S’élevant en contre-jour au faîte d’un belvédère, la littérature est un temple complexe, composé de grandes pièces, de salons d’apparat, mais aussi de cagibis et de cryptes secrètes, de longs couloirs et de corridors imbriqués où vont et viennent les courants de la pensée, volatiles comme des courants d’air. Bâtie mot après mot, de tomes en chapitres, la littérature s’est construite au fil des pages de toutes les écritures pour accueillir l’Esprit sous toutes ses formes, qu’il soit saint, sain ou malsain et pervers, divers et varié comme le sont les humeurs humaines.
Parfois massive, parfois élancée, cette construction virtuelle si majestueuse qu’elle soit, n’est pas immuable. Certes l’édifice s’érige fièrement face à l’Histoire, mais c’est aussi un bâtiment fragile. Sapé par la critique et les goûts versatiles, il s’érode, s’altère, se désagrège et peut s’écrouler comme un château de sable quand la marée des modes et les opinions salées envahissent sa plage d’influence. Pourtant quand on croit ce palais en cendres, il renaît tel un phénix, pour mieux se reconstruire à nouveau, autrement.
Un livre est à la fois une œuvre d’artisanat et un sortilège mystérieux, ensorcelant. Parfois les chimères que la littérature invente nous terrifient, parfois elles nous consolent. Pourtant même ces démons, clichés ou stéréotypes du « bon » et du « méchant », même ceux-là, oui, la littérature les apprivoise pour nous révéler à coup sûr quelque chose de notre humanité.
« Ma » littérature a une dimension sociale : chuchotement intime autant que harangue publique. Elle accompagne les révolutions comme les réconciliations, nourrissant la réflexion politique autant que l’émotion. Zola, Tolstoï, Dostoïevski, Victor Hugo, Sartre ou Camus, « ma » littérature est engagée. Elle accepte la polémique et les reproches qu’on fait aux militants, aux partisans, même si ce risque comporte souvent en lui la vérité d’un temps.
« Ma » littérature a fait de nous les héritiers de valeurs civiques et morales. Elle se veut autant lucide que rebelle. C’est un marteau-pilon dans les mains d’un étameur, martelant inlassablement les plaques polies des convenances stratégiques que sont les « bonnes intentions ». Elle cisèle, bossèle, estampille le quotidien ou marque de son empreinte les surfaces du langage dans une société convenue, régulée par l’ordre capitaliste et son fer de lance appelé « communication », qui vante l’ordre et la sécurité, la bien-pensance et les principes de précaution, plutôt que la liberté.
La littérature est un révélateur, elle nous aide à dire l’indicible, à nommer l’informe, à cartographier des ressentis. La littérature enregistre les saisons de l’âme, les hivers de la conscience et promet des printemps d’espérance.
La littérature est un instrument de conversation intérieure qui interroge la modernité. Doit-elle être « absolument moderne », comme suggérait Rimbaud, toujours en quête de rupture et d’avant-garde ? Ou bien doit-elle se faire le chantre d’un engagement profond qui pousse ses explorations jusqu’aux confins des académies et descend dans la géologie de nos vies minérales. Flaubert, Stendhal, Proust ou Shakespeare, J.M.G. Le Clézio ou Dickens, elle creuse des galeries de portraits et traverse les couches sociales pour faire entendre à la surface le chant des voix enfouies.
De Jules Verne à Jack London, d’Hemingway à Anthony Burgess, d’Orhan Pamuk à Yuval Noah Harari, de Guy de Maupassant à Marguerite Duras, d’Alexandre Dumas à George Orwell, d’Alberto Moravia à Joseph Kessel, de Paul Auster à Bruce Chatwin, de J.D. Salinger à John Irving, la littérature a su escalader les falaises pour raconter des aventures, inventer des dialogues, des poèmes, des légendes…
Comme un voyage sensible sur l’océan des pensées, « Ma » littérature navigue à la boussole cherchant sa voie entre les étoiles et les cardinaux. Alterner entre harmonies et dissonances. Paragraphes-respirations et chapitres en mouvance, elle improvise des nouveaux rythmes et invente de nouvelles harmonies. Parfois, elle brise la syntaxe pour mieux faire entendre une vérité fragmentée, parfois elle organise chaque mot pour que la phrase avance comme une escouade disciplinée.
