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L’Adieu d’un écrivain

Par Yong Wang - Illustration Pierre-Louis Bouvier

Ce jour-là, l’écrivain montra du doigt la pile de livres qu’il avait écrits, empilés sur la table comme une petite montagne, et dit à ses invités : « Tout ça, c’est du papier pour s’essuyer le cul ! Ça ne sert plus à foutre rien. » Puis il montra sa tête du doigt et dit : « Ça, c’est une fosse à merde ! La source de la bêtise et du poison. » Tout le monde fut stupéfait. Que se passait-il donc chez ce grand écrivain ? Aurait-il sombré dans la dépression ? Cette maladie est assez à la mode en ce moment : toutes les personnes importantes disent en être atteintes, comme si celui qui attrape cette maladie était béni, allait monter au Paradis plus tôt que les autres pour voir Dieu, ce qui donne au contraire l’impression d’un honneur et d’une délivrance. Putain, quelle époque est-ce donc !

Je me souviens qu’autrefois, l’homme qui se tenait devant nous disait sans même froncer un sourcil qu’il était un « intellectuel. » Il disait être la réincarnation de Li Zhi de la dynastie Ming ainsi que l’incarnation de cette langue empoisonneuse de Lu Xun. Mais aujourd’hui, quel jour spécial était-ce donc, pour que l’écrivain se dénigre lui-même jusqu’à n’être plus rien ? Comme si un aigle royal était tombé du ciel bleu des steppes de Mongolie. S’il n’avait rien dit, nous n’aurions même pas ressenti cela. Il s’avère que le temps a simplement vacillé doucement, et que tant de héros se sont déjà transformés en poussière sur le sol. Se pourrait-il que cela inclue aussi ce « Grand Maître » qui, autrefois, avait surgi de nulle part ? Tout cela ressemblait à une grande pièce de théâtre : avant même que le public ait compris ce qui se passait, cette scène était déjà terminée et la suivante avait commencé, tandis que, du début à la fin, se mêlaient toujours les chuchotements des spectateurs et le bruit incessant des graines de tournesol que l’on décortique.

Les Anciens avaient raison : trente ans à l’est du fleuve, trente ans à l’ouest. C’est vraiment ainsi. Prenons l’écrivain : qui aurait pu imaginer que la gloire passée ne serait plus un beau souvenir, mais deviendrait une succession de cicatrices ? À une époque où la pensée ne sait même plus ce qu’elle est, le problème n’est pas qu’on ne puisse pas regarder, mais qu’on ne puisse pas cacher. Que tu le veuilles ou non, les gens et les choses finissent toujours par devenir insupportables à regarder. Ce n’est qu’à ce moment-là que l’on comprend : vieillir est quelque chose qu’on ne peut pas regarder en face. À cet âge, qui ne ressemble pas à un vieux fantôme ? Ainsi, aujourd’hui, l’écrivain devait lui aussi exprimer sa pensée à la manière qu’il détestait le plus : celle du « mégaphone vivant ». Même s’il y répugnait mille fois, car désormais plus personne ne lisait ses livres. Et même le fait qu’il ait autrefois été une grande figure redoutée de la capitale était presque tombé dans l’oubli.

