La plus grande muraille urbaine du monde occidental antique, construite par l’empereur Aurélien pour protéger une puissance fragilisée, suscite d’innombrables questions.
Pour l’architecte Vitruve, qui écrit au ier siècle av. J.-C., la création d’une ville commence par celle de ses murailles : « Quand […] on aura choisi une région riche en produits pour nourrir la cité, quand la construction de routes, la présence opportune de cours d’eau ou un accès au trafic maritime grâce à un port auront fourni des moyens de transport faciles, alors il faudra faire les fondements des tours et des murs » (De l’architecture, 1, 5, 1), et effectivement l’histoire légendaire de Rome commence en 753 av. J.-C. avec le tracé de la muraille par Romulus : « Il [Romulus] fortifia d’abord le Palatin sur lequel il avait été élevé » (Tite-Live, Histoire romaine, 1, 7, 3). Mais, de 753 av. J.-C. à 476 ap. J.-C., date de la fin de l’empire romain d’Occident, Rome a connu une longue histoire : la petite cité du Latium est devenue la capitale du monde méditerranéen. La taille de la ville a donc évolué, entraînant naturellement celle de ses remparts : trois murailles se sont succédé, chacune rendant obsolète la précédente.
Il ne reste rien de visible de la première muraille pour le visiteur d’aujourd’hui. C’est au roi Servius Tullius, qui aurait régné selon la tradition au milieu du vie siècle av. J.-C., que l’on attribue la construction d’une deuxième muraille continue, beaucoup plus vaste que celle de Romulus. Cette muraille est encore visible dans beaucoup d’endroits aujourd’hui. Certains vestiges sont datables du vie siècle av. J.-C., d’autres appartiennent à une réfection réalisée après l’invasion gauloise de 390 av. J.-C. La longueur de la muraille servienne était d’environ onze kilomètres. Elle englobait au moins partiellement les sept collines mais n’était pas occupée intégralement à l’origine : son tracé suivait surtout un parcours stratégique.
La troisième et dernière muraille fut construite au iiie siècle ap. J.-C. par l’empereur Aurélien. Le voyageur qui arrive à Rome par la route a de fortes chances de la franchir car elle est spectaculairement bien conservée. Au-delà de sa fonction défensive, elle a redéfini la forme de la capitale romaine et ce fut un changement d’époque. Désormais la cité est circonscrite artificiellement, avec un dedans et un dehors, désormais le mur fait partie de toutes les représentations de la ville jusqu’au xxe siècle. La décision de la construire fut prise en 271 ap. J.-C. devant la menace des invasions barbares venant du nord. Les travaux commencèrent aussitôt et furent achevés sous Probus en 279 ap. J.-C. Le grand espace de temps entre la construction de la muraille servienne et celle de la muraille aurélienne est surprenant. Au cours de l’histoire, la population de Rome a considérablement augmenté, les constructions publiques et privées se sont multipliées et, dès la fin de la période républicaine, au ier siècle av. J.-C., non seulement la totalité de l’espace à l’intérieur des murs était occupé mais la ville débordait largement la muraille servienne. Elle fut même démantelée sur certains secteurs. On peut considérer qu’entre le ier siècle av. J.-C. et la fin du iiie siècle ap. J.-C., Rome est restée plus de trois cents ans sans murailles. Pourquoi ? Simplement, parce qu’elle était le centre d’un immense empire et qu’elle considérait que ses forces armées réparties le long des frontières extérieures et celles qui restaient disponibles pour intervenir à n’importe quel endroit étaient largement suffisantes pour la protéger. Les choses changent au iiie siècle ap. J.-C. Les peuples barbares exercent une forte pression sur l’ensemble des frontières et parviennent à les franchir en certains endroits. La menace germanique inquiète particulièrement Rome. Avant même l’arrivée au pouvoir d’Aurélien, les Alamans, un peuple du sud de l’Allemagne actuelle, avaient pénétré dans le nord de l’Italie. Ils avaient été repoussés mais ils étaient revenus et, au début de son règne en 270 et au début de 271, Aurélien avait encore dû combattre contre eux dans le nord de l’Italie. Cette menace le décida à entourer Rome de nouveaux murs, nous disent les textes, même si des préoccupations de politique intérieure ne sont pas à exclure. Au début de 271, Aurélien dut faire face en effet à de graves troubles sociaux : la révolte des ouvriers de l’atelier monétaire aurait provoqué la mort de plusieurs milliers de personnes. L’emploi d’une main-d’œuvre très abondante sur ce qui fut le plus grand chantier de Rome au iiie siècle pouvait être une solution pour rétablir l’ordre : on estime que 10 % de la population mâle adulte fut occupée à la construction du rempart.
Nous connaissons bien le tracé de cette troisième muraille : elle fait presque 19 kilomètres de long et elle enferme environ 1 300 ha soit plus de trois fois la superficie enfermée par la muraille servienne. C’est la plus grande muraille urbaine jamais réalisée dans le monde occidental antique. Elle n’englobait pourtant pas l’ensemble de la ville : certaines régions augustéennes n’étaient pas totalement incluses dans les murs. C’est particulièrement vrai pour la région XIV, sur la rive droite du Tibre. Le tracé montre des préoccupations stratégiques (sommet des collines, inclusion des deux casernes principales : camp des Prétoriens au nord-est, camp de la cavalerie impériale au sud-est, utilisation du Tibre comme défense naturelle), des motivations économiques (inclusion des moulins du Janicule – la seule partie de la muraille sur la rive droite du Tibre –, inclusion des entrepôts où sont stockées les marchandises en provenance d’Ostie au sud-ouest), des préoccupations pragmatiques (inclusion ou appui sur des bâtis existants pour gagner du temps et économiser des matériaux).
La construction de ce mur a introduit une délimitation physique de la cité qui n’existait pas avant lui. Désormais, il y a une distinction très claire entre ce qui est à l’intérieur des murs et ce qui est à l’extérieur. Le rempart devient une ligne à valeur juridique. En témoigne par exemple le collier de l’esclave Asellus qui date du ive siècle ap. J.-C. Ces colliers, qui ne pouvaient être enlevés, portaient une inscription indiquant les noms de l’esclave et de son propriétaire. Sur celui d’Asellus, on lit que si l’esclave sort du mur, il doit être ramené à l’adresse indiquée.
La nouvelle muraille a-t-elle vraiment servi ? Jusqu’à la fin du iiie siècle ap. J.-C., non. Mais à partir de 306 ap. J.-C. l’empereur Maxence s’y intéresse. Il fait faire des réparations dans le parement, modifier les créneaux sur certains secteurs et, surtout, il entreprend de creuser un fossé extérieur. Mais il n’a pas le temps de le terminer. Et la muraille lui a servi car lorsque Galère, empereur d’Orient, veut reprendre Rome en 307 ap. J.-C. « il trouve tout fermé et défendu. Il n’y avait pas d’espoir de faire irruption [à l’intérieur de Rome] » (Lactance, De la mort des persécuteurs de l’Église, 27, 2). Après Maxence, Constantin trouve donc à Rome une muraille en bon état mais lui-même et ses successeurs s’en désintéressent, si bien qu’un siècle plus tard, elle semble avoir été considérablement négligée. En effet lorsque l’empereur Honorius, au début du ve siècle, veut la renforcer devant la menace des Goths, il trouve une construction en très mauvais état. Une inscription conservée dit qu’il a fallu « évacuer une immense quantité de gravats ». Que sont ces gravats ? Des parties du mur qui se sont effondrées ? Des déchets accumulés là ? Des édifices en ruines près du rempart ? En tout état de cause c’est une marque du manque d’intérêt pour la muraille entre l’époque de Constantin et celle d’Honorius.
La muraille que l’on voit aujourd’hui n’est donc pas celle construite sous Aurélien. Il s’agit de la restauration majeure effectuée au tout début du ve siècle ap. J.-C. sous Honorius. Les portes sont renforcées et transformées en véritables bastions. L’ensemble de la muraille est surélevé d’environ cinq à six mètres. L’ancien chemin de ronde est couvert et surmonté d’un nouveau chemin de ronde. Pourtant, cette restauration n’empêchera ni les Wisigoths d’Alaric, en 410, ni les Vandales de Genséric, en 455, de prendre la ville et de la piller : l’un et l’autre trouveront les portes ouvertes… Cependant, jusqu’en 1870, la muraille continuera d’être entretenue, restaurée et modifiée sur certains secteurs, dans un objectif militaire. Ce n’est qu’en 1906 qu’elle perd sa fonction de mur d’enceinte : elle devient un monument historique.
Les tours, espacées de 30 mètres, étaient équipées de balistes pour lancer des flèches et d’onagres pour lancer des pierres
La construction du mur repose sur la technique du « béton » romain, un mélange de chaux, de sable et d’agrégats coulé entre deux parements de briques : c’est à la fois extrêmement solide et rapide à mettre en œuvre. La hauteur moyenne du mur d’origine est de l’ordre de 8 mètres, son épaisseur au pied est comprise entre 3,5 et 4 mètres. Il reste actuellement 11,2 kilomètres conservés sur les 19 kilomètres d’origine. Les tours étaient espacées entre elles de 30 mètres en moyenne, ce qui leur permettait d’être couvertes l’une l’autre par le tir des archers. Ces tours étaient bien sûr équipées d’artillerie : des balistes pour lancer des flèches et des onagres pour lancer des pierres. La muraille d’Aurélien présente aussi une curieuse particularité. Pour gagner du temps et économiser les matériaux, les ingénieurs ont englobé dans la construction des monuments existants : tombeaux, maisons, aqueducs, citernes, etc. Ces édifices représentent environ un dixième du périmètre total. Un des exemples les plus impressionnants, encore bien visible aujourd’hui, est le tombeau de Cestius, au sud-ouest de Rome. Le monument, en forme de pyramide, construit au ier siècle av. J.-C., le long de la route menant à Ostie, se trouvait alors à l’extérieur de la ville comme il est normal pour tous les tombeaux. Son inclusion dans la muraille a permis d’économiser 30 mètres de bâti linéaire, soit environ 800 mètres cubes de matériaux, sans compter les fondations. Il y a plusieurs autres exemples. Si l’on continue vers l’est, à l’extrémité sud-est de la ville, c’est un amphithéâtre qui a été englobé dans la muraille : 71 mètres économisés. Plus loin encore, la muraille s’est appuyée ou a englobé selon les secteurs un aqueduc sur arcades entrant dans Rome, sur un parcours d’environ 530 mètres, etc.
Le paradoxe de ce formidable ouvrage de l’Antiquité romaine est qu’il n’a eu pratiquement aucune utilité militaire sans les limites conventionnelles de cette période (c’est-à-dire avant 476 ap. J.-C.) mais qu’il a marqué définitivement l’image de Rome. Aujourd’hui, il est encore le symbole de la cité et de la complexité de son histoire.
Sophie Madeleine est directrice du CIREVE, le Centre Interdisciplinaire de Réalité virtuelle de l’Université de Caen. Titulaire d’une thèse en études anciennes, elle est ingénieur de recherche HDR en analyse de sources anciennes. Ses recherches sont essentiellement focalisées sur l’architecture et la topographie de la Rome ancienne et sur les techniques de l’Antiquité.
Philippe Fleury est professeur de latin émérite et spécialiste des textes scientifiques et des techniques de l’Antiquité et plus particulièrement de Vitruve. Il est à l’origine du projet de restitution virtuelle de la Rome du IVe siècle entrepris à l’Université de Caen Normandie....
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