L’artiste plasticienne renverse l’ordre des choses, ce n’est pas un défi mais une invitation. Ses œuvres sont les fragments d’un tout qui reste à inventer : notre regard est à la manœuvre.
Elle est venue me chercher à pied à la petite gare de Verneuil-sur-Avre. Cheveux longs tirés en arrière – sa coiffure favorite – regard lumineux et sourire engageant. Le visage bien moins sévère que sur les photos posées, dans son atelier. « Je suis rentrée un peu naïvement dans le métier. Je n’avais pas la cartographie des galeries, je comprenais peu les choses de la profession… Pour moi, ce qui comptait à ce moment-là c’était de travailler, montrer mon travail, pouvoir en discuter et être accompagnée. »
Nous nous engageons dans l’allée d’une demeure à colombages, en bordure d’un jardin d’agrément. Près des rosiers L’Ogresse, une de ses sculptures en bronze nous fait un signe de bienvenue. Au fond de l’allée, l’atelier de peinture est presque un lieu de recueillement : un écrin d’un blanc immaculé pour accueillir la gestation de ses toiles. Au mur, trois huiles en cours d’élaboration caressent notre regard de leurs teintes feutrées.
À 26 ans, un carton à dessin sous le bras, elle ose franchir la porte de la galerie Polaris dont elle a repéré la qualité des expositions. Un pas déterminant. Bernard Utudjian lui ouvre l’accès à la profession. La production de la jeune artiste est déjà abondante. Aux côtés du dessin, elle est engagée dans la peinture, fait imprimer ses gravures depuis l’âge de 20 ans dans l’atelier de taille-douce René Tazé. Elle arpente les expositions, les foires, ne rate pas une édition de la FIAC. Au Salon des vieux papiers, elle chine des imprimés qu’elle transforme en espace de dialogue avec ses propres dessins.
Une enfance à la montagne, en Savoie, à l’écart des villes, auprès d’une sœur, d’une mère employée au service des finances publiques, d’un père topographe et enseignant. Des cours du soir de dessin au collège. Un jour, c’est le grand saut dans la vie urbaine, à Lyon, pour l’obtention du brevet technique des arts appliqués. À 19 ans, elle migre vers la région parisienne, développe son amour pour la peinture dans les ateliers de l’École normale supérieure de Cachan.
Titulaire d’une maîtrise d’esthétique à la Sorbonne, elle est agrégée d’arts plastiques à 23 ans. Dans la foulée, pour gagner sa vie, elle entame une carrière d’enseignante à l’École Estienne. Elle y formera trois générations d’étudiants. « Je n’ai pas fait les Beaux-Arts. Dans mon milieu social, artiste n’est pas un métier. Je viens de province, je manque d’aisance, je suis timide. J’ai très peu d’amis plasticiens de mon âge et pas les moyens d’être invitée dans les milieux artistiques. » Elle partage son temps entre les arts appliqués dans ses cours et les arts plastiques pour ses travaux personnels. Sa créativité se développe sans regard extérieur.
À 27 ans, elle se marie avec Hervé Plumet, un photographe rencontré à Lyon. « Je travaille énormément et avec une grande détermination. Nous vivons à Paris dans le 12e, un peu isolés. J’ai toujours fait en sorte que mon atelier soit à la maison. Quelques années plus tard, mes enfants, Paul et Lucie, même petits, restent à la porte de l’atelier, respectant d’instinct mon univers. En grandissant la valeur familiale s’impose à eux – le travail… mais aussi la culture et la beauté du monde avec nos voyages. »
Dans l’enceinte de la maison normande, un second atelier est consacré au dessin. Une pièce baignée par la lumière du jardin, rendue plus vaste en l’absence de mobilier. « Je ne travaille qu’à la lumière du jour. C’est sa qualité qui porte mon envie et mon énergie. » Une toile protège le parquet, délimitant un vaste périmètre de travail. Quelques feuilles de papier éparses. Une réunion de pots, crayons et pinceaux. Travaillant à même le sol, elle dispose d’un maximum d’espace pour se mouvoir autour de l’œuvre en devenir.
