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L’ère symbiotique

par Geneviève Bouché

Les multiples crises qui secouent le monde sont le symptôme d’un basculement. Un changement aussi drastique qu’inéluctable qu’il convient d’accepter et de prévoir.
« Plus l’actualité va vite, plus il faut regarder loin pour prendre des décisions », assurait Winston Churchill. Petite, je regardais avec effarement les images de la Révolution française dans mon livre d’histoire. Je comprends aujourd’hui le niveau de chaos que peut créer une bascule sociétale. Or, nous en vivons une. Elle est mondiale. Pour éviter le pire, il est préférable de comprendre ce que nous vivons afin de traiter les problèmes, non pas de manière superficielle avec un esprit de résultats à court terme, mais dans leur dynamique : celle qui part du passé et qui permet de dessiner un futur enviable.

Les bascules sociétales commencent par une polycrise. C’est-à-dire une série de crises qui se nourrissent les unes les autres. Traiter un par un les aspects de la polycrise n’est pas possible, les traiter globalement non plus : trop compliqué.

Les bascules civilisationnelles que nous connaissons sont toutes différentes, mais elles ont en commun des origines climatiques, technologiques et, finalement, spirituelles. Elles nous amènent à remettre en cause notre manière de faire société afin d’aborder une nouvelle étape de notre évolution.

Elles suscitent l’éveil de la population qui tente de gagner en maturité face à des dirigeants qui ne sont plus capables de faire face aux situations qui s’embrouillent sous leurs fenêtres. Dans un premier temps, des leaders radicaux émergent. Cependant, les outils de gouvernance en vigueur s’avèrent de plus en plus inefficaces. Alors ils ne gèrent plus les hommes et les problèmes : ils les écrasent. C’est là que commence la phase de construction d’une nouvelle ère.

Les bascules sociétales aboutissent à des progrès civilisationnels. Mais, mal anticipées elles génèrent 400 ans de chaos en moyenne, avec même des phases de régression. Nous sommes donc avertis par les historiens. Alors, sommes-nous capables d’aller directement vers les bénéfices d’un nouveau modèle de société plus mature ?

Cela dépend de notre capacité à comprendre et construire la nouvelle logique civilisationnelle, puis à construire graduellement les outils de gouvernance appropriés. Une civilisation naît de la promesse d’un monde meilleur. En l’occurrence, en Europe, nous sortons de l’ère industrielle. Celle-ci est née de la maîtrise de l’énergie et de la mécanique. Elle a permis de produire en grande quantité des biens et des services, faisant progressivement sauter les clivages des classes sociales. Mais, elle concentre la richesse et dégrade l’environnement.

Nous savions dès le début que ce modèle de société n’était pas durable. Karl Marx, philosophe et finalement économiste, nous avait avertis. Plus tard, le Club de Rome a dit la même chose sous un autre angle : l’écologie.

Cette « civilisation industrielle » s’est imposée à la « civilisation agraire », dont le mode de gouvernance était féodal. Elle repose sur le postulat que les entreprises sont source de progrès et que le progrès est source de domination. Le passage a été violent en raison du changement de paradigme qu’il a fallu opérer : passer de la rente concrète de la terre à la rente abstraite du capital. Le nouvel équilibre, conçu dans la tourmente, a mis du temps à trouver son régime de croisière.

L’ère industrielle a indirectement forcé le développement de l’éducation des populations et de la santé. Elle a aussi développé le consumérisme et repoussé les pratiques religieuses. De fait, elle a favorisé l’individualisme qui fragilise les populations.

 

À présent, dans les pays dits « industrialisés », les populations cessent de réclamer plus de biens et de services. Elles réclament un « vivre-­ensemble » de qualité : des écoles qui enseignent, des tribunaux qui jugent ou encore des hôpitaux qui soignent. Elles veulent aussi du temps pour s’occuper de leur lignée, partager le savoir, la culture et l’innovation, développer une démocratie plus proche d’eux et renouer avec la spiritualité.

