Si la littérature doit servir à quelque chose c’est bien à nous faire prendre conscience que chacun mérite d’être raconté si nous voulons sauver notre part d’humanité.
Pour le piéton qui parvient à s’extraire des passionnantes chroniques de Squeezie sur son smartphone et daigne lever le regard sur ce monde réel qui ose encore, le rustre, s’inviter dans son quotidien, les murs de Paris ne sont rien moins que le grand bottin de pierre de la littérature. Au 102, boulevard Haussmann, au-dessus d’un large fronton gravé du nom de la banque Varin Bernier et en deçà d’une pancarte nous informant qu’un appartement vient d’être vendu par l’agence immobilière Laforêt, on nous dit que Proust a terminé ses jours ici-même, entre des murs de liège.
Plus loin, on découvre que le même Marcel Proust, décidemment friand du très bourgeois 8e arrondissement, résidait auparavant au 45, rue de Courcelles ainsi que l’atteste une plaque fraîchement inaugurée. Rive gauche, on apprend avec émotion que Balzac avait établi son imprimerie au 17 de la secrète rue Visconti. Quant à Victor Hugo, étalon du génie littéraire français oblige, il réalise le hat-trick en étant honoré non seulement d’une place et d’une avenue à son nom, mais aussi d’une plaque au 130 de ladite avenue où il résida.
Sur toutes ces célébrités dont le nom a mérité d’être immortalisé par ces stèles verticales, il reste peu à dire. Ils se sont souvent eux-mêmes chargés de tout raconter de leur vie intime, parfois sur plusieurs volumes. Mais la plupart des noms d’écrivains, pourtant gravés de façon imposante, coûteuse et définitive, restent inconnus du public parisien. On aimerait ainsi en savoir plus sur Jacques-Charles Brunet qui vécut jusqu’en 1867 au 4, rue Gît-le-Cœur et y publia un Manuel du libraire et de l’amateur de livres qui dut avoir son importance puisque l’ouvrage est mentionné sur une plaque de forte dimension.
Œuvrer autant pour la littérature et laisser moins de poids dans la mémoire que le marbre qui porte son nom démontre cruellement aux yeux des passants l’infamante ingratitude de la postérité pour le travail sérieux. Au sujet du Hongrois Attila József qui vécut en 1926 au 4 de la rue du Vieux-Colombier, on se pose la même question : si un séjour d’un an a suffi à l’homme de lettres pour mériter l’éternité au-dessous de l’enseigne de l’Hôtel Atlantis Saint-Germain, pourquoi nous était-il jusqu’ici inconnu ?
Alors, inconnus pour inconnus, demandons-nous : n’il y a-t-il pas derrière les façades des immeubles, des masures, des maisons, d’autres vies plus passionnantes à raconter que celles des génies consacrés ? On sait avec Pierre Michon que les vies « minuscules » peuvent devenir majuscule pour peu qu’on y mette le style. Et s’il est utile de nous rappeler que Victor Hugo, encore lui, habita aussi 90 rue du Cherche-Midi entre 1822 et 1828, que sait-on des autres habitants ? Statistiquement, il devait pourtant résider à la même adresse des sans-culottes ayant vu rouler cent têtes d’aristocrates, des porteuses d’eau qui en savaient long sur les mœurs de l’époque, des soldats de l’Empire ayant entendu les balles siffler et s’étaient réchauffés dans les tripes des chevaux durant la retraite de Russie – ce qui n’était pas le cas de notre génie national qui ne racontât l’histoire que de loin, de très loin même, car s’il n’est pas sûr qu’il croisa Gavroche, il est absolument certain qu’il ne connut ni Esméralda ni Claude Frollo. S’il s’était plu en revanche à raconter méthodiquement et humblement l’histoire de ses voisin tel un Georges Perec du xixe siècle, n’aurions-nous pas dans nos mains la plus vivante des fresques humaines ?
Alors qui, aujourd’hui, pour écrire la grande histoire des inconnus de chaque numéro des rues, des routes, des chemins, sur la trace d’un Patrick Modiano cédant plus qu’à son tour à la fascination de l’annuaire, à la recherche de personnages, qu’ils soient de fiction ou bien réels comme Dora Bruder. Saluons aussi l’œuvre de Christian Boltanski, qui n’était pas écrivain mais avait le souci des vies effacées, pour avoir tenté de réunir l’entière population du monde dans un seul espace en y regroupant tous les annuaires de tous les pays. Certes l’annuaire en papier n’est plus distribué depuis 2019, mais son remplaçant sur Internet est là. Certes encore, il ne répertorie pas les abonnements au téléphone mobile mais n’oublions pas que le Français est conservateur et a bien souvent gardé sa ligne fixe comme on s’accroche à son livret A. Cela laisse de de quoi écrire une œuvre colossale.
