd’hui encore, à l’heure où la crise planétaire fissure nos certitudes et appelle d’autres récits, relire Zamiatine, c’est mesurer la puissance des imaginaires – et ce que la littérature peut encore transformer en nous, et par nous, dans le monde.
Le monde de verre, Zamiatine ne l’invente pas depuis une tour d’ivoire. Ingénieur naval de formation, diplômé du prestigieux Institut polytechnique de Saint-Pétersbourg, il part en 1916 en Angleterre superviser la construction de brise-glaces russes à Newcastle et Glasgow. Il y découvre une société déjà « mécanisée » par la logique industrielle : des villes saturées de métal, d’asphalte et de fumée, où, écrit-il, « la seule faune est celle des automobiles ».
De retour en Russie, il écrit Nous durant l’hiver 1919-1920, au sortir du « communisme de guerre », dans une atmosphère de pénurie, de froid et de ferveur révolutionnaire. Zamiatine en saisit aussitôt la dérive. Dans des notes autobiographiques de 1928, il se souvient de cette période comme d’un temps « drôle et terrifiant », où « l’on moulait de l’avoine dans les moulins à café », où l’électricité manquait et les tramways ne circulaient plus, mais où l’on rêvait grand : publier tous les classiques de tous les temps, unir les artistes de tous les arts et monter au théâtre l’histoire entière de l’humanité. C’est dans cet oxymore de l’histoire entre misère matérielle et exaltation utopique que naît Nous.
Sans grande surprise, le roman est aussitôt censuré. Jugé « impropre à la publication », il ne paraîtra en russe qu’en 1952, à New York, puis seulement en 1988 en URSS. Entre-temps, il circule partout ailleurs, traduit d’abord en anglais (New York, 1924), puis en tchèque et en français (Paris, 1929). Zamiatine, contraint au silence en Union soviétique, finit par s’exiler à Paris, où il meurt en 1937, pauvre et oublié, n’ayant vu que partiellement comment ses prophéties allaient se réaliser.
Le monde de Nous, situé dans un futur lointain, sur les ruines de l’ancienne Russie, s’appelle « l’État intégral ». Il promet à ses habitants l’équation du bonheur universel. Numérotés et vêtus de la même tunique bleue, ceux-ci vivent dans une cité de verre, sans murs. Chaque jour y est identique au précédent : on se lève à la même heure, on mâche cinquante fois chaque bouchée de nourriture « délicieusement » préparée à base de pétrole, on fait l’amour selon un calendrier officiel – chacun ayant droit sur chacun, selon un système de coupons – et on élit à l’unanimité le même Bienfaiteur. Toute déviation de cette perfection géométrique est punie de mort.
Le protagoniste, D-503, ingénieur et constructeur de l’Intégrale, est l’incarnation de cette raison triomphante que nous dévoile son journal intime. Jusqu’à ce que sa vie bascule : il tombe amoureux. I-330, rebelle et insaisissable, l’irrationnel en personne, fait vaciller en lui l’architecture même du réel. Elle est ce √–1 de l’existence qu’il voudrait tant saisir et neutraliser, mais qui lui échappe sans cesse. Un √–1 au sourire « x », mystérieux et dangereux, qui se trouve aussi être membre du mouvement révolutionnaire clandestin. Elle mine la logique systémique sans que l’on puisse l’éliminer, car cet « élément inconnu » est inhérent à la mathématique elle-même.
Le désir amoureux, comme la sensibilité littéraire – et la littérature elle-même – introduit du non-mesurable : cette part impossible à intégrer dans le système qui agit comme un virus dans le code. L’ingénieur qui rêvait de composer les odes à la gloire de l’Intégrale devient écrivain clandestin, presque délirant, le citoyen modèle se transforme en dissident. Il traverse alors la « Muraille verte » et découvre le monde sauvage au-delà de la Cité : un espace de vent, de vie et de désordre, où des herbes poussent comme elles veulent et où les corps humains sont encore couverts de poils. D-503, dont les mains ont elles aussi conservé cette part indocile, sent alors pousser en lui, comme une mauvaise herbe, quelque chose d’encombrant et d’insupportablement vivant : une âme.
Où s’est-il donc caché, ce qui échappe aux équations ? Dans cet interstice, précisément, où la littérature prend racine comme une mauvaise herbe, malgré toutes les « murailles vertes ». Elle pousse dans cette zone d’indocilité où rien ne se laisse réduire à une formule. Là, le monde cesse d’être un vaisseau spatial savamment construit pour redevenir un organisme vivant, tissé de réseaux complexes de relations, de failles et d’oscillations. Comme le désir qui fait basculer l’existence de D-503, elle ramène dans nos vies cet élément récalcitrant, ce surplus de vivant qui ne se laisse ni prévoir ni programmer. Elle est l’indocilité de l’existence même. Elle lui rend son opacité, son trouble, son désordre – ces zones d’ombre et de désobéissance que nul algorithme ne sait prévoir.
Elle rouvre un espace où quelque chose peut encore arriver : quelque chose d’imprévu et d’inassignable. Et c’est dans cet espace du possible que réside une forme de la liberté, celle de D-503 dans sa Cité de verre, mais aussi celle de l’écrivain et de ses lecteurs : cette possibilité que le réel se dérobe à ce qu’on croyait pouvoir lui imposer. Car qu’y a-t-il de plus vivant que le possible ? Ce qui n’est pas encore : ce qui n’est pas fixé, ce qui n’arrivera pas nécessairement, mais ce qui peut arriver – selon d’autres lignes, d’autres rythmes, d’autres vitesses. La vitalité elle-même repose sur ce pouvoir-être : elle est ce grand possible de la vie, tout comme la littérature est le grand possible de la pensée.