Ceci constitue l’économie contributive, dont la vocation consiste à développer la qualité du vivre-ensemble. Pour le moment, les détenteurs du pouvoir, encastrés dans leurs dogmes et leurs outils de gouvernance, leur propose le contraire « travailler plus pour gagner plus ». Or, avec la rationalisation de la manière de produire et de consommer, « travailler plus » devient un casse-tête et « gagner plus » ne correspond pas à la demande qui est « vivre mieux ».

Le développement de l’ère industrielle a instauré un pacte social qui repose sur l’idée que les entrepreneurs réalisent autant de profits qu’ils le peuvent, car ils sont perçus comme source de progrès. En contrepartie, ils fournissent de l’emploi au plus grand nombre et génèrent des taxes et des impôts pour permettre à l’État de fonctionner et de soutenir l’économie contributive.

Ce modèle récompense la création de profit. Avec ce profit, les entrepreneurs sont censés développer du progrès. Mais, cette logique a des limites qui sont à présent dépassées pour de nombreuses raisons. En particulier, la recherche du profit aboutit à la rationalisation effrénée des modes de production et de distribution ainsi que l’expansion des marchés à travers la planète. Au final, il y a concentration de capitaux et donc de pouvoir, quoiqu’il en coûte aux humains et à leur environnement. Cela affaiblit les États et les démocraties. Avec des États amoindris par la réduction des taxes et des impôts, et des partis politiques vassalisés, la dérive ne fait que s’aggraver. Pendant ce temps-là, les composantes de la polycrise prospèrent.

L’homme fait partie intégrante du système Gaïa. Ce système évolue sans cesse et son évolution va du minéral vers le spirituel. Ainsi, l’homme, comme le reste du vivant, évolue au-delà de sa volonté explicite.

Avec les progrès dans les domaines de la santé et de l’agriculture, il est devenu une espèce invasive. Alors, un mécanisme de régulation se met en place. En l’occurrence, pour assurer son évolution, l’homme accepte non plus de dominer la nature, mais de composer avec elle et d’ailleurs il convient que cela donne de meilleurs résultats.

Composer avec la nature nécessite de rationaliser la manière de produire et de consommer. C’est d’ailleurs ce à quoi aspirent les générations montantes. Cependant, pour y parvenir, il faut accepter la complexité, comme nous l’a expliqué Edgar Morin. Or, un monde complexe nécessite un sevrage plus long et plus coûteux des enfants. Les familles veulent le succès de leurs petits. Alors, ils réduisent la taille de leur progéniture. C’est ce qui provoque le « retournement démographique ».

Ce retournement est perçu comme une catastrophe alors que le monde change radicalement, à commencer par la manière de faire les guerres ! Nous ne faisons plus des guerres pour étendre nos territoires, mais pour capter les richesses de nos voisins. Ce sont des guerres économiques et juridiques. Elles se font accessoirement avec des canons, mais surtout avec des armes intelligentes et des outils d’influence.

Si une nation est encore aujourd’hui évaluée à l’aune de la taille de sa population et de son PIB, elle est peu à peu recherchée pour son attractivité : d’une part ses ressources géologiques et/ou son économie contributive et donc sa capacité de prospérité.

 

La numérisation joue un rôle central dans cette évolution. Comme toutes les machines, le numérique est un amplificateur de la volonté humaine. On peut en user pour faire le pire comme le meilleur. Par exemple, sur le plan militaire, il est utilisé comme arme de persuasion massive. Car, le moral d’une population est essentiel pour sa capacité à se prendre en charge et à évoluer. Sur le plan économique, il est utilisé pour capter des marchés et repérer des talents, etc. Mais il permet aussi de rendre la vie quotidienne plus fluide. Il facilite le partage du savoir. Il fait naturellement évoluer les fonctions régaliennes. Prenons deux exemples :

– En matière de santé, il permet de développer de la prédiction qui rend la prévention plus efficace, ce qui rend le recours au curatif exceptionnel. Cette approche peut être adaptée à bien d’autres domaines.