Notre écrivain a bel et bien prononcé certaines phrases célèbres. Et ce n’étaient vraiment pas des paroles que les autres avaient déjà dites. Il disait : « Tous les grands écrivains ne sourient jamais. Prenez Tolstoï, Hugo, Balzac, Dostoïevski, Tagore, Maupassant, Sartre, Hemingway, et en Chine Lu Xun, entre autres. Leurs visages sont impassibles comme de la pierre. Ils regardent le monde et les hommes avec une paire d’yeux toujours vigilants et en colère. Ils voyagent dans l’univers depuis des dizaines de milliers d’années. Ce sont des pierres tombées du ciel. » Dans son roman Le Flot éternel à travers les âges, il a écrit : « Endurer l’amertume au cœur de l’amertume, c’est être un homme parmi les hommes ; recracher l’amertume hors de l’amertume, c’est devenir un homme au-dessus des hommes. » et encore : « En Chine, il n’existe que deux sortes de gens : les paysans des campagnes et les paysans entrés en ville. » Mais ce n’était pas encore ce qu’il y avait de plus choquant. Ses deux phrases les plus célèbres étaient : « Les pires gens du monde sont ceux qui chantent les louanges du soleil. » et « Le monde n’a jamais connu la grandeur, il n’a connu que la petitesse. » Celui qui parle n’a aucune retenue, mais celui qui écoute, lui, prend tout à cœur. C’est un cas typique de catastrophe provoquée par la bouche. Il fut sommé par les autorités compétentes de se taire pendant trois ans, ce qui revenait à une condamnation avec sursis hors de prison. C’était déjà un traitement clément. Sinon, pourquoi dirait-on qu’il est né à une bonne époque ?

Aucun de nous ne savait qu’il avait toujours vécu dans une douleur extrême, une souffrance pire que la mort. Parce que ce qu’il voulait écrire, il ne l’avait pas écrit – il avait même déjà trouvé le titre, Le Dernier Homme – et qu’il ne pourrait jamais l’écrire. La raison en était sans doute qu’il ne savait pas comment résoudre la contradiction entre le monde et lui-même. Il se rendit compte qu’il se trouvait éternellement du côté opposé du monde, pour des raisons à la fois subjectives et objectives. Il était le négateur du monde, et non son affirmateur. Mais les gens l’avaient mal compris. Au fond de lui, il voulait être quelqu’un de bien : quelqu’un accepté par tous, quelqu’un qui ne peut aider personne mais qui, au moins, ne cause aucun tort ; quelqu’un dont on ne se souvient pas, mais qui ne sera jamais montré du doigt par la foule. Or, les choses ne se passèrent pas comme il l’espérait. En vivant, en vivant encore, avant même d’être mort, il fut balayé sans ménagement dans la poubelle de l’Histoire. Et on l’insulta encore en le traitant de « belette des champs », pour désigner le groupe d’incapables des années 1980 qu’il représentait. Certains disaient même qu’il aurait dû être cloué au pilori de la honte historique, car il avait détruit toute une génération. Dans un tel contexte, fallait-il appeler cette fin un retour naturel de l’homme, ou un simple lieu de dépôt ? De toute façon, personne n’arrivait à déterminer si l’histoire était foncièrement malveillante ou bienveillante.

L’homme, en réalité, ne supporte ni les louanges ni les insultes. En disant cela, certains ne seront peut-être pas d’accord, trouvant que ce n’est pas assez complet. Mais dans ce monde, il n’existe sans doute qu’une seule exception : Kong Lao Er*. De la même manière, la vérité elle aussi ne supporte ni l’éloge ni la critique. Car dès que tu touches à la vérité, tu te fais piquer par elle. Bien que les hommes aiment la vérité, la vérité, elle, déteste profondément les êtres humains, parce que c’est précisément à cause de son existence que l’humanité est devenue malheureuse.

