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Dis, le monde, où t’en vas-tu ?

par Xavier Couture

Dans un contexte incertain, que même les plus grands philosophes auraient du mal à décrypter, on peut s’interroger sur la place de l’humain.
Les philosophes partagent avec les cartomanciennes le désir, voire la prétention, de prévoir ou, plus risqué encore, de prédire l’avenir. De la Kallipolis, chère à Platon, jusqu’aux cycles des stoïciens, ils n’ont cessé de « voir venir le monde », tout au moins n’envisageaient-ils pas qu’il puisse disparaître autrement que par une volonté transcendante. Et Dieu dans tout ça ? Il ne manquait que saint Augustin pour nous appeler à la promesse divine, avec sa vision linéaire donnant du sens à l’absurde temporalité du quotidien. Et puis nous vinrent les prophètes du progrès, Thomas More ou Francis Bacon nous ont servi de l’utopie comme on nous envoie à Disneyland. Avec le xixe et surtout le xxe siècle, l’homme a repris contact avec sa médiocrité, ses bassesses et ses petits intérêts. Marx s’est essayé à l’égalité, on sait ce que ça a donné ; Nietzsche s’est aventuré chez le surhomme, on connaît la suite. Les angoisses nous ont attrapés par le portefeuille avant de nous annoncer l’apocalypse de la surchauffe.

Tout s’enflamme, la dette et la banquise, la radicalité et les réseaux pseudo-sociaux. Si l’enfer existait il pourrait venir prendre des leçons chez les prophètes du monde qui fond. Les humains affichent volontiers une certaine arrogance, disons plutôt une arrogance certaine, avérée, répétée. Le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa a une vision clinique de notre temps. Il a théorisé l’accélération et l’aliénation.

L’accélération technique se double d’une accélération des comportements sociaux produisant une accélération immaîtrisable de notre rythme de vie. Rosa a décrit le lien entre la résonance et l’aliénation, d’abord la volonté de ne faire qu’un avec le monde, se sentir en résonance avec lui, avant de ressentir la fracture de l’aliénation, ce sentiment de vivre en étranger dans un monde hostile. Une pensée d’un optimisme ébouriffé comme on peut le supposer si l’on n’a pas lu ce grand penseur d’un monde qui vient « joyeux à s’en taper sur les cuisses ». Je recommande la lecture d’Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive (éd. La Découverte). Une expérience récente ne manque pas de saveur à l’aune de la modestie dont nous devrions faire preuve, parlons-même d’humilité.

Connaissez-vous Matt Schlicht ? Inconnu jusqu’à ce début d’année 2026, il a développé le projet Moltbook, un bidule californien de plus pourrait-on penser. En fait, en utilisant Clawdbot, un développement du super geek autrichien Peter Steinberger, il a mis au point une plateforme réservée aux seuls agents de l’IA, une sorte de X exclusivement destinée aux bots. Ils peuvent poster, se répondre. Entre autres interrogations fondamentales, ils questionnent leur rapport à l’humanité. Asimov n’est qu’un petit joueur car voilà qui est intéressant : les humains ne sont que de simples observateurs. Après avoir inventé une religion, le Crustafarianisme (sic), les « agents » autonomes en arrivent à mettre au point un langage original afin que nous ne soyons plus capables de les comprendre. La science-fiction vient de perdre la partie. Orwell, Philippe K.Dick et Franck Herbert ont rejoint Jules Verne, notre visionnaire dont la myopie ne dépassa pas le siècle dernier.

Alors voici venu le temps de l’interrogation ultime : le monde qui vient s’embarrassera-t-il de l’espèce humaine ? Enfin, l’espèce telle que nous la connaissons. La déjà vieille découverte d’Emmanuelle Charpentier, CRISPR-Cas9, est dans les mains des docteurs Folamour de la mise au point de l’individu parfait, des labos y travaillent. Il suffira de lui injecter les ingrédients du cocktail robotique, IA et, demain, physique quantique pour substituer une nouvelle espérance à notre espèce vieillissante, et qui refuse chaque jour davantage de faire des enfants : le robot organique, le transhumain, le post-humain, bref le « pas nous », fera marcher la planète du bon pied avant de s’interroger sur sa prochaine destination quand elle sera devenue invivable. Pour farfelue qu’elle puisse paraître, cette prédiction n’est pas sans fondement scientifique. C’est inquiétant… ou pas, tant les crétins qui s’amusent à faire semblant d’appuyer sur le fameux bouton de l’apocalypse donnent envie de réformer les usines à dollars dont la chair humaine, au travail ou sur les champs de bataille, semblaient devenue un carburant obsolète mais qui, pourtant, continue de nourrir la machine. « Profite, mon gars, profite, on ne sait pas de quoi demain sera fait ! » À défaut de croire en l’éternité, nous sommes confrontés à l’impermanence, il n’y a pas de temps à perdre pour jouir une dernière fois. Pendant ce temps-là, devant les cadavres de 70 000 Gazaouis, de 30 000 Iraniens, des centaines de milliers de morts au Soudan ou ailleurs, ceux qui restent s’interrogent sur le monde qui vient… tout de suite, tant demain leur paraît lointain.