– En matière de justice. Deux logiques s’opposent : l’anglo-saxonne (basée sur la jurisprudence, elle est livrée au libre arbitre du juge) et la romaine (basée sur les textes qui, en proliférant, deviennent trop complexes). Une autre approche est possible en développant la conciliation, éclairée par la prévention et opérée en tirant parti des connaissances accumulées en sciences comportementales. Le juge n’intervient qu’en dernier recours et par ailleurs, le législateur ajuste les textes au gré des évolutions de la société. La fluidité sociétale qui en découle est considérable.

La manière de produire change également radicalement. Les Chinois font face à une démographie en souffrance suite à l’adoption de la politique de l’enfant unique, qui a depuis été remise en cause. Mais ils souhaitent demeurer les « usines du monde ». Alors, ils développent des « usines noires », c’est-à-dire sans lumière car entièrement robotisées. Cela donne la créativité et la réactivité qui permet officiellement à la plateforme de commerce en ligne Temu de proposer, dit-on, plus de 1 000 produits nouveaux par jour !

Si les Chinois savent le faire, nous savons le faire, si nous nous en donnons les moyens. En réalité, nous sommes contraints de le faire afin de ne pas être envahis par leur production ultracompétitive mais insatisfaisante sur le plan social, géopolitique et écologique. Les robots apprennent vite puisqu’il suffit de changer leur logiciel pour qu’ils fassent autre chose. Ils permettent donc une réindustrialisation locale, évitant de transporter d’un bout à l’autre de la planète des matières premières et des produits manufacturés.

 

Cette option nous impose de configurer autrement le tissu entrepreneurial. Nous n’avons plus besoin d’entreprises puissantes capables d’aller à la conquête des marchés mondiaux. Nous avons besoin d’un réseau maillé d’entreprises à taille humaine où chacun apporte le meilleur de son potentiel. Ce réseau est adossé à un vivier de start-up afin qu’il demeure créatif et réactif. De plus, il est robuste face aux attaques économiques. Surtout, il favorise l’économie circulaire en lieu et place de l’économie linéaire de la période que nous quittons : « J’extrais, je transforme, je vends, je consomme, je détruis. »

La souveraineté s’en trouve ramenée à la gestion stratégique des dépendances. Pour qu’elles soient solides, elles doivent être basées sur la réciprocité et non plus la prédation. Cependant, l’économie circulaire impose un pilotage du tissu entrepreneurial démocratique et réactif, afin que le maillage et le renouvellement soient le plus pertinent possible. Ainsi, peu à peu nos institutions vont se restructurer de manière à piloter ce maillage. Effet immédiat : la démocratie se décentralise tout en s’agrégeant de proche en proche jusqu’au niveau européen.

Opportunément, les générations montantes, mieux formées et informées, souhaitent s’impliquer dans la « vie de la cité ». Elles font évoluer les institutions de manière à ce qu’elles ne gèrent plus des assujettis, mais qu’elles structurent les implications des citoyens dans le fonctionnement de la vie démocratique, culturelle, sociale et économique.

Ainsi, nous nous dirigeons vers une gouvernance quasiment inverse de l’actuelle : elle va du bas vers le haut. Elle permet à chacun de se réaliser en donnant le meilleur de ses atouts dans l’économie productive et/ou dans l’économie contributive, puisque c’est la combinaison des deux qui constitue le socle de la prospérité compétitive.

La tokenisation de la finance permet de gérer de manière fiable et à moindre coût un grand nombre d’actionnaires ainsi que leurs mouvements de capitaux. Cela permet aux citoyens de s’impliquer dans le développement des formes d’économie qui leur sont proches sur le plan culturel, affectif et/ou géographique. Le bénéfice en est de flécher efficacement l’épargne réelle vers l’économie réelle et donc de réduire les oukases de la finance actuelle, dont on peut déplorer le manque d’adhésion au terrain où elle opère et la démotivation qu’elle génère chez ses parties prenantes.

