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“Le travail s’est sans arrêt recomposé”

Propos recueillis par William Emmanuel - Illustrations Alé de Basseville

Pierre-Michel Menger
On oppose souvent plaisir, qui peut avoir des aspects négatifs, au bonheur, qui est plus synonyme d’équilibre et de plénitude durable… Mais les choses ne sont pas si simples.
Titulaire de la chaire Sociologie du travail créateur au Collège de France depuis 2013 après une carrière de chercheur au CNRS, Pierre-Michel Menger évolue dans un champ de recherche particulièrement vaste : les recompositions du salariat, les carrières dans l’enseignement supérieur et la recherche scientifique, la méritocratie, les arts et les industries créatives, et plus récemment sur la recherche et l’enseignement en mathématiques. Formé à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, où il a étudié la philosophie et la sociologie, ce natif de Forbach a contribué, dans les années 1980, à combler le fossé entre les approches sociologiques et économiques des marchés du travail artistiques avec un article intitulé « Rationalité et incertitude dans les carrières artistiques ». Il est l’auteur de 14 ouvrages personnels, de 5 ouvrages en collaboration, dont La Créativité à l’œuvre. Travailler contre et avec l’incertitude (éd. JFD, 2025), Le Monde des mathématiques (codirigé avec P. Verschueren, éd. du Seuil 2023) sans oublier Le Travail créateur (éd. Gallimard/Seuil, 2009).

À quand remonte la valorisation du travail ?
Depuis les temps préhistoriques, il est établi que l’humanité ne peut survivre, et progresser, qu’en agissant sur son environnement, en travaillant. Travailler pour subsister, pour échanger, et pour inventer. Ensuite, il faut distinguer les deux valeurs du travail : une valeur instrumentale et une valeur expressive. La valeur instrumentale se résume ainsi : on a besoin de travailler pour gagner sa vie, pour se procurer des biens de consommation et des loisirs. La valeur expressive, dont John Rawls a raison de localiser l’origine chez Aristote, désigne le fait que les êtres humains prennent d’autant plus de plaisir à une activité qu’ils y deviennent plus compétents. Et, ajoute Rawls, entre deux activités bien exercées, il faut préférer celle qui demande une gamme de jugements plus complexes et qui comporte des surprises. Cette seconde valeur peut directement référer à une dimension créatrice du travail : en la mettant en œuvre, je comprends que je suis détenteur de compétences et que mon travail me permet de les étendre. Cet aspect formateur est essentiel. Il explique que le travail le plus désirable est le travail qui vous apprend sans cesse quelque chose.

Parler de travail désirable, n’est-ce pas exprimer un oxymore ? Étymologiquement, le mot travail découle du latin tripalium, la torture.
Il y aurait