« Les personnages que je crée dans mes romans sont tous des gens comme moi : des rebelles, des voyous, des ordures, des fléaux. Je n’imagine jamais de héros, ni de beautés, ni de gentilshommes, ni de gens bien, parce que je méprise ceux qui sont perchés trop haut. Ces gens-là sont factices, ils ne tiennent pas debout. Leur cœur est en réalité encore plus venimeux et sournois. Le réalisme, c’est dévoiler et critiquer ; l’idéalisme, c’est se branler et se faire des fantasmes. Qu’est-ce que le peuple ? Le peuple, c’est une bande de gens rassemblés au hasard, des types qui volent des poules, des pervers psychologiques. Qu’est-ce que l’Histoire ? L’Histoire, ce sont les pires individus qui deviennent les meilleurs et les plus grands. Il y a ici un raisonnement : tous ceux qui sont intelligents finissent par devenir mauvais ; une fois mauvais, ils commettent le Mal ; une fois le Mal commis, ils ont de l’argent et du pouvoir ; avec l’argent et le pouvoir, ils montent des clans ; en montant des clans, ils embrouillent les masses et oppriment le peuple ; ainsi, ils fondent une dynastie et établissent une œuvre ; une fois l’œuvre établie, ils laissent leur nom dans l’Histoire et deviennent grands. De Qin Shi Huang à l’empereur GaoZu des Han, de Tang Taizong à Gengis Khan, de l’empereur Hongwu des Ming à Nurhaci – lequel n’était pas un grand démon semant le chaos dans le monde ? Lequel n’était pas un héros impitoyable qui tuait sans ciller et massacrait à la pelle ? Voilà pourquoi, pour résoudre la souffrance humaine, je n’utilise pas d’anesthésiant : j’utilise un poinçon. Je les pique, je les fais saigner un peu, et ça ira mieux. »

Ce dont il était le plus fier dans sa vie, c’était de ne jamais être entré à l’Association des écrivains. À ses yeux, cette association n’était, sinon un bordel, du moins une organisation mafieuse.

Écrire était le métier principal de l’écrivain ; jouer avec les femmes était son activité secondaire. Mais parfois, les deux s’inversaient, comme lorsqu’il confondait le jour et la nuit. À ses yeux, les femmes étaient sa source d’inspiration. Sans femmes, ce monde pourrait-il encore s’appeler un monde ? Sans femmes dans les histoires, que resterait-il à écrire ? Les femmes sont la source de la vie, mais aussi la source de tous les maux - n’est-ce pas vrai ? Si tu reconnais la théorie de l’évolution, tu dois alors mettre la religion et la philosophie de côté, car l’évolution a besoin des femmes, tandis que la religion et la philosophie les excluent. Ainsi, lorsque notre écrivain choisissait des femmes, il n’avait qu’un seul critère : la beauté. Il n’avait aucun complexe de virginité. Il aimait les femmes âgées, dissolues et débauchées. Disons-le franchement : l’écrivain ne pouvait pas rester une minute sans femmes. En dehors du sexe, il avait encore besoin d’une mère.

En réalité, ces femmes savaient toutes quel genre de personne était l’écrivain, et elles savaient aussi très bien qui elles étaient elles-mêmes. Elles trouvaient que l’écrivain était quelqu’un de franc, quelqu’un de réel au point de donner la chair de poule, quelqu’un qui faisait tort à tout le monde sans exception. Or, ce genre de personne est devenu rare aujourd’hui. « Le gentilhomme est franc et intègre », disaient-elles, et elles prenaient à tort l’écrivain pour un gentilhomme plutôt que pour un vilain. Toi, tu prends ce dont tu as besoin ; moi, je prends ce dont j’ai besoin. Chacun prend ce qui lui est nécessaire. N’est-ce pas une bonne affaire ? En outre, elles pensaient qu’en étant avec l’écrivain, elles pouvaient obtenir du plaisir. Jamais personne n’avait, comme lui, ramené les relations humaines au niveau le plus simple et le plus primitif, celui des relations entre animaux. « Un zèbre mâle en rut court trois jours et trois nuits dans la savane du Serengeti, en Afrique. Il n’a aucune intention déplacée : il veut simplement trouver la femelle qui correspond à son fantasme. »

Il faut savoir que l’écrivain avait convenu avec chacune des femmes avec lesquelles il avait eu des relations charnelles de ne pas avoir d’enfant. Il disait qu’il détestait les enfants. Mais après une nuit de débauche, il eut une fille. Au début, il pensa que c’était un complot. Depuis qu’il étudiait l’Histoire de la Chine, il croyait que le monde entier était un complot – le complot par lequel un seul spermatozoïde avait vaincu des milliards d’autres. Mais plus tard, quiconque voyait l’enfant disait que c’était son portrait craché. Il n’avait plus d’échappatoire. Finalement, il dut s’incliner devant cette existence absolue qu’il avait toujours niée. Ce qui était effrayant, c’est que cette petite chose continuait à grandir, apprenait à parler, se mettait à dire des grossièretés, et qu’un jour arriva où elle put pointer le doigt vers son nez et l’insulter. À ce moment-là, il ne s’évanouit pas. Il ne cessait de marmonner : « Bien dit. Bien dit. »

