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Le travail part en congé

Par Xavier Couture

Le futur du travail n’est en vérité que le symptôme de l’interrogation existentielle que nous posent la technologie et ses propriétaires : quel est le futur de la vie ?
Ils sont formels, les oracles cathodiques et leurs échos numériques : l’intelligence artificielle va dévorer nos emplois, les robots vont nous mettre au rebut, l’obsolescence de l’être humain est programmée pour demain matin, juste avant le café. Voilà le nouveau marronnier, la peur en libre-service, servie tiède avec un nuage de sondages. Et si nous prenions le sujet à l’envers ? Et si cette fameuse « fin du travail » n’était que la fin d’une parenthèse ? Car la notion d’un travail totalement séparé de la vie est une invention récente, un pur produit du xxe siècle.

Il a fallu Taylor et ses chronomètres, Ford et ses chaînes, pour que la production personnelle se dilue dans une multitude de postes, pour que Charlot, dans Les Temps modernes, se fasse avaler par les engrenages. Le geste s’est morcelé, le sens s’est évaporé, et l’on a inventé un mot pour solder la perte : les loisirs. Ce temps concédé comme un pourboire. Nos ancêtres qui chassaient, semaient et moissonnaient pour se nourrir et nourrir leurs enfants : travaillaient-ils ? Le paysan d’autrefois ne quittait pas la vie en entrant dans son champ, il y entrait tout entier, avec ses saisons, ses saints de glace et ses moissons. L’abeille qui butine, le loup qui chasse, la vache qui broute remplissent-ils une fiche de poste ? Réclament-ils une pause déjeuner, un entretien annuel, une prime de fin d’année ? Non, ils vivent. Nietzsche avait flairé la manœuvre : « Le travail est la meilleure des polices ». Nous avons appelé travail ce qui tenait les corps occupés et les esprits tranquilles.

Alors cessons de trembler. Les actes de production que la technologie s’apprête à absorber peuvent redonner du sens à la vie, pour peu que les êtres humains acceptent de se redonner les chances de leur autonomie. La machine prend le geste ? Reprenons la main, celle qui caresse, qui écrit, qui se tend. Cette reconquête passe par une appréciation différente des relations humaines, du rapport à l’autre, à ce corpus affectif que nous avons laissé en jachère pendant que nous pointions. L’amitié, la transmission, le soin, la conversation, toutes ces richesses que l’économie qualifie d’improductives redeviendront le cœur du métier d’homme. Il faudra réapprendre à regarder son voisin autrement que comme un concurrent sur le marché de l’emploi ou un profil sur celui des applications. Nous avons troqué la veillée contre l’open space, le récit contre le reporting, le mouvement inverse est à portée de main, il suffit d’oser le vouloir.

Et voici que s’avance une autre révolution, plus silencieuse que les processeurs : la démographie. Nous vivrons peut-être 130 ans demain, 200 après-demain. Si le temps quotidien demeure un invariant, rythmé par la course du soleil, notre rapport aux générations va basculer dans l’inconnu. Imaginons la tablée : six, sept, huit générations d’une même famille échangeant leurs souvenirs et leurs projets, l’aïeule de 180 ans corrigeant la petite dernière sur l’histoire du siècle qu’elle a traversé en entier. Quelle transmission, quelles disputes, quelle mémoire vivante ! Nos calendriers, nos héritages, nos carrières, tous ces meubles de l’existence ont été dessinés pour des vies de 70, 80 ans, parfois un peu plus, découpées en trois tranches : apprendre, produire, se reposer. Ce triptyque va voler en éclats. La question du futur du travail ne se pose donc pas de manière si directe. La question essentielle sera notre rapport au temps, notre capacité à habiter notre espace-temps lorsque nous n’aurons plus la responsabilité de notre survie. Sénèque nous avait prévenus : « Ce n’est pas que nous ayons peu de temps, c’est que nous en perdons beaucoup ». Qu’en sera-t-il quand nous en aurons deux siècles à ne pas perdre ?

