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L’écologie vue du Sud

Par Hicheme Lehmici

La justice climatique peut-elle être comprise sans revenir aux fondations historiques de l’économie mondiale ?
La COP30 de Belém n’a rien résolu mais elle a révélé bien des choses. Organisée pour la première fois au cœur de l’Amazonie, où l’écologie relève de la survie quotidienne, la conférence a mis en lumière la fracture persistante entre visions du Nord et du Sud. On y a parlé comme à l’habitude de financements, transition, émissions de CO2… Mais derrière les couloirs climatisés, une réalité s’est imposée : l’écologie du monde est fracturée non seulement par le climat, mais également par les enjeux économiques et la géopolitique.

Pour le Sud, auquel on demande une exemplarité que le Nord n’a jamais vraiment pratiquée, le discours écologique ressemble souvent à une injonction venue d’en haut. Une écologie qui parle de neutralité carbone mais oublie l’histoire, qui exige la sobriété à Mumbai mais tolère le gaspillage à Paris. Belém n’a pas créé cette dissonance, elle l’a simplement rendue un peu plus visible. Vue du Sud, l’écologie représente beaucoup plus qu’un débat technique ou de chiffres : elle est devenue un champ de lutte, un révélateur des rapports de force et de domination.

À l’origine, les critiques du Sud se trouvent déjà dans la réception du rapport Meadows, lorsque l’idée de « limites à la croissance » fut perçue comme un ordre à la stagnation. Pour l’économiste égyptien Samir Amin, ce discours détournait l’attention des causes structurelles de la pauvreté. Notamment dans les racines de ce que furent la domination impériale et les dépendances économiques sur le contrôle des ressources du Sud. Houari Boumediene, en chantre du tiers-monde à Stockholm lors de la Conférence des Nations unies sur l’environnement humain, en 1972, l’avait d’ailleurs formulé avec force : comment demander à un pays démuni de renoncer au développement alors que les nations industrialisées poursuivent leur exploitation effrénée des ressources ?

Un demi-siècle plus tard, la question demeure. Dans une grande partie de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique latine, des millions de familles n’ont toujours pas accès aux infrastructures essentielles. Leur imposer une transition coûteuse, conçue ailleurs, revient à prolonger sous un vernis éco­logique des rapports de domination plus anciens. L’intellectuelle indienne Vandana Shiva, figure centrale de « l’éco­logie décoloniale », le rappelle depuis longtemps : les modèles « prêts à l’emploi » venus du Nord ignorent trop souvent la diversité des écosystèmes du Sud et marginalisent des savoirs traditionnels qui ont pourtant assuré, pendant des siècles, une gestion durable du vivant. Ces pratiques locales, souvent sobres, non polluantes et profondément adaptées aux milieux, sont écartées au profit de solutions technologiques coûteuses, présentées comme universelles mais inaccessibles.

L’essayiste nigérian Chinweizu Ibekwe, l’une des grandes voix de la critique du discours culturel occidental, dénonçait déjà une ingérence plus insidieuse : la volonté, au nom de l’environnement ou de la planification globale, de contenir la croissance démographique du Sud, après que le Nord a bâti sa puissance sur la sienne.

La justice climatique ne peut être comprise sans revenir aux fondations historiques de l’économie mondiale. L’universitaire américain Mike Davis, spécialiste des structures impériales, a montré comment les économies coloniales furent remodelées pour servir les ensembles coloniaux européens, détruisant les agricultures locales et rendant les pays du Sud vulnérables bien avant que le climat ne devienne un enjeu global.

Walter Rodney, historien guyanais du développement, montrait que l’Afrique n’avait pas seulement été exploitée, mais méthodiquement empêchée de se développer. Cette logique n’était pas propre au continent africain : elle s’est reproduite en Inde, où l’industrie textile locale (autrefois la plus réputée du monde) fut délibérément détruite par la puissance coloniale britannique.

Ces héritages expliquent en partie pourquoi le Sud affronte aujourd’hui la crise climatique avec moins de ressources, moins de soutien et davantage de risques : parce que les structures économiques qui devraient amortir le choc écologique ont été façonnées par un passé où le développement du Nord s’est bâti sur l’inhibition de celui du Sud.

Dans les négociations, cette histoire pèse d’un poids considérable. Les financements promis restent dérisoires, les transferts technologiques conditionnels, les engagements fragmentaires. Naomi Klein l’a résumé : les logiques qui ont créé la crise écologique gouvernent toujours l’économie mondiale. Exiger des efforts identiques dans des trajectoires opposées ne fonde pas la justice, cela l’abolit. Une transition équitable devrait reconnaître les responsabilités historiques, redistribuer les capacités d’action, réparer les déséquilibres accumulés.