Autrefois, beaucoup de gens s’opposaient à lui. Ils le considéraient comme le représentant d’un « nouveau contre-courant » après la Révolution culturelle, opposé à l’Ancien (passé), au Nouveau (avenir), et à tout ce qui est présent. Mais l’écrivain dit une phrase qui nous laissa tous sans voix : « Ce n’est pas moi qui ai de l’hostilité envers le monde ; c’est le monde qui en a envers moi. Ce n’est pas moi qui ai de l’hostilité envers les hommes ; ce sont les hommes qui en ont envers moi. » L’écrivain ne reconnaissait ni ses parents, ni l’amour dans ce monde, ni le vrai sentiment entre hommes et femmes. Il ne reconnaissait rien de beau. Il ressemblait à un vautour qui ne se nourrit que de chair pourrie, tournoyant au-dessus des humains. Il était devenu cette personne effrayante parce que le pays l’avait sacrifié dans le passé (il avait été soldat), ses parents l’avaient sacrifié (contraception ratée), et lui-même avait envisagé de se sacrifier pour le reste de sa vie (aller en asile psychiatrique). Mais le plus scandaleux, c’est que malgré tout cela, les gens continuaient à dire : « Tout est pour ton bien. » Quelle foutaise ! Tout a sa raison cachée et inavouable. Alors, l’écrivain considérait toutes les affaires humaines comme une série d’histoires d’amour compliquées, tordues et dégoûtantes entre eunuques et femmes débauchées.

Quand notre écrivain rencontra ce jeune homme qui se disait étudiant, son émotion déprima complètement. Ce jeune homme partageait le même nom de famille que l’écrivain. Ce jeune homme, tel un gamin renversant un vieux monde, parla avec assurance devant ce vieux démon : « À partir de maintenant, je me tiens debout ! »

« Je suis quelqu’un de très particulier. Surtout, vous ne pouvez pas distinguer mes paroles flatteuses de mes paroles d’ordure, comme un idiot. Je vous dis cela pour que vous ne vous fassiez pas de souci pour moi : je n’écoute pas vos paroles. Je n’écoute même pas ce que mes parents me disent, alors encore moins un étranger. Parfois, ce n’est pas moi qui rends les autres fous, ce sont eux qui me dépriment. En fait, vous êtes comme moi. Nous, les hommes, pensons toujours que nous sommes le coq dominant dans le poulailler, ou le vieux lion dans la troupe. Cela s’appelle notre conscience de coq et de lion, enracinée dans nos têtes. Nous ne pouvons pas la contrôler, nous en sommes contrôlés. Qu’est-ce que cela prouve ? Que nous sommes des êtres normaux, c’est-à-dire des bêtes. Oui, l’homme est une bête, et la bête est un homme. Et là, on touche à la philosophie. Pardonnez-moi, je déteste la philosophie, mais nous ne pouvons l’éviter dans la vie et la pensée. Si nous y tombons sans le vouloir, nous en ressortons soit blessés, soit condamnés à jamais. Vous avez remarqué ? Je ne parle jamais en tournant autour du pot. Je dis ce que je pense, comme je veux. Même face à Dieu, je serais honnête. Bien sûr, si Dieu est content, le diable ne me pardonnera pas. Je connais mon destin, je me prépare à devenir un martyr. Aujourd’hui, je veux vous dire quelque chose auquel j’ai réfléchi longtemps. Maintenant que je vous rencontre, je sais que j’ai trouvé la bonne personne, et je dois le dire : Nous, les hommes, avons tous un côté qui veut être Dieu et un autre côté qui veut être le diable. Ce n’est pas contradictoire. C’est comme les femmes qui veulent être à la fois épouse et amante. Ne riez pas. Ce que je dis a du sens. Ne pensez-vous pas que l’humanité sauve et détruit le monde en même temps ? Les politiciens, les scientifiques, qu’ont-ils vraiment fait de bien ? Les femmes ne font-elles pas pareil, nous sauvant et nous détruisant en même temps ? Ne trouvez-vous pas la vie irritante ? Vous êtes irrité parce que vous croyez que tout ce que les autres disent est faux, et que vous seul avez raison. Mais ensuite, vous réalisez que vous avez aussi tort. Cela devient encore plus compliqué. »

