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L’art de gouverner à l’ère des algorithmes

Par Valentin Rambault

À l’aube de la présidentielle 2027, la France doit choisir : souveraineté ou servitude, homme augmenté ou homme supplanté.
 

Il est des moments dans l’histoire où une technologie ne se contente pas de modifier nos habitudes : elle reconfigure le monde. L’imprimerie de Gutenberg n’était pas seulement une machine à reproduire les textes : elle fut le détonateur des Lumières, de la Réforme, de l’avènement du citoyen lecteur capable de penser par lui-même. L’intelligence artificielle est de même ampleur. Non pas une amélioration de l’existant, mais une rupture anthropologique. Et la France qui a offert au monde Descartes, Rousseau et la Déclaration des droits de l’Homme ne peut pas en être le spectateur.

En 2027, l’IA doit devenir un axe de campagne majeur, non parce qu’elle est à la mode, mais parce qu’elle représente quelque chose de bien plus fondamental : le moteur de la quatrième révolution industrielle. La première fut celle de la vapeur et du charbon, qui fit basculer l’Angleterre du xviiie siècle dans la modernité ; la deuxième, celle de l’électricité et de l’acier, qui propulsa les États-Unis et l’Allemagne à la tête du monde industriel ; la troisième, celle du numérique et d’Internet, qui redistribua les cartes de la puissance économique mondiale. Chacune de ces révolutions a produit ses vainqueurs et ses vaincus. La Chine des Qing, qui refusa de voir dans la vapeur autre chose qu’une curiosité occidentale, connut un siècle d’humiliation et de dépendance. L’Empire ottoman, incapable de convertir sa puissance militaire en puissance industrielle, fut démantelé. L’histoire est impitoyable avec les nations qui arrivent en retard à la table des révolutions technologiques : elles ne négocient pas leur place, elles la subissent. Si la France rate la marche de l’IA, elle ne sera pas détruite mais elle sera reléguée, dépendante, condamnée à acheter des outils pensés par d’autres pour des intérêts qui ne seront pas les siens. C’est un enjeu de souveraineté au sens le plus grave du terme, et la campagne présidentielle doit en être le théâtre.

Il y a une brutalité dans les chiffres qu’il nous faut regarder en face. Le marché mondial de l’intelligence artificielle représentait 200 milliards de dollars en 2023 ; il dépassera 1 800 milliards en 2030, selon Goldman Sachs. Les États-Unis et la Chine se disputent ce territoire comme jadis leurs marines se disputaient les océans. OpenAI est valorisé à plus de 1 500 milliards de dollars. La France, pendant ce temps, importe ses outils, loue ses serveurs et entraîne ses modèles sur des infrastructures étrangères. Cette dépendance n’est pas seulement économique, elle est politique, stratégique, au sens le plus profond du terme.

Car les données sont le pétrole du xxie siècle. Confier l’hébergement de données sensibles – médicales, judiciaires, électorales – à des acteurs soumis au Cloud Act américain ou aux lois de sécurité chinoises, c’est accepter une vassalité numérique. Tolérer cela en silence, c’est abdiquer.

La France a pourtant des atouts considérables, trop souvent sous-estimés. Avec plus de 70 % de son électricité issue du nucléaire, elle dispose d’une énergie décarbonée, pilotable et parmi les moins chères d’Europe. À l’heure où la consommation mondiale des data centers devrait quintupler d’ici 2030, c’est un avantage compétitif rare. Nos grandes écoles forment depuis des décennies des ingénieurs et des mathématiciens d’élite : Yann Le Cun, ancien directeur scientifique de Meta, est français. Mistral AI, fondée en 2023 par d’anciens de DeepMind et Meta et valorisée à 6 milliards de dollars en moins de deux ans, prouve que l’excellence française peut rivaliser à l’échelle mondiale. Il faut donc un plan Marshall du numérique souverain : infrastructures de calcul haute performance sur le sol national, cloud souverain véritablement opérationnel, réserve stratégique de semi-conducteurs. Le programme « France 2030 » a engagé 2,5 milliards pour le numérique, c’est un début, pas une finalité.