À l’époque des algorithmes prédictifs, entraînés justement à réduire l’espace des possibles à ce qui peut entrer dans un cadre donné, la question du non-mesurable prend une force nouvelle. Nos opinions, nos goûts, nos émotions, tout semble pouvoir être anticipé et orienté. Ce qui, pourtant, demeure ingouvernable, ce qui résiste à l’optimisation, c’est précisément l’espace que la littérature travaille : l’infini des possibles de la langue et de la pensée. À l’heure où le monde rêve de prédictibilité parfaite, la littérature rappelle que la condition humaine et, plus largement, vivante, repose aussi sur l’imprévisible, l’accident, la faille. Elle ramène dans nos existences cette part de déraillement créateur sans laquelle aucune liberté véritable ne peut exister.
La littérature déploie l’ouvert. Ce qu’elle offre à ses lectrices et à ses lecteurs n’est jamais clos : la pensée en devenir qu’elle met en mouvement peut emprunter telle ou telle forme de rationalité, mais elle ne s’y enferme pas. Chaque lecteur, chaque lectrice l’oriente, l’infléchit, la fait bifurquer. Elle ne dicte pas un avenir : elle rend possibles plusieurs avenirs à la fois. Même lorsqu’elle pressent les mondes qui viennent, à l’instar de Nous de Zamiatine, elle ne les durcit jamais en destin. Elle travaille dans cette « possibilité de l’impossible », où, dirait Derrida, se joue la puissance du langage autant que celle de l’éthique. La langue elle-même accueille les possibles pour devenir le lieu d’hospitalité, au sens le plus exigeant du terme.
Si la littérature sert à quelque chose, peut-être est-ce à cela : maintenir ouvert ce qui menace sans cesse de se refermer. Protéger le doute, la question, l’être bouleversé. Préserver l’espace même de vacillement. Rendre au monde sa part de mystère : son sourire « x », comme celui de I-330, cette racine négative de l’être qui défie toute équation. Elle rappelle discrètement que rien n’est jamais joué : même vêtu de la tunique bleue et du numéro D-503, on peut encore s’échapper par la fenêtre ouverte de la langue et de l’imagination.
« Plus d’une langue », disait Derrida. C’est peut-être la plus juste réponse que la littérature adresse à toutes les novlangues, celles d’Orwell, qui reconnaissait sa dette envers l’œuvre de Zamiatine, comme celles, plus diffuses, de nos dystopies contemporaines. Là où la langue se pluralise, les possibles se réouvrent, et plusieurs histoires peuvent se raconter. La littérature est cette ouverture même : une fenêtre sur le dehors que rien ne peut entièrement obstruer.
Et peut-être faudrait-il conclure avec la fulgurance de Mandelstam, poète de l’Âge d’argent russe et contemporain de Zamiatine, qui en dit davantage que bien des discours sur la littérature : « Je divise tous les poèmes en deux sortes : ceux écrits avec permission, et ceux écrits sans permission. Les premiers ne sont que de l’ordure ; les seconds, de l’air volé ».
Ouvrons la fenêtre, donc. Respirons.
Maria Galkina est normalienne, doctorante en philosophie, poète et scénariste. Ses recherches, au croisement des humanités environnementales et de l’histoire des idées, portent sur les pouvoirs du vivant et les imaginaires écologiques et technologiques contemporains. Ses textes, entre pensée et poésie, paraissent dans plusieurs revues, dont Europe et Le Philosophoire....
Avec Nous, rédigé en 1920, Evgueni Zamiatine propose un roman prophétique et une expérience de pensée. La sensibilité littéraire contre le rationalisme. « Vous êtes couverts de chiffres, ils vous rampent dessus comme des poux. Il faut tout arracher et vous chasser nus dans les bois. » Evgueni Zamiatine À quoi sert la littérature ? Peut-être à voir plus loin, plus large que le réel lui-même. En 1920, alors que la guerre civile ravage encore la Russie, un ingénieur naval, Evgueni Zamiatine, écrit le roman Nous. Dans cette première dystopie de la littérature européenne, il imagine une société du xxvie siècle où l’humanité, débarrassée du chaos et – tant qu’à faire – de la liberté, vit dans un ordre parfait. Chacun y porte un numéro au lieu d’un prénom et habite une maison de verre où il n’a le droit de baisser les rideaux qu’à l’« heure sexuelle », réglementée par l’État. Tous y suivent les mêmes horaires et poursuivent le même rêve : construire l’Intégrale, un vaisseau spatial, chargé d’exporter ce bonheur sans failles, mathématiquement vérifié, vers d’autres planètes. L’utopie mathématique se change en dérive politique. Bien avant que les systèmes totalitaires du xxe siècle ne s’installent et que les ravages écologiques de la modernité ne deviennent visibles, l’écrivain russe pressent les dérives de son époque, à commencer par cette tentation d’un monde parfaitement rationnel et parfaitement maîtrisable. Fiction prophétique, mais aussi une expérience de pensée, le roman met en place un laboratoire où s’éprouvent les futurs possibles du politique. Zamiatine y peint les effets…