Quel est le lien entre philosophie et littérature ? Analyse à partir de l’œuvre d’Ernst Jünger, un esthète qui ne fait que passer et qui n’est dupe de rien.
L’œuvre d’Ernst Jünger (1895-1998) est entièrement littéraire, même si certains de ses textes paraissent se situer en dehors de ce champ stricto sensu, comme La Guerre comme expérience intérieure, Le Travailleur ou Le Mur du temps. Or, ces trois essais, pour ne retenir qu’eux, sont justement révélateurs du traitement « jüngerien », et donc « littéraire », de thématiques réputées philosophiques : l’emprise de la technique, la domination planétaire du travailleur, la guerre comme « grand jeu cosmique », l’anéantissement promis par le nihilisme contemporain, etc. Non pas sous la forme d’une littérature d’idées, d’une littérature militante ou engagée, mais parce que les ressources convoquées sont d’abord celles de la langue. De la langue allemande, en l’occurrence. Il s’agit de faire dire aux mots de la langue plus qu’ils ne disent : un trait remarquable de la pensivité littéraire jüngerienne, pour reprendre un concept formé par le philosophe français François Jullien.
Il y a chez Jünger un double mouvement, à la fois de retrait (rendant possible un décryptage symbolique du monde) et de laisser-aller de la pensée, comme si elle suivait son cours sans autres contraintes que celles imposées par l’écriture. La pensée, ainsi « débridée », est capable de dire le plus intime de l’expérience humaine.
D’où, souvent, une façon elliptique d’exprimer les choses. Dans son roman, Sur les falaises de marbre, par exemple, il y a bien un récit, une histoire, une intrigue, avec des personnages qui ne sont pas les otages d’une thèse ou d’une démonstration. Et, en même temps, quelque chose d’inouï se « dit » à propos de la terreur et de la dictature, telles que vécues par les « héros », confrontés au Mal, bien davantage qu’à la mort. La littérature a la capacité, abandonnée par la philosophie depuis les Grecs, d’exprimer la singularité, l’ambiguïté et l’évasif, de suivre au plus près la formation des sentiments, des images et des idées. La littérature pense « obliquement », dit François Jullien, en « faisant autre chose que penser ». Alors que la philosophie pense frontalement, « elle pense pour penser ». « Ce “pour” aussi l’emmure », ajoute-t-il.
Jünger est une figure paradoxale. D’un côté, il nous aide à penser un siècle abominable, par la puissance de ses aperçus, son sens du récit et du mythe, sa confrontation à la brutalité du réel, sa vision tragique de l’aventure humaine ; de l’autre se profile un personnage insaisissable, en demi-teinte, un esthète qui ne fait que passer, qui ne s’attarde pas, qui n’est dupe de rien, qui paraît offrir son dos muré aux soubresauts de l’histoire.
Le fait que la littérature pense a pu échapper aux plus grands esprits, en particulier chez les philosophes, gardiens jaloux de leur pré carré. La littérature, entendue au sens strict du terme – comme le note François Jullien dans son essai, Puissance du pensif (éd Actes Sud, 2025) – est apparue tardivement, au xixe siècle, « ouvrant la modernité du monde ». Elle s’est donné pour tâche de promouvoir l’« universel intime », qui n’est pas l’universel abstrait, celui du concept et de la raison raisonnante.
Ainsi Martin Heidegger (1889-1976), dans une lettre adressée à Jünger, témoigne-t-il d’une certaine arrogance philosophique, en corrigeant son correspondant qui a l’audace de prétendre penser le « Travailleur », comme figure structurante de notre temps. Heidegger avait lu très attentivement Le Travailleur (publié en 1932), auquel il avait consacré, en 1940, un séminaire privé. Un livre qui nourrira certaines de ses réflexions sur l’essence de la technique. Ce qui ne l’empêchera pas d’émettre à son endroit certaines réserves. Leur correspondance s’en fait l’écho. Le Travailleur propose l’une des descriptions les plus exhaustives de l’étant en tant que Volonté de puissance – mais une description seulement. L’écrivain voit ou reconnaît ce qu’il appartient au philosophe de penser. En somme, Jünger « ne voit pas ce qui est uniquement pensable ». Mais il a expérimenté, ne serait-ce qu’au combat, le déploiement technique de la Volonté de puissance et en a rendu compte, admirablement, dans ses Journaux de guerre et dans son essai. On peut se demander si Heidegger, ici, ne se méprend pas quant aux ressources propres de la littérature : celle-ci « pense », en effet, elle ne se contente pas de « décrire », elle pense à sa façon, « pensive » et non « pensante » (François Jullien). Ce que Jünger appelle « vision » est un mode d’accès non conceptuel à la réalité, à la totalité organique, qui relève pleinement du travail de la pensée.