Cette ambition ne peut se déployer qu’à l’échelle européenne. L’AI Act, entré en vigueur en 2024, est le premier cadre réglementaire mondial sur l’intelligence artificielle. Ce texte est imparfait mais fondateur. La France doit en être le moteur d’une ambition 2.0 qui tranche avec le réflexe normatif, ce travers franco-­européen qui étouffe les initiatives avant même qu’elles n’éclosent, pour projeter, financer et construire. L’analogie avec Airbus s’impose : dans les années 1970, aucun État européen ne pouvait seul rivaliser avec Boeing. C’est leur union qui a créé un champion mondial. Un grand Airbus de l’IA européen avec une gouvernance commune des données, des investissements massifs mutualisés, une véritable stratégie industrielle coordonnée, n’est pas une utopie. C’est une nécessité.

La souveraineté technologique ne vaut rien si elle reste l’apanage d’une élite. McKinsey estime que 30 % des tâches humaines actuelles pourraient être automatisées d’ici 2030 ; dans l’Hexagone, France Stratégie évoque la transformation profonde de 5 millions d’emplois. Cette disruption peut être une catastrophe ou une libération. Tout dépend de qui tient le gouvernail.

Pensons à la santé : des millions de Français attendent deux mois un rendez-vous médical. L’IA diagnostique, capable d’analyser des symptômes et d’interpréter des imageries avec une précision égale ou supérieure à celle des spécialistes, peut révolutionner l’accès aux soins. Des études publiées dans The Lancet montrent que les algorithmes de détection du cancer du sein réduisent de 5,7 % le taux de faux négatifs par rapport aux radiologues humains. Cette technologie peut sauver des vies dans la Creuse comme dans le Val-de-Marne. Pensons à l’ascenseur social : un enfant de banlieue sans accès à un professeur particulier peut désormais bénéficier d’un accompagnement pédagogique personnalisé, disponible à tout moment après les cours. Devant un modèle de langage bien formé, le fils d’ouvrier de Roubaix et l’élève favorisé du lycée Henri-IV posent les mêmes questions et reçoivent des réponses d’égale qualité. L’IA peut révéler des talents restés invisibles et devenir moteur d’une égalité réelle des territoires à condition que l’accès aux outils et à la formation soit universel. C’est là le rôle irremplaçable de l’État.
Mais cette même IA, mal orientée, peut fracturer encore davantage notre démocratie. La campagne présidentielle sera la première à se dérouler dans un écosystème informationnel saturé par l’IA générative. Des millions de contenus, textes, images, vidéos, pourront être produits à un coût quasi nul par des acteurs malveillants. Deep fakes d’hommes politiques, faux documents, campagnes de désinformation ciblées par microsegmentation psychologique : ce n’est plus de la science-­fiction, c’est le présent de l’Ukraine et des élections américaines de 2020. Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme, écrivait que la propagande moderne ne cherche pas à convaincre mais à désorienter, à épuiser la faculté critique du citoyen jusqu’à ce qu’il renonce à distinguer le vrai du faux. L’IA, utilisée comme arme, est l’accomplissement technique de cette intuition. Jürgen Habermas faisait reposer la démocratie sur la qualité de l’espace public délibératif : quand les algorithmes optimisent l’engagement émotionnel plutôt que la vérité, c’est la condition même de la démocratie qui s’effondre.
Face à ce risque systémique, la France doit créer un Haut-Commissariat à l’intelligence artificielle, une véritable autorité indépendante chargée de définir une trajectoire nationale à dix ans, à l’image du Haut-Commissariat au plan. Il devrait inclure une Commission citoyenne permanente sur les usages de l’IA, sur le modèle de la convention sur la fin de vie, composée de citoyens tirés au sort, d’ingénieurs, de philosophes et de représentants associatifs. Car les questions que pose l’IA sont morales autant que techniques.