Pour Pétrovitch, dessiner c’est impliquer le corps : le corps représenté sur le papier, et son propre corps dans l’action de dessiner. Sentir sa position, ses gestes, sa respiration, la main qui s’active : « Si je m’intéresse à cette paire de ciseaux devant moi, dit-elle en attrapant un crayon et une feuille pour la représenter, je pense l’objet ciseaux avec la ligne que je trace. Je regarde, je pense et je restitue : j’adore cette simultanéité. Ma relation au temps est comme la ligne, de l’ordre du saisissement. » Étape ultime après une composition au sol, elle accroche le dessin au mur et c’est une fois l’encre séchée, qu’elle le découvre. Le lavis d’encre sur papier est son mode d’expression privilégié, visuellement à mi-chemin avec la peinture, sur de très grands formats. Quelques aplats de couleurs vives sont posés comme des papillons, en des endroits inattendus.
Dans un vase sur la cheminée, un petit tournesol fané courbe la tête. L’artiste extrait d’un grand coffre plat, un à un, des tournesols géants aux joyeux contrastes de jaune et de parme. Des dessins extraits de la série Soleil, visible dans l’exposition présentée l’an dernier au musée Marmottant Monet, à Paris. La journée froide et grise change de ton. Françoise Pétrovitch poursuit ses présentations, le geste ample, l’esprit vif et léger. « Il faut faire l’expérience d’aller se placer au milieu d’un champ de tournesols c’est assez drôle, certains sont très hauts, on a l’impression d’être entouré de marionnettes. »
Françoise Pétrovitch, Étendu, 2022. Lavis d’encre sur papier.
Explorer. Ressentir. Sa curiosité lui donne une grande mobilité dans sa pratique, la conduisant vers toutes sortes d’expérimentations. Elle s’intéresse aux jeux d’échelle – une recherche plastique sur l’envers de l’autorité : offrir une place surdimensionnée à des éléments insignifiants ou secondaires. Un focus sur une paire de chaussures, un accessoire banal venu de façon incongrue occuper une place centrale. Pétrovitch interroge nos regards convenus, bouscule nos ordonnancements. Un jour, elle se retrouve dans un hangar en pleine création d’une toile monumentale de 200 m² pour le décor d’un oratorio du compositeur Arthur Lavandier, à l’Opéra de Rouen. Pieds nus, petite et fragile comme une île au milieu de l’immensité. Cette expérience inédite la bouleverse, la surprend par l’ambiguïté de sa place dedans/dehors.
Les séries sont l’une de ses singularités : ce qui l’intéresse, c’est ce qui se passe dans la temporalité. « Tout est déjà là, les choses sont posées depuis longtemps, et puis elles se développent. Mes dessins se densifient : je reprends, j’affine, j’ajuste. Je pense en particulier à mes séries de portraits, mes cinémascopes, mes saint Sébastien : j’en ai fait 70 !... Là, je peux parler d’épaisseur d’un travail qui va m’accompagner sur cinq à dix ans. »
Les gros plans de la série Fumeurs sont des figures adolescentes. Sans interactions, peut-être repliées dans une intériorité. Les Étendus, des personnages allongés comme en repos, illustrant au mieux son approche plastique : la force des images se joue dans la composition. Le sujet est bien là, dans le choix assumé de l’agencement des formes : corps tronqués, décadrages, fragments isolés. La variation des proportions de blanc et de non-couleur autour du sujet, la place accordée aux pleins et aux espaces. « Le décadrage nous soustrait au réel. Ce choix que j’assume décuple l’imaginaire. Il crée une inconnue, puisque chacun peut prolonger le dessin comme il le veut, hors du cadre. »
Pas de mélancolie ni de nostalgie. Juste un mélange de choses vues, imaginées, et transformées. On ne sait pas où ces jeunes gens sont allongés ni à quel moment de la journée. On ignore s’ils sont endormis. Un oiseau est là et avec lui, la présence du ciel. La terre aussi est présente : les corps sont posés comme en appui sur le sol, mais le sol est absent. Quand l’artiste recompose la vie ordinaire, ce qui devait être soudé se trouve fragmenté, ce qui était secondaire devient prioritaire. L’ordre des choses n’est plus. Les liens ont disparu. Le principe de juxtaposition nous égare un peu : il faut revenir à nous. Comme dans Le Loup et le Loup, vidéo coréalisée avec son mari, réalisateur. Pas ou peu de scénario, un fil conducteur ténu. Reste la liberté au spectateur de s’inventer sa narration.