Apollinaire, Alfred Jarry, Jacques Prévert, Georges Perec, Boris Vian, Raymond Queneau ou Alain Robbe-Grillet. En défiant l’innovation, elle invente l’inattendu, l’absurde, l’OuLiPo…
Phrases courtes pour l’urgence, phrases longues pour l’errance, improvisations ou aphorismes, descriptions ou formules laminaires, refrains et leitmotivs cinglants ou figures de style cadrées comme des figures imposées, régies par des chartes antiques, quand elle se fait esthétique, la littérature questionne nos habitudes, nos perceptions, nos façons de faire et façons de dire. Elle slalome entre les portes de la syntaxe, de la grammaire, de la rhétorique pour mieux apprendre à se décentrer. Prendre du recul. Faire des choix, raconter l’indicible. Sans renoncer aux lumières d’une logique philosophique, la littérature m’a appris à décoder les mouvements du langage, à reconnaître les pulsions, les peurs, les désirs de nos contemporains, nos semblables. Harold Pinter, Kafka, Becket, William S. Burroughs, Céline, Rabelais.
En jouant avec les serrures, en les forçant parfois, certains écrivains-cambrioleurs découvrent des chambres inexplorées dans les tombeaux enfouis où sont enterrés des secrets inavouables. Jules Verne, Ray Bradbury, John le Carré, George Orwell, René Barjavel, Aldous Huxley, Philip K. Dick, Timothy Leary ou Bernard Werber, surprenante et inattendue, « Ma » littérature frappe aux portes de l’étrange, jusqu’au surréalisme et la science-fiction.
Si certains autres peuples pragmatiques agissent sans explication, les Français, eux, sont particulièrement attachés à la prise de parole. En France, la langue, son usage, sa beauté, ses nuances et subtilités revêtent une grande importance, au point que ce pays de lettres a fait de la grammaire un Art.
Aveux éthyliques ou confessions confuses/vaporeuses comme les brumes au-dessus d’un lac en automne, les dialoguistes accoudés au zinc se répondent du tac au tac autour d’un verre, tandis que la littérature joue avec la vibration et les murmures d’une voix intérieure tel la musique d’un thérémine.
« Ma » littérature est un mirage, un halo suspendu au-dessus d’un désert de milliards de paroles. Mais ce mirage est aussi un phare qui nous guide à travers les époques.
C’est une écriture qu’on tresse, qu’on noue et qui se renouvelle sans cesse, obéissant aux exigences d’un travail assidu mais rien ne serait possible sans la baguette magique de l’Inspiration. Poésie, thriller, érotisme, confession ou aventure, argumentatif ou épistolaire, si la création littéraire est un patchwork/une tapisserie, l’auteur et son récit sont au fil de son histoire, comme l’Arachné de la mythologie tissant pour l’éternité.
Écrire, c’est dessiner avec des sons, peindre avec des syntagmes, composer entre les phrases.
Partant du principe que pour mieux se comprendre il est essentiel non seulement de parler, mais aussi d’en écrire bien la « texture », peut-être aussi dans l’espoir d’écrire un jour un texte idéal, je suis de ceux qui écrivent tous les jours. L’écriture est une gymnastique qui permet de tenir debout.
Écrire comme un devoir mais aussi comme un jeu, pour blaguer, se défier, se justifier, polémiquer, se réinventer. Écrire pour laisser une trace même si l’on sait qu’année après année sans fin celle-ci s’efface. Fffttt comme ça, comme un vol de rapace nocturne. Écrire pour se convaincre qu’on y était. « Oui j’étais là, en ce siècle. J’ai navigué dans un monde éperdu et dément qui progresse inexorablement vers l’oubli avec l’allure tranquille d’un grand paquebot fantôme. »
Bien sûr je dessine, bien sûr je peins, je compose de la musique et je joue souvent de mes instruments qui font une partie intégrante de ma vie, mais d’abord j’écris. Tous les jours j’écris court, ou j’écris long, j’écris précis ou vague à l’âme, ou majuscule ou tapuscrit. J’écris sur des carnets à spirale, sur mon ordinateur, sur des bouts de papier, sur des cahiers d’écolier. J’écris des poèmes, des chansons, des contes, des histoires, des billets/blogs.