Il revient à la littérature, mieux qu’à la philosophie, de rendre compte du singulier de l’expérience. De promouvoir l’universel intime. De démêler l’écheveau du vivre. Comment évoquer la guerre, si l’on s’en tient au seul plan du concept ? Comment envisager l’histoire si l’on ne retient d’elle qu’une aventure temporelle au long cours, mystérieusement orientée, parsemée d’épisodes édifiants ? Comment juger des hommes si on les dissout dans l’espèce ?
Ernst Jünger se méfie des idées générales. Elles n’éclairent pas l’expérience. Elles la recouvrent d’abstraction. Qu’il s’agisse de l’univers minéral et végétal, qu’il s’agisse des insectes ou des actions humaines, autant de « fragments de la mosaïque du monde », quelque chose se donne à voir, au-delà des apparences, à qui sait regarder. Avec toujours le « pressentiment qu’il est un ordre agissant parmi les éléments ». La réalité n’est obscure que pour celui qui ne sait la contempler. Jünger est un contemplateur « au sens on ne peut plus créateur ».
La contemplation est vision, un terme à entendre strictement, non la seule perception visuelle, mais la sensibilité, qui mobilise tous nos sens, externes et internes. Elle est comme une sorte de sismographe, capable d’enregistrer d’infimes variations, de saisir « stéréoscopiquement », à travers l’écume des événements et des circonstances, des Formes structurantes. La littérature, tel qu’il la conçoit et la fait travailler, est à la mesure de cette ambition métaphysique. Il appartient à l’écrivain de mettre des mots sur des impressions – « la parole est à la fois reine et magicienne » – se souvenant que les mots gardent mystérieusement la trace de la langue originaire, matière première du langage articulé.
Certes nous avançons à tâtons, mais nous avançons tout de même. Les actions des hommes, bien que non écrites à l’avance, bien qu’échappant à toute planification, ne sont pas dépourvues de sens. L’œuvre de Jünger est dédiée à leur déchiffrement.
Ceux qui retiendront contre lui son passé trouble de soldat, son esthétisme décadent, son désabusement, sinon son pessimisme, passent à côté de l’essentiel. Ernst Jünger a payé au prix fort le sort des vaincus. Il a su reconnaître ses erreurs, ses égarements et ses illusions. Mais de quelle faute inexpiable est-il coupable qui justifierait dans la durée l’acharnement des justiciers ? D’avoir survécu aux horreurs d’un siècle abominable ? D’être resté debout dans la tourmente ? De s’être abstrait du tumulte ? D’avoir joui de la vie ? D’avoir placé l’art au-dessus de tout ? Qui peut dire ce qu’est l’innocence dans un monde humain ?
Il y a du Quichotte en Jünger, le Chevalier « de la Triste Figure ». Comme lui, il s’est levé un matin et est parti, parce que les « livres lui avaient tourné la tête ».
François L’Yvonnet est professeur de philosophie et éditeur. Son prochain livre, Ernst Jünger, la lettre et l’esprit, paraît le 22 janvier chez Descartes & Cie...
Quel est le lien entre philosophie et littérature ? Analyse à partir de l’œuvre d’Ernst Jünger, un esthète qui ne fait que passer et qui n’est dupe de rien. L’œuvre d’Ernst Jünger (1895-1998) est entièrement littéraire, même si certains de ses textes paraissent se situer en dehors de ce champ stricto sensu, comme La Guerre comme expérience intérieure, Le Travailleur ou Le Mur du temps. Or, ces trois essais, pour ne retenir qu’eux, sont justement révélateurs du traitement « jüngerien », et donc « littéraire », de thématiques réputées philosophiques : l’emprise de la technique, la domination planétaire du travailleur, la guerre comme « grand jeu cosmique », l’anéantissement promis par le nihilisme contemporain, etc. Non pas sous la forme d’une littérature d’idées, d’une littérature militante ou engagée, mais parce que les ressources convoquées sont d’abord celles de la langue. De la langue allemande, en l’occurrence. Il s’agit de faire dire aux mots de la langue plus qu’ils ne disent : un trait remarquable de la pensivité littéraire jüngerienne, pour reprendre un concept formé par le philosophe français François Jullien. Il y a chez Jünger un double mouvement, à la fois de retrait (rendant possible un décryptage symbolique du monde) et de laisser-aller de la pensée, comme si elle suivait son cours sans autres contraintes que celles imposées par l’écriture. La pensée, ainsi « débridée », est capable de dire le plus intime de l’expérience humaine. D’où, souvent, une façon elliptique d’exprimer les choses. Dans son roman, Sur les falaises de marbre, par exemple, il y a bien un récit, une…