On ne peut évoquer l’IA et la démocratie sans convoquer Rousseau. Dans Du contrat social (1762), il pose la question fondatrice : comment des individus libres acceptent-ils de se soumettre à une autorité commune ? Sa réponse est la souveraineté populaire. Kant prolongeait les Lumières en définissant l’émancipation comme la sortie de l’homme de sa minorité. Sapere aude : ose savoir. L’intelligence artificielle peut être lue dans cette grille de deux manières radicalement opposées : instrument d’une nouvelle hétéronomie, où des algorithmes opaques décident à notre place sans que nous puissions les contester, accès au crédit, sélection des candidatures, justice prédictive ; ou instrument d’une autonomie augmentée, une IA transparente et explicable dotant chaque citoyen de capacités inédites. Elle serait alors le vecteur d’un nouveau Contrat social, non signé sur un papier, mais encodé dans des systèmes au service du bien commun, sous des conditions strictes : transparence des algorithmes publics, égalité d’accès aux outils, gouvernance démocratique de l’IA d’État.

Il est pourtant une question que les programmes électoraux n’osent pas encore poser frontalement, et que chaque citoyen ressent confusément : que devient l’humain si l’IA supplante tout ? Pascal écrivait que « l’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. » Sa dignité tenait tout entière dans cette capacité à penser, à se savoir mortel, à s’interroger. Que devient le roseau pensant le jour où la machine pense plus vite, plus juste, et sans jamais se fatiguer ? La réponse que je fais en tant qu’humaniste n’est pas de fuir la question, c’est de la poser avec courage : l’intelligence artificielle doit être au service de l’humain, et non le contraire. L’homme augmenté est une promesse ; l’homme supplanté serait une ­catastrophe anthropologique.

Il y a dans la relation humaine quelque chose qu’aucun algorithme ne peut reproduire : la vulnérabilité partagée, le silence qui dit plus qu’une réponse, le regard qui console, la maladresse qui rapproche. Sherry Turkle, chercheuse au MIT, montre dans Alone Together comment les technologies de connexion permanente produisent paradoxalement un isolement profond. Nicholas Carr, dans The Shallows, démontre que la surinformation numérique fragilise notre capacité à la pensée lente, à la contemplation. Simone Weil quant à elle rappelait que le premier besoin de l’âme humaine est d’appartenir à une communauté, à un territoire, à une histoire partagée. Une société dans laquelle l’IA gère tout sans que les hommes ne se regardent ni ne se parlent aurait gagné en efficacité ce qu’elle aurait perdu en humanité : ce serait une régression civilisationnelle masquée sous les apparences du progrès.

Je veux dire ici quelque chose de plus personnel. Je suis père. Et c’est en tant que père, autant qu’en tant que citoyen, que je pense à ces questions. Je regarde des enfants grandir avec un écran dans la main avant même d’avoir appris à marcher. Ce n’est pas un jugement, c’est une inquiétude douce, celle qu’on éprouve devant quelque chose de précieux qui pourrait se perdre. Car ce que la machine ne pourra jamais nous prendre, c’est notre cœur. Elle aura peut-être notre raison, par endroits, elle l’a déjà surpassée. Mais elle n’aura jamais notre sensibilité, notre capacité à pleurer devant un coucher de soleil, à frissonner devant une mélodie, à éprouver cette sidération douce-­amère qui nous saisit lorsque nous tenons pour la première fois un enfant dans nos bras. Cette magie-là, créer la vie, transmettre la vie, est proprement humaine. Elle est irréductible à tout algorithme, aussi puissant soit-il.

Les générations futures auront besoin, plus que nous encore, de reconquérir cet espace intérieur que la technologie envahit silencieusement. Elles auront besoin de silences habités, de tables où l’on mange sans regarder son téléphone, d’amitiés construites dans la durée. Leur vie ne sera pas belle parce qu’elle sera optimisée, elle sera belle parce qu’elle sera vécue, avec ses maladresses, ses détours, ses nuits d’incertitude et ses matins de lumière. Je défends l’idée que nous devrons un jour instituer des temps de pause numérique, des sabbats du lien, des zones de déconnexion volontaire, pour permettre aux citoyens de se retrouver face à face. La loi sur le droit à la déconnexion, instaurée en France en 2017, doit être étendue bien au-delà du travail. Antoine de Saint-Exupéry écrivait dans Le Petit Prince que « l’essentiel est invisible pour les yeux ». L’IA voit tout mais elle ne verra jamais l’essentiel.