C’est vrai j’en conviens, je ne me limite pas à un seul genre. Et tout ce que j’écris n’est pas rendu public, mais cette pratique quotidienne de l’écrit comme une ascèse, me permet de rester en suspens. Elle oblige à tamiser, disséquer, anatomiser les idées comme on peut s’atteler sur un établi pour démonter un mécanisme, ou comme un jardinier amateur plante une graine dans un pot dans l’espoir de voir un jour fleurir cette jeune pousse.
L’écriture a la patience de la mise en acte.
Passage de témoin, transmission, graver un message sur une écorce avant que l’arbre ne tombe.
Comme les flaques d’eau dans une ornière, chaque empreinte qu’on laisse derrière soi est remplie d’espoir.
Les mots sont des cailloux, les cailloux sont des légendes, des chansons ou des poèmes dispersés. Semer des paragraphes, des chapitres ou des couplets pour retrouver son chemin, comme le Petit Poucet, dans la forêt des anonymes.
Quand on espère qu’une phrase, un vers, une image rencontrera son lecteur, une amitié en résonance. Car on écrit pour soi certes, mais aussi pour que d’autres puissent s’y retrouver, qu’ils sachent que, comme eux, nous avons existé, que nous avons douté, aimé, combattu ou souri. Car même lorsqu’on écrit pour soi, il y a toujours le frisson – fragile et obstiné – qui permet d’imaginer que peut-être un jour, quelque part, un lecteur se retrouvera sur la route des petits cailloux que l’on a semés.
Comme une école de l’empathie, les livres nous apprennent que toute société désireuse d’imaginer un avenir se doit de comparer le présent à son expérience…
Savoir lire, c’est savoir penser en commun.
En prêtant nos yeux aux voix étrangères, nous apprenons à nous sentir différents.
La lecture fait du lecteur le complice de l’écrivain.
Lire, c’est accepter d’être entraîné dans un maelstrom d’émotions dans lesquelles on se perd pour mieux se retrouver soi-même.
La conscience de la mort habite l’écrivain. Cette mort qui n’est pas une menace, mais ce qui donne toute son intensité et sa raison d’être à la création, quand celle-ci tente, à sa manière, de ralentir le moment ultime de l’oubli.
Écrire, c’est participer à cette architecture pour, d’une manière ou d’une autre, servir de repère et peut-être inspirer d’autres voyageurs à se lancer, un pas de plus pour fuir l’obscurité.
Sonder la vie ou défier la mort sans prétendre les maîtriser.
La littérature est, je le répète, comme un palais ouvert à tous les vents, un palais magnifique, un palais d’étincelles et d’artifices, un palais de liberté, le palais d’un dieu qui refuse l’encloisonnement et la hiérarchie. Elle est un atelier et un sanctuaire, elle est révolutionnaire et conservatrice, intime et collective, elle invite au rêve et accueille la lucidité, elle protège les étamines de la jeunesse et bouscule les acrotères sur lesquels on a érigé les statues d’un suprême démiurge qui, s’il est honnête, ne cesse de se remettre lui-même en question…
Pourtant si géante qu’elle soit, si universelle au comble de la liberté, la littérature n’est aussi qu’une simple proposition. Malgré toute sa puissance d’évocation, la littérature n’assure ni immortalité, ni consolation, ni vengeance parfaite, tout juste une forme de compagnie absolue aux frontières du néant.
Quelques livres premiers qui m’ont construit :
L’Écume des jours de Boris Vian
L’Homme qui rit de Victor Hugo
Le Père Goriot d’Honoré de Balzac
Le Silence de la mer de Vercors
Le Singe nu de Desmond Morris
Morts violentes d’Ambrose Bierce
Le Joueur de Fiodor Dostoïevski
La Métamorphose de Franz Kafka
La Condition humaine d’André Malraux
Sur la route de Jack Kerouac
Women de Charles Bukowski
L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty de Peter Handke
Le Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa
Motel Chronicles de Sam Shepard
CharlÉlie Couture est un artiste “multiste”. Poète rock, écrivain et blogueur, au fil du temps, en parallèle de ses albums de chansons et de ses expositions, il poursuit son activité d’auteur.
Manhattan Galerie de CharlÉlie Couture, éd. Calmann Levy, 100 p., 14,90 €. © Shaan...
Pas encore abonné(e) ?
Voir nos offresLa suite est reservée aux abonné(e)s
Déjà abonné(e) ? connectez-vous !