Au travail, donc. Du Marcel Proust du dictionnaire, nous connaissons le détail subtil de ses impressions, de ses humeurs d’enfant, de ses passions troubles, tout cela détaillé sur 7 408 pages écrites en petits caractères dans l’édition de la Pléiade. Mais que sait-on de Marcel Proust résidant 4, rue Paul-Gauguin aux Sables-d’Olonne ? Et du Marcel Proust du chemin de Pemol à Garrevaques ? Sans parler de celui du 2, rue Traverse à Brux, village bocageux de la Vienne collectionnant 765 habitants – dont un Marcel Proust.
Et si l’on est un peu déçu de ne pas trouver dans l’annuaire un seul Eugène de Rastignac ni de César Birotteau, qui nous dit que le Yan Coquet Birotheau de Saint-Julien des Landes ne mérite pas davantage les projecteurs qu’un Xavier Dupont de Ligonnès à qui on aurait dû prêter plus d’attention avant qu’il ne passe à l’acte sinistre qui l’a fait connaître ? Quittons les homonymes et plongeons au hasard dans les ressources infinies de l’annuaire de la Lozère, pourtant département le moins peuplé de France. Personnellement, le nom de Paulette Dupont, habitante des Bondons m’attire par sa symétrie, sa légère allitération et sa paisible modestie. Sa rassurante absence de mystère est, en soi, mystérieuse. Qui ne voudrait tout savoir de sa vie ? Dans l’annuaire de l’Hérault, le beau nom de Sirat Abdelkader et son adresse, toute en chiffre rond et en senteur – 100, rue des Anémones à Castelnau-le-Lez –, évoquent ensemble l’odeur de la pierre à fusil, la tbourida et le pavillon de province.
Et je dois me retenir beaucoup pour ne pas appeler Gertrude Corsaire habitante du Carbet à la Martinique pour savoir si elle descend bien d’un frère de la côte – mais la communication coûterait cher et on ne plaisante pas avec les notes de frais chez Bastille.
Concluons vite avant que le vertige nous prenne : si la littérature doit nous élever et non pas seulement nous occuper en attendant la correspondance d’un train de banlieue ce n’est pas en sanctuarisant les écrivains déjà consacrés mais en faisant de chaque vie croisée un roman à part entière. « Everybody is somebody » proclamait le sénateur Jesse Jackson, candidat malheureux aux primaires démocrates de 1984 et 1988. Le slogan ne lui porta pas chance, mais il constituerait un bon début de prompt pour l’IA que l’on chargerait de la noble et édifiante tâche de raconter toutes les vies de tous les annuaires.
Gabriel Gaultier est initiateur de l’almanach BigBang, revue d’utopie politique....
Si la littérature doit servir à quelque chose c’est bien à nous faire prendre conscience que chacun mérite d’être raconté si nous voulons sauver notre part d’humanité. Pour le piéton qui parvient à s’extraire des passionnantes chroniques de Squeezie sur son smartphone et daigne lever le regard sur ce monde réel qui ose encore, le rustre, s’inviter dans son quotidien, les murs de Paris ne sont rien moins que le grand bottin de pierre de la littérature. Au 102, boulevard Haussmann, au-dessus d’un large fronton gravé du nom de la banque Varin Bernier et en deçà d’une pancarte nous informant qu’un appartement vient d’être vendu par l’agence immobilière Laforêt, on nous dit que Proust a terminé ses jours ici-même, entre des murs de liège. Plus loin, on découvre que le même Marcel Proust, décidemment friand du très bourgeois 8e arrondissement, résidait auparavant au 45, rue de Courcelles ainsi que l’atteste une plaque fraîchement inaugurée. Rive gauche, on apprend avec émotion que Balzac avait établi son imprimerie au 17 de la secrète rue Visconti. Quant à Victor Hugo, étalon du génie littéraire français oblige, il réalise le hat-trick en étant honoré non seulement d’une place et d’une avenue à son nom, mais aussi d’une plaque au 130 de ladite avenue où il résida. Sur toutes ces célébrités dont le nom a mérité d’être immortalisé par ces stèles verticales, il reste peu à dire. Ils se sont souvent eux-mêmes chargés de tout raconter de leur vie intime, parfois sur plusieurs volumes. Mais…