L’implication des citoyens dans le développement de la qualité du vivre-ensemble s’obtient donc tout simplement en réorientant le temps libéré par l’évolution de l’économie productive. Encore faut-il pouvoir récompenser ces contributions, tout comme l’actuelle économie productive rémunère ses travailleurs. Pour y parvenir, il faut repenser le mécanisme monétaire. Cela devient inéluctable puisque chaque civilisation à sa manière de gérer sa monnaie et cette manière reflète les préoccupations de ses dirigeants.

 

Si nous passons d’une économie qui repose non plus seulement sur la création de profit, mais plus largement sur la création de valeur (ce qui est bon pour la communauté), alors, la logique change. Or, devenant numérique, la monnaie devient « intelligente ». Un vaste espace de créativité s’ouvre à nous pour atteindre cet objectif.

Ce récit démontre que nous ne pouvons rester sans bouger. Les propositions qui sont faites ne tiennent la route qu’en acceptant de faire évoluer nos institutions et les mécanismes monétaires. Les nobles étaient persuadés que le modèle de société ne pouvait évoluer en faveur de la bourgeoisie et à leurs dépens. Et pourtant, il est advenu. L’industrialisation a été une étape incontournable dans notre évolution. L’ère qui s’ouvre, que nous pourrions appeler « symbiotique », l’est tout autant.

Le vivant finit toujours par trouver des solutions pour franchir les étapes qui lui permettent de gagner en maturité. Accompagner cette mutation va nous permettre d’éviter une nouvelle révolution sanguinolente.

Pour le moment, la géopolitique se reconfigure avec les États-Unis qui veulent dominer le monde par les données et la Chine qui s’imposer par ses usines. Dominer le monde est un objectif qui n’est pas durable car la nature a besoin de diversité pour évoluer. Notons surtout que leur domination repose sur des valeurs immatérielles donc réplicables L’Europe est capable de s’en protéger tout en faisant sa révolution avec enthousiasme et audace… En moins d’un demi-siècle !

Geneviève Bouché est futurologue cybernéticienne, spécialiste de l’impact du numérique sur l’évolution de notre civilisation....

Les multiples crises qui secouent le monde sont le symptôme d’un basculement. Un changement aussi drastique qu’inéluctable qu’il convient d’accepter et de prévoir. « Plus l’actualité va vite, plus il faut regarder loin pour prendre des décisions », assurait Winston Churchill. Petite, je regardais avec effarement les images de la Révolution française dans mon livre d’histoire. Je comprends aujourd’hui le niveau de chaos que peut créer une bascule sociétale. Or, nous en vivons une. Elle est mondiale. Pour éviter le pire, il est préférable de comprendre ce que nous vivons afin de traiter les problèmes, non pas de manière superficielle avec un esprit de résultats à court terme, mais dans leur dynamique : celle qui part du passé et qui permet de dessiner un futur enviable. Les bascules sociétales commencent par une polycrise. C’est-à-dire une série de crises qui se nourrissent les unes les autres. Traiter un par un les aspects de la polycrise n’est pas possible, les traiter globalement non plus : trop compliqué. Les bascules civilisationnelles que nous connaissons sont toutes différentes, mais elles ont en commun des origines climatiques, technologiques et, finalement, spirituelles. Elles nous amènent à remettre en cause notre manière de faire société afin d’aborder une nouvelle étape de notre évolution. Elles suscitent l’éveil de la population qui tente de gagner en maturité face à des dirigeants qui ne sont plus capables de faire face aux situations qui s’embrouillent sous leurs fenêtres. Dans un premier temps, des leaders radicaux émergent. Cependant, les outils de gouvernance en vigueur s’avèrent de…

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