Face à ces impasses, une autre écologie se dessine. Elle n’est pas un contre-discours, mais une manière différente d’habiter la Terre. Le philosophe Mohammed Taleb en explore les contours dans L’Écologie vue du Sud. Pour lui, la divergence ne tient pas seulement au niveau de développement, mais à deux visions du monde qui ne reposent pas sur la même expérience du vivant. Au Nord, l’écologie s’est peu à peu technicisée : elle est devenue une affaire d’ingénieurs, de bilans carbones, de gestes individuels portés par des classes protégées. Elle s’inscrit dans la continuité d’un modèle qui croit pouvoir résoudre la crise écologique par une optimisation du système qui l’a produite.

Au Sud, l’écologie est d’une autre nature. Elle relève d’un langage vital, celui des paysans dépossédés, des peuples autochtones, des communautés locales pour qui la stabilité des sols, des forêts ou des eaux conditionne directement l’existence. Elle ne sépare pas l’homme de la Terre : elle voit dans le vivant un ensemble de relations, un tissu fragile que l’on ne peut réduire à des flux ou des équations. C’est pourquoi les chamans, les griots, les sages, figures de médiation entre humains et nature jouent encore un rôle central, non par folklore, mais parce qu’ils incarnent un autre régime d’attention au monde.

Taleb insiste sur ce point décisif : la modernité occidentale s’est construite sur une césure entre nature et culture. Le Sud, lui, propose une écologie qui ne vise pas à optimiser mais à réparer, à retisser les liens rompus par l’histoire. Ce n’est pas un roman­tisme marginal ou une vulgate spirituelle : c’est peut-être l’apport conceptuel le plus précieux dans une crise qui exige non seulement une transition énergétique, mais une refondation intellectuelle.

Ainsi comprise, l’écologie du Sud n’est pas une alternative : elle est un rappel de ce que la Terre exige de nous lorsque les systèmes techniques atteignent leur limite. C’est précisément ce qui s’est joué, en creux, à la COP30. Elle n’a pas achoppé fondamentalement sur un désaccord technique, mais sur un différend de visions. Le Nord continue de parler en trajectoires et en projections ; le Sud parle en responsabilités, en histoires, en dignité. Belém n’a fait que révéler l’absence persistante d’un langage commun entre ces deux manières de percevoir le monde.

D’où cette question, plus urgente que jamais : Et si la clé de notre avenir écologique se trouvait moins dans les technologies du Nord que dans les imaginaires du Sud ? Non parce que le Sud serait moralement supérieur, mais parce qu’il a détruit moins, compris davantage et conservé des continuités avec le vivant que l’Occident a brisées.

Hicheme Lehmici est analyste géopolitique, professeur de relations internationales à l’Université Swiss UMEF de Genève....

La justice climatique peut-elle être comprise sans revenir aux fondations historiques de l’économie mondiale ? La COP30 de Belém n’a rien résolu mais elle a révélé bien des choses. Organisée pour la première fois au cœur de l’Amazonie, où l’écologie relève de la survie quotidienne, la conférence a mis en lumière la fracture persistante entre visions du Nord et du Sud. On y a parlé comme à l’habitude de financements, transition, émissions de CO2… Mais derrière les couloirs climatisés, une réalité s’est imposée : l’écologie du monde est fracturée non seulement par le climat, mais également par les enjeux économiques et la géopolitique. Pour le Sud, auquel on demande une exemplarité que le Nord n’a jamais vraiment pratiquée, le discours écologique ressemble souvent à une injonction venue d’en haut. Une écologie qui parle de neutralité carbone mais oublie l’histoire, qui exige la sobriété à Mumbai mais tolère le gaspillage à Paris. Belém n’a pas créé cette dissonance, elle l’a simplement rendue un peu plus visible. Vue du Sud, l’écologie représente beaucoup plus qu’un débat technique ou de chiffres : elle est devenue un champ de lutte, un révélateur des rapports de force et de domination. À l’origine, les critiques du Sud se trouvent déjà dans la réception du rapport Meadows, lorsque l’idée de « limites à la croissance » fut perçue comme un ordre à la stagnation. Pour l’économiste égyptien Samir Amin, ce discours détournait l’attention des causes structurelles de la pauvreté. Notamment dans les racines de ce que furent la domination impériale et les…

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