La France affiche 26 % d’abstention au premier tour de la présidentielle 2022, 53 % aux législatives. Ces chiffres traduisent une rupture de confiance entre les citoyens et leurs institutions que nul ne peut ignorer. L’IA et la blockchain offrent ici une piste sérieuse : combiner l’infrastructure d’identité numérique existante – le dispositif France Identité – avec un protocole de vote blockchain, immuable et transparent, ouvrirait la voie à un vote distanciel accessible depuis un smartphone. L’Estonie vote en ligne depuis 2005 avec des taux de participation en hausse. La France pourrait être pionnière d’une démocratie augmentée où les Français de l’étranger participent pleinement, où les personnes à mobilité réduite cessent d’être exclues de facto du suffrage, où l’abstention n’est plus une fatalité mais un défi technique résolu. Au-delà du vote, des plateformes délibératives alimentées par des outils de synthèse intelligente peuvent permettre aux citoyens de coconstruire des politiques publiques en temps réel, une agora permanente, une nouvelle manière d’être citoyen, non plus passif et quadriennal, mais actif et continu.

La campagne présidentielle s’ouvrira dans un pays traversé par l’angoisse des mutations de l’emploi, la défiance envers les médias et une aspiration forte à une souveraineté retrouvée. L’IA est au croisement de toutes ces lignes de fracture. Tout candidat qui aura la lucidité de la mettre au cœur de son projet, non comme gadget techno­logique mais comme question civilisationnelle, disposera d’un avantage considérable. Il pourra parler de souveraineté aux patriotes, d’égalité aux progressistes, d’innovation aux libéraux, de régulation aux humanistes. L’IA est l’un des rares sujets capables de traverser les clivages pour toucher à ce que l’historien israélien Yuval Noah Harari nomme les questions existentielles de notre époque : qui contrôle les données ? qui contrôle les algorithmes ? qui contrôle le récit ?

La France a une tradition : face aux grandes transitions, elle a su mobiliser une vision collective. Le général De Gaulle disait que la France ne peut être la France sans la grandeur. L’intelligence artificielle est l’enjeu de grandeur du xxie siècle. Il appartient à la prochaine génération de dirigeants et à ceux qui, dès aujourd’hui, osent nommer cet enjeu dans l’espace public de décider si la France sera façonnée par l’IA ou si elle contribuera à la façonner. Camus disait que « la vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. » Peut-être la plus grande générosité que nous puissions offrir à ceux qui viennent est-elle de leur apprendre à poser la machine et à regarder l’autre dans les yeux. Avec le cœur.

Valentin Rambault est entrepreneur, président du conseil scientifique de l’Association pour la diversité numérique (ADN). Il est engagé dans
la vie publique locale....

À l’aube de la présidentielle 2027, la France doit choisir : souveraineté ou servitude, homme augmenté ou homme supplanté.   Il est des moments dans l’histoire où une technologie ne se contente pas de modifier nos habitudes : elle reconfigure le monde. L’imprimerie de Gutenberg n’était pas seulement une machine à reproduire les textes : elle fut le détonateur des Lumières, de la Réforme, de l’avènement du citoyen lecteur capable de penser par lui-même. L’intelligence artificielle est de même ampleur. Non pas une amélioration de l’existant, mais une rupture anthropologique. Et la France qui a offert au monde Descartes, Rousseau et la Déclaration des droits de l’Homme ne peut pas en être le spectateur. En 2027, l’IA doit devenir un axe de campagne majeur, non parce qu’elle est à la mode, mais parce qu’elle représente quelque chose de bien plus fondamental : le moteur de la quatrième révolution industrielle. La première fut celle de la vapeur et du charbon, qui fit basculer l’Angleterre du xviiie siècle dans la modernité ; la deuxième, celle de l’électricité et de l’acier, qui propulsa les États-Unis et l’Allemagne à la tête du monde industriel ; la troisième, celle du numérique et d’Internet, qui redistribua les cartes de la puissance économique mondiale. Chacune de ces révolutions a produit ses vainqueurs et ses vaincus. La Chine des Qing, qui refusa de voir dans la vapeur autre chose qu’une curiosité occidentale, connut un siècle d’humiliation et de dépendance. L’Empire ottoman, incapable de convertir sa puissance militaire en puissance industrielle, fut démantelé. L’histoire est…

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