« Parlons de la Bible. Grande œuvre, bien sûr, mais personne ne sait qui l’a écrite. Même si on le savait, combien de gens la suivraient vraiment ? Votre idéal est une utopie. Depuis des décennies, vous vous battez contre vous-même. Personne ne vous force à devenir fou, vous vous êtes forcé vous-même. Personne ne vous force à mourir, vous vous êtes forcé vous-même. Vous voulez connaître la vérité et la réalité, mais vous vivez dans un monde d’animaux : loups, tigres, monstres. Vous voulez leur parler, mais ils ne vous comprennent pas. Pire, ils vous prennent pour un chien fou. Malchance totale : vous êtes ce chien fou. Alors vous vous poussez jusqu’au bout, sans échappatoire. Je ne suis pas Jésus, mais je ne supporte pas que les gens souffrent. Voir les autres souffrir me fait plus mal que souffrir moi-même. Peut-être que je suis le seul à vous comprendre, à pénétrer dans votre cœur. Je suis seul, vous êtes seul. Seuls les solitaires ont la pensée, et seuls les penseurs sont solitaires. C’est compliqué, mais c’est vrai. Je sais que vous voulez parler mais que vous ne pouvez pas. Pourtant, vous décidez de parler, même à vous-même. Comme un prisonnier dans sa cellule : dire ce que vous pensez permet de rendre compte au monde et à vous-même, comme un adieu de fin de vie. Vous pensez qu’après avoir dit cela, vous serez libre, que vous oublierez le monde et vous-même. Je ne comprends pas, ce que la Bible ne peut expliquer, comment pouvez-vous l’expliquer ? Comment pouvez-vous faire ce que Jésus ne peut pas faire ? Vous pensez être qui ? Vous n’êtes qu’une fourmi sur terre. Vous ne voyez pas le monde tel qu’il est, vous ne comprenez pas la fourmi. Je vous le dis : personne ne se soucie de vous, sauf peut-être vous-même, même si vous affirmez le contraire. C’est comme ces vieux types qui disent : « À mon âge, j’ai peur de rien. » En réalité, ils ont peur de mourir plus que quiconque. Dans ce monde, personne n’est plus noble que l’autre ; il n’y a que des personnes plus viles. Personne n’est plus gentil que l’autre ; il n’y a que des personnes plus méchantes. Vous voyez le problème ? Alors vous voulez insulter, déchirer les visages. Mais vous êtes seul, et votre visage est moins parfumé que le cul des autres. Vous voyez, vous n’avez rien en commun avec la religion ni avec les idéologies. Finalement, vous vous sentez traître, ennemi de votre propre camp, voleur de morale, déchet de pensée, sacrifice d’idéal. »