Restera l’intendance, c’est-à-dire l’argent, ce moyen que nous avons inventé pour nous offrir notre survie. Il va devenir un enjeu crucial, non par sa rareté mais par son étrangeté. Si la production des biens matériels est assurée par des machines, si nous sommes nous-mêmes équipés de prolongements mécaniques connectés pour communiquer, décupler notre force ou notre capacité de déplacement, que rémunérera le salaire ? Quel mérite, quel effort, quelle peine ? La problématique de notre occupation deviendra un enjeu anthropologique de premier plan. Les économistes en débattront en colloques, revenu universel contre dividende social, pendant que la vraie question les regardera par-dessus l’épaule : que ferons-nous de nos journées quand plus personne n’aura besoin de nos bras ou de nos cerveaux ? La valeur quittera la sueur pour se réfugier ailleurs, dans le rare, dans le vrai, dans l’humain non reproductible.

Le risque, ne nous y trompons pas, sera d’échapper au farniente. Le risque est de n’avoir aucun effort à fournir pour survivre. Pascal l’avait diagnostiqué : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». Nous allons hériter d’une chambre immense, climatisée, connectée, livrée en moins d’une heure, avec l’ennui en option de série et le vide en abonnement premium. L’enjeu n’est donc pas le futur du travail mais l’avenir de notre propre utilité. Le cinéma, toujours prophète, nous a laissé un avertissement : dans Zardoz, de John Boorman, une caste de privilégiés immortels s’ennuie à périr dans son vortex surprotégé pendant qu’un néoprolétariat d’ignorants, mortels et barbares, s’entretue dans les terres dévastées. L’immortalité oisive y est la pire des malédictions, au point que ces élus suppliaient qu’on leur rende la mort. Science-fiction de 1974, actualité de 2026 : les milliardaires de la technologie investissent déjà dans leur longévité comme d’autres dans leurs bunkers.

Le futur du travail n’est en vérité que le symptôme de l’interrogation existentielle que nous posent la technologie et ses quelques propriétaires, ces nouveaux empereurs du monde qui pèsent plus lourd que des États : quel est le futur de la vie ? Ils tiennent les machines, les données, les algorithmes et bientôt nos prothèses. Faudra-t-il leur abandonner aussi la réponse ? Non, mille fois non. La seule réponse qu’il soit possible de donner nous appartient encore : le savoir, la conscience, le discernement, et toujours, toujours, notre différence ultime, la création, l’art, l’expression originale de notre singularité. Aucune machine ne s’est jamais levée la nuit pour peindre un plafond, composer un requiem ou écrire un poème dont personne n’avait besoin. C’est ce « dont personne n’a besoin » qui nous sauvera : l’inutile magnifique, le geste gratuit, la beauté offerte. Le travail fut la police de nos existences, la création en sera la liberté. Alors, quand la dernière chaîne de montage se sera arrêtée sans nous, ne demandons pas ce que nous allons devenir. Devenons-le : des vivants à plein temps, des artisans du sens, des créateurs. Le travail part en congé ? Profitons-en pour vivre de nos œuvres.

Consultant et spécialiste des médias, Xavier Couture a travaillé dans la presse et l’audiovisuel notamment TF1, Canal+ et Orange....

Le futur du travail n’est en vérité que le symptôme de l’interrogation existentielle que nous posent la technologie et ses propriétaires : quel est le futur de la vie ? Ils sont formels, les oracles cathodiques et leurs échos numériques : l’intelligence artificielle va dévorer nos emplois, les robots vont nous mettre au rebut, l’obsolescence de l’être humain est programmée pour demain matin, juste avant le café. Voilà le nouveau marronnier, la peur en libre-service, servie tiède avec un nuage de sondages. Et si nous prenions le sujet à l’envers ? Et si cette fameuse « fin du travail » n’était que la fin d’une parenthèse ? Car la notion d’un travail totalement séparé de la vie est une invention récente, un pur produit du xxe siècle. Il a fallu Taylor et ses chronomètres, Ford et ses chaînes, pour que la production personnelle se dilue dans une multitude de postes, pour que Charlot, dans Les Temps modernes, se fasse avaler par les engrenages. Le geste s’est morcelé, le sens s’est évaporé, et l’on a inventé un mot pour solder la perte : les loisirs. Ce temps concédé comme un pourboire. Nos ancêtres qui chassaient, semaient et moissonnaient pour se nourrir et nourrir leurs enfants : travaillaient-ils ? Le paysan d’autrefois ne quittait pas la vie en entrant dans son champ, il y entrait tout entier, avec ses saisons, ses saints de glace et ses moissons. L’abeille qui butine, le loup qui chasse, la vache qui broute remplissent-ils une fiche de poste ? Réclament-ils une pause déjeuner, un entretien annuel, une prime…

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