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Transition : nouveau paradigme ou mot-valise ?

par Cédric Baecher

Passage vers le monde qui vient ou rupture avec le monde d’avant ? La question est éminemment politique car l’ambiguïté entretient une confusion des attentes et des responsabilités.
Il est des mots qui, à force d’être invoqués, finissent par perdre leur capacité à éclairer le réel. Le mot transition est de ceux-là. Énergétique, écologique, numérique, démographique, sociale, industrielle… Le terme est devenu omniprésent dans le discours public, politique et économique, au point d’en constituer une sorte de langue commune. Mais une langue commune n’est pas nécessairement une langue précise. Et derrière l’apparente évidence du mot se cache une ambiguïté profonde, qui explique sans doute une part croissante des malentendus entre acteurs publics, entreprises, citoyens et territoires.

Que désigne-t-on exactement lorsque l’on parle de transition ? Un passage ordonné d’un état vers un autre ? Une transformation progressive et maîtrisée ? Ou bien, à l’inverse, une rupture brutale avec des modèles jugés obsolètes, voire devenus illégitimes et inacceptables pour une partie de la société ? Selon les interlocuteurs, le même mot recouvre des visions parfois diamétralement opposées, ce qui fragilise la capacité collective à agir efficacement.

Par nature, une transition s’inscrit dans le temps long. Elle suppose une planification, des trajectoires, des investissements étalés, des ajustements successifs, des apprentissages collectifs. Historiquement, les grandes transitions – énergétiques, industrielles, démographiques – se sont toujours déployées sur plusieurs décennies, parfois sur des générations. Les penser dans l’horizon du court terme, voire de l’urgence permanente, revient à en nier la logique même, et à créer des frustrations susceptibles de paralyser l’action. Or, notre époque semble prisonnière d’une tension paradoxale : jamais les enjeux n’ont été aussi structurants à long terme et jamais le débat public n’a été aussi dominé par le temps court. Cycles électoraux, impératifs médiatiques, pressions financières, injonctions réglementaires sans fin : tout concourt à projeter la transition dans une temporalité de l’immédiateté. Cette dissonance nourrit de nombreuses incompréhensions, parfois sources de rejet, tant chez les acteurs économiques que dans la société civile.

La transition n’est pas seulement affaire de durée, mais aussi (surtout ?) de séquence. Elle implique des priorisations, des étapes, des arbitrages assumés. Or, le discours dominant donne souvent l’impression qu’il faudrait tout transformer en même temps : produire autrement, consommer autrement, se déplacer autrement, travailler autrement, financer autrement. Cette approche totalisante, parfois vertigineuse, entretient une forme de sidération collective.

La séquence est pourtant une condition de crédibilité. Sans elle, la transition se transforme en catalogue d’objectifs juxtaposés, dont la cohérence globale devient difficile à saisir (y compris, parfois, pour les plus experts) et dont la faisabilité est contestée. Penser la transition comme un chemin suppose d’accepter l’idée d’un ordre, d’un rythme, et parfois de compromis temporaires. Ce réalisme n’est pas un renoncement. Il est au contraire le gage d’une transformation durable.

Autre source majeure de confusion : la réduction progressive de la transition à sa seule dimension environnementale et, plus encore, à sa déclinaison carbone. Certes, la question climatique est centrale et une place centrale doit être accordée à la science pour guider la compréhension des phénomènes et de leurs conséquences sur la vie et le fonctionnement des sociétés humaines. Mais elle ne saurait résumer à elle seule la complexité des transformations en cours, qui façonneront le monde qui vient. La transition est aussi industrielle, technologique, sociale, territoriale, géopolitique, culturelle... Elle touche aux chaînes de valeur, au rapport au travail, aux équilibres entre territoires, aux dépendances stratégiques, à la souveraineté économique, ce qui impose d’ailleurs de travailler sur différents scénarios, en rendant les hypothèses utilisées transparentes et clairement partagées.

Réduire la transition à un indicateur unique – aussi structurant soit-il – revient à en appauvrir la compréhension et, parfois, à en rigidifier la mise en œuvre. Cela alimente également un sentiment de « déconnexion sociale et politique » entre les objectifs affichés et les réalités vécues par les entreprises, les collectivités ou les ménages, qui perçoivent bien que les enjeux dépassent largement la seule question des émissions de gaz à effet de serre.