On l’aurait deviné, Françoise Pétrovitch n’a pas envie de diriger. « Répéter avec une grande force, ce n’est ni ma vie ni mon envie ». Elle-même se laisse porter par la chose en train de se faire. « Quand je travaille je suis vigilante et en même temps, toujours à l’écoute de quelque chose qui va se fabriquer. Mon intention peut être contredite par un événement sur le papier. C’est ce qui m’intéresse : un jeu d’équilibre à deux. » D’où l’appétence pour le rôle actif des techniques liquides : « L’eau va guider les choses puis les transformer et moi, je récupère ce qui émerge de ce parcours. Je ne sais pas tout expliquer de ce qui advient. »
Ses expérimentations visuelles cheminent pour nous inviter à saisir leur l’immédiateté, par la voie de nos sens. Trop souvent c’est vrai, nous cherchons à expliquer. Nous saturons l’expérience de nos mots, quand elle espère nos silences. À nous donc – visiteurs, spectateurs – de renoncer à la tentation de comprendre une œuvre, avant de l’avoir regardée pour elle-même. Avant de l’avoir rencontrée.
Françoise Pétrovitch, Étendu, 2025. Lavis d'encre sur papier.
« Les Étendus, c’est l’idée d’une intériorité qu’on ne peut pas comprendre, d’une spiritualité. Parce qu’il y a la liberté d’un espace qui peut être très vaste, et qui nous porte. Des corps libres à dimension dramatique, c’est aussi l’évocation des gisants dans l’histoire de l’art. » L’histoire de l’art. Une des sources vives de son inspiration. Dès l’adolescence, elle se plonge dans les biographies des grands maîtres, les livres d’art, les albums et catalogues d’expositions. « Mon amour de la peinture est arrivé par les livres. J’en ai lu et regardé énormément. Comme je continue à aller dans les expositions, les strates s’accumulent dans ma mémoire. Mon petit musée imaginaire y occupe maintenant une grande place. » L’artiste contemporaine vient y puiser ses thèmes : des représentations mythologiques, elle extrait ses personnages hybrides, mi-homme mi-bête. De la peinture classique, ses portraits d’enfants au visage grave. De la peinture vénitienne, les regards masqués.
Elle capte un quotidien en mouvements et en détails : regarder, s’absenter, se coiffer ; des yeux, des gants, une main, un oiseau, de l’eau. « Le gant m’a toujours intéressée, j’en ai des boîtes entières. C’est un intime de la main qui, elle, est le rapport à soi, le rapport au travail. Le sens du toucher. Le gant est mou et plat, puis on l’enfile et il est plein. Un statut social, un symbole de pouvoir. Il dit l’homme – ou la femme. »
L’oiseau sur ses dessins, se pose un peu partout. Fragile au creux d’une main géante ; mort ou semi-conscient ; en filigrane ou en suspens. Françoise a grandi au milieu des animaux et de la nature, qui ne connaît pas de tabou. À la ferme de ses grands-parents, ses oncles chasseurs rapportaient du gibier, ensuite dépecé sous les yeux des enfants. « Pour nous c’était excitant, ça faisait partie de la vie de la famille. » Son rire clair se fraye un chemin vers moi, en quête de complicité. « Rien de grave avec les oiseaux morts, ce ne sont que des dessins… Je n’ai pas l’intention de choquer, pas de cynisme, je ne manipule pas les émotions. »
Il y a une quinzaine d’années, la céramique, le verre et le bronze sont entrés dans sa pratique. Elle vint à la sculpture – ou la sculpture vint à elle – par un curieux principe de ramification, d’amplification. Par un tressage silencieux où une expérience porte en germe la suivante, forcément autre. Le dessin n’est jamais loin : dans ses sculptures de corps en porcelaine, il a changé de dimension.