« Pardonnez-moi, je m’emporte. Je veux dire : tout le monde dans ce monde devrait mourir. Oui, tous devraient mourir. Et pourtant, ils vivent tous sans honte, se donnent des airs, vivent comme s’ils n’avaient aucun problème. À mon avis, chacun d’entre nous vivant est un affront et une insulte à ce monde. Je me souviens que vous avez dit : « Je ne me suiciderai pas, je serai assassiné. » Mais finalement, je n’ai pas attendu l’assassinat, je me suis suicidé moi-même. Si ce n’était pas une prophétie, alors c’en était une divination. Et vous l’avez correctement interprétée. Vous n’avez pas seulement deviné pour vous-même, mais pour nous tous. Vous avez dit que vos amis maintenant sont seulement réduits à quelques chats, que votre fille souhaite votre mort prochaine. Vous ne vous attendiez pas à finir ainsi. Pourquoi dites-vous ces choses inutiles ? Vous dites « peu importe », mais dans votre cœur, vous ne voulez vraiment pas. Vous insultez ce monde et ses habitants tous les jours, mais vous ne pouvez pas vivre sans eux. Sans eux, vous vous sentiriez comme un malade dans un asile. N’avez-vous pas pensé que vous êtes déjà un malade de l’esprit ? Les maladies causent la souffrance, ce n’est pas la souffrance qui cause la maladie. Je dis cela pour vous donner une idée. Je vous dis aussi : il n’existe pas d’êtres normaux dans ce monde, seulement des malades. Ne pensez pas que vous êtes seul. Dans le monde entier, tout le monde est pareil. Donc, les semblables se regroupent, les fous dialoguent avec les fous, les idiots avec les idiots. Ne vous trompez pas. Aujourd’hui, j’ai dit tout cela sans arrière-pensée. Je veux juste dire : Si quelqu’un ne pense à rien, c’est un idiot. Si quelqu’un pense à tout, c’est un fou. Ah oui, je ne voulais pas vous le dire, mais maintenant que nous sommes amis, je dois vous le révéler : tous disent que je suis un fou. Ces chiens ne peuvent pas cracher d’ivoire, ces putains de connards ! »

Après avoir raccompagné ses invités, l’écrivain ne sortit plus de chez lui pendant tout l’hiver. L’hiver suivant, il développa la maladie d’Alzheimer et ne reconnaissait plus personne.

* Expression issue de l’écrivain contemporain chinois Wang Shuo

Né à Pékin, ancien diplomate de carrière ayant vécu et travaillé dans plusieurs pays francophones, Yong Wang se consacre aujourd’hui à l’écriture. Ses œuvres explorent principalement les mécanismes psychologiques de l’homme contemporain. Sa fille Zihan Wang, ingénieure de formation, traduit ses œuvres en français....

Ce jour-là, l’écrivain montra du doigt la pile de livres qu’il avait écrits, empilés sur la table comme une petite montagne, et dit à ses invités : « Tout ça, c’est du papier pour s’essuyer le cul ! Ça ne sert plus à foutre rien. » Puis il montra sa tête du doigt et dit : « Ça, c’est une fosse à merde ! La source de la bêtise et du poison. » Tout le monde fut stupéfait. Que se passait-il donc chez ce grand écrivain ? Aurait-il sombré dans la dépression ? Cette maladie est assez à la mode en ce moment : toutes les personnes importantes disent en être atteintes, comme si celui qui attrape cette maladie était béni, allait monter au Paradis plus tôt que les autres pour voir Dieu, ce qui donne au contraire l’impression d’un honneur et d’une délivrance. Putain, quelle époque est-ce donc ! Je me souviens qu’autrefois, l’homme qui se tenait devant nous disait sans même froncer un sourcil qu’il était un « intellectuel. » Il disait être la réincarnation de Li Zhi de la dynastie Ming ainsi que l’incarnation de cette langue empoisonneuse de Lu Xun. Mais aujourd’hui, quel jour spécial était-ce donc, pour que l’écrivain se dénigre lui-même jusqu’à n’être plus rien ? Comme si un aigle royal était tombé du ciel bleu des steppes de Mongolie. S’il n’avait rien dit, nous n’aurions même pas ressenti cela. Il s’avère que le temps a simplement vacillé doucement, et que tant de héros se sont déjà transformés en poussière sur le sol. Se pourrait-il que cela inclue aussi…

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