Mais l’ambiguïté la plus structurante est sans doute ailleurs. Elle tient à la place que l’on assigne à la transition dans le projet collectif. Est-elle une fin en soi ? Un horizon indépassable, porteur d’une forme de téléologie morale ? Ou bien un outil, un levier au service d’une ambition politique, économique et stratégique plus large ? Sur ce point, l’Europe semble parfois hésiter. À force de traiter la transition comme un objectif autonome, presque déconnecté des enjeux de puissance, de compétitivité et de rayonnement, elle prend le risque d’en faire un projet perçu comme essentiellement normatif, voire idéologique. À l’inverse, de nombreuses puissances du Sud global ont désormais fait la preuve de leur capacité à intégrer la transition comme un instrument de projection, un relais de croissance industrielle, un levier d’autonomie stratégique, une opportunité de « montée en gamme » économique.

La différence d’approche est frappante. Là où certains voient d’abord des contraintes, d’autres identifient des opportunités. Là où l’Europe tend parfois à moraliser la transition, d’autres la politisent au sens noble du terme : comme un moyen de renforcer leur place dans le monde qui vient.

Dès lors, la question n’est pas seulement sémantique. Elle est profondément politique. Parler de transition, c’est implicitement parler de continuité maîtrisée. Parler de rupture, c’est assumer une discontinuité, avec ce que cela implique de tensions, de pertes et de recompositions rapides, de bouleversement des équilibres et des rapports de forces. L’ambiguïté actuelle entretient une confusion des attentes et des responsabilités.

Clarifier ce que nous entendons par transition, c’est donc clarifier le type de monde que nous souhaitons construire, et la place que la France, l’Europe (et même l’Occident ?) entendent y occuper. Non pas en opposant écologie et puissance, durabilité et compétitivité, mais en les pensant ensemble, dans une vision stratégique assumée, au service de notre souveraineté. À l’heure où le monde se recompose à marche forcée, la transition ne peut être un simple mot d’ordre. Elle doit redevenir un concept opérant, inscrit dans le temps long, structuré par des séquences lisibles, reconnu dans sa « multidimensionnalité », et pleinement réintégré dans un projet de société et de puissance. À défaut, elle risque de demeurer un mot commode, mais impuissant – un mot qui rassure, sans transformer réellement pour préparer… le monde qui vient.

Cédric Baecher est partner au sein du cabinet Wavestone, conseiller du commerce extérieur de la France, expert énergie-climat auprès de la Commission européenne et réserviste citoyen de la Marine nationale....

Passage vers le monde qui vient ou rupture avec le monde d’avant ? La question est éminemment politique car l’ambiguïté entretient une confusion des attentes et des responsabilités. Il est des mots qui, à force d’être invoqués, finissent par perdre leur capacité à éclairer le réel. Le mot transition est de ceux-là. Énergétique, écologique, numérique, démographique, sociale, industrielle… Le terme est devenu omniprésent dans le discours public, politique et économique, au point d’en constituer une sorte de langue commune. Mais une langue commune n’est pas nécessairement une langue précise. Et derrière l’apparente évidence du mot se cache une ambiguïté profonde, qui explique sans doute une part croissante des malentendus entre acteurs publics, entreprises, citoyens et territoires. Que désigne-t-on exactement lorsque l’on parle de transition ? Un passage ordonné d’un état vers un autre ? Une transformation progressive et maîtrisée ? Ou bien, à l’inverse, une rupture brutale avec des modèles jugés obsolètes, voire devenus illégitimes et inacceptables pour une partie de la société ? Selon les interlocuteurs, le même mot recouvre des visions parfois diamétralement opposées, ce qui fragilise la capacité collective à agir efficacement. Par nature, une transition s’inscrit dans le temps long. Elle suppose une planification, des trajectoires, des investissements étalés, des ajustements successifs, des apprentissages collectifs. Historiquement, les grandes transitions – énergétiques, industrielles, démographiques – se sont toujours déployées sur plusieurs décennies, parfois sur des générations. Les penser dans l’horizon du court terme, voire de l’urgence permanente, revient à en nier la logique même, et à créer des frustrations susceptibles de paralyser…

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