Françoise Pétrovitch ne supporte pas l’ennui de la répétition. S’intéresser à son parcours se révèle d’ailleurs une expérience physique qui vous met au défi, comme une course d’altitude. Imaginez suivre une sportive de haut niveau, multipliant les entraînements dans toutes les disciplines. Elle nous laisse loin derrière. Installations, diaporamas, scénographies, vidéos. Des collaborations fertiles avec des réalisateurs, danseurs, écrivains, artisans… Ces rencontres sont le sel de sa vie d’artiste. Un jour en banlieue parisienne, le lendemain à Rome dans un appartement d’époque, sous le regard d’un Caravage accroché à un mur lambrissé. Dresser la liste de ses pratiques et techniques serait lui faire injure. Au-delà du risque majeur d’en oublier, son histoire n’est pas celle d’une artiste accumulant les savoir-faire. Les yeux grands ouverts, elle va son chemin, cueillant et goûtant de nouvelles manières, de nouvelles matières, à l’affut de ce qui s’offre à son appétit de découverte.
La journée s’avance, dans l’intimité de son atelier. Nous naviguons sur des eaux calmes et lisses. Son équilibre est l’entre-deux. Le point de rencontre entre réel et irréel. Les doubles. L’ambivalence. Pas de peinture réaliste qui vous embourbe dans le quotidien, pas d’imaginaire qui vous embarque sans maîtrise. « Je pense souvent à deux choses en même temps, dont une qui infirme la chose énoncée. Une dominante, et puis une altération. Pourquoi ? Parce que les choses ne sont pas si simples… » Françoise Pétrovitch montre ce qu’elle ressent, tout simplement. Et découvre, au fil d’une notoriété grandissante, que l’authenticité la rend vulnérable. Se protéger s’impose alors, comme une nécessité pour cette femme chaleureuse, à la fois discrète et solaire, parfois rudoyée par les émotions. « Ma chance est d’être bien entourée. Je suis très fidèle et j’ai aussi des gens très fidèles autour de moi : mon mari Hervé Plumet, avec qui je coréalise les vidéos, et mes deux enfants, Lucie et Paul, sont très importants pour mon assise. Ma famille est vraiment mon socle. Et tous ceux qui m’accompagnent dans la profession depuis très longtemps. »
Avec les artisans, elle n’a jamais cessé ses collaborations. Aujourd’hui, elle retrouve dans le métier d’anciens étudiants. Maîtres-verriers, fondeurs, céramistes de la manufacture de Sèvres ou celle d’Olivia Mortier en Belgique, partagent leurs tours de main. Avec eux, elle confronte ses connaissances. Surtout elle apprend, par la différence de leurs gestes et savoir-faire. Elle leur laisse la rigueur de la technique pure, se concentre sur la création. « J’ai un projet complexe en ce moment avec un sérigraphe. Connaissant toutes les techniques d’estampes, je le mets au défi de la qualité. Un autre projet avec une manufacture de porcelaine : je ne suis jamais allée chez eux, je sais que je vais apprendre. » Elle s’en réjouit d’avance.
Les expositions et les productions s’accélèrent. Sa carrière d’artiste atypique, inscrite dans l’art contemporain depuis les années 1990, s’épanouit en une œuvre riche et poétique. Et si l’isolement des premiers temps avait contribué à son succès d’aujourd’hui ? Le détour par les arts appliqués lui a donné une virtuosité dans l’entrelac de la technique et de la création. « Ma chance est peut-être aussi que je n’ai pas fait les Beaux-Arts. Je n’ai pas été formatée… »
Françoise Pétrovitch, Étendu, 2025.
Lavis d’encre sur papier.
Françoise Pétrovitch, Étendu, 2022. Lavis d’encre sur papier....
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