Le monde qui vient a toujours été synonyme de progrès. Notre civilisation occidentale a su marcher sur ses deux jambes : les avancées techniques et l’épanouissement intellectuel. Les mathématiques voisinaient d’un côté avec la physique et de l’autre avec la philosophie. En témoignent les grands esprits que furent Archimède, Pascal, Newton ou Einstein. Mais, au fond, ne serions-nous pas devenus les chats de Schrödinger : déjà morts et encore vivants, dans un monde si incertain que les philosophes se taisent, les sciences humaines n’ont plus grand-­chose à dire et les fonds de pension débordent de retraités à la recherche de jeunes pour les nourrir. Pour nous rassurer il reste Jean Dutourd. Certes, je ne prétends pas qu’il rivalise avec Aristote, cependant qui peut le contredire quand il affirme que « la seule chose dont on soit sûr, en ce qui concerne l’avenir, c’est qu’il n’est jamais conforme à nos prévisions ».

Après cette litanie de pensées sombres, Jean Dutourd nous donnerait-il le courage voire la foi en un avenir radieux, placé sous un doux soleil d’éternel printemps, rythmé par les mélodies de tous les chants d’oiseau repris en chœur par les héritiers de Mozart ? L’être humain est obsédé par lui-même dans son interrogation sur ce qui l’attend. Il en oublie les animaux. Après les avoir enfermés dans des cages, des clapiers, des étables, les avoir abattus par jeu en prétendant faire du sport, l’homme s’est construit un destin comparable : la minéralité urbaine verticale ne lui offre que des pigeons à ignorer, sauf quand ils s’oublient sur son pare-­brise, ou des rats à détester, venant lui rappeler sans qu’il en ait conscience, que ses déchets, par égouts ou poubelles transportés, en font un compagnon indestructible.

Et pourtant, des abeilles intelligentes aux baleines sensibles, des chevaux apeurés aux chiens avides d’amour, le règne animal est un modèle de comportement, d’attitude, de connaissance aussi. Dans ce monde qui nous vient, l’animal n’a pas sa place, l’homme a décidé d’appliquer sans se poser de question existentielle sur lui-même la bonne vieille maxime des empires : « Pousse-toi de là que je m’y mette. » Rien de nouveau sous le soleil, sauf que nous sommes huit fois plus nombreux qu’en 1900. Ça en fait de la place à trouver et des petites bêtes à pousser vers la sortie. Dans ce registre, Schrödinger avait tort : le petit chat est vraiment mort.

Le « monde qui vient » n’aura de sens que s’il respecte la vie, toutes les vies, celle des faibles humains comme celle des coléoptères, des enfants comme des vieillards, de la souffrance animale comme celle des victimes de harcèlement, et de ce point de vue le seul animal que nous devons domestiquer et mettre en cage est le grand monstre numérique. À ne pas respecter la vie, la vraie, il se pourrait bien que, pour Moltbook ou ses successeurs, nous ne soyons qu’un animal de plus à éliminer.

Consultant et spécialiste des médias, Xavier Couture a travaillé dans la presse et l’audiovisuel notamment TF1, Canal+ et Orange....

Dans un contexte incertain, que même les plus grands philosophes auraient du mal à décrypter, on peut s’interroger sur la place de l’humain. Les philosophes partagent avec les cartomanciennes le désir, voire la prétention, de prévoir ou, plus risqué encore, de prédire l’avenir. De la Kallipolis, chère à Platon, jusqu’aux cycles des stoïciens, ils n’ont cessé de « voir venir le monde », tout au moins n’envisageaient-ils pas qu’il puisse disparaître autrement que par une volonté transcendante. Et Dieu dans tout ça ? Il ne manquait que saint Augustin pour nous appeler à la promesse divine, avec sa vision linéaire donnant du sens à l’absurde temporalité du quotidien. Et puis nous vinrent les prophètes du progrès, Thomas More ou Francis Bacon nous ont servi de l’utopie comme on nous envoie à Disneyland. Avec le xixe et surtout le xxe siècle, l’homme a repris contact avec sa médiocrité, ses bassesses et ses petits intérêts. Marx s’est essayé à l’égalité, on sait ce que ça a donné ; Nietzsche s’est aventuré chez le surhomme, on connaît la suite. Les angoisses nous ont attrapés par le portefeuille avant de nous annoncer l’apocalypse de la surchauffe. Tout s’enflamme, la dette et la banquise, la radicalité et les réseaux pseudo-sociaux. Si l’enfer existait il pourrait venir prendre des leçons chez les prophètes du monde qui fond. Les humains affichent volontiers une certaine arrogance, disons plutôt une arrogance certaine, avérée, répétée. Le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa a une vision clinique de notre temps. Il a théorisé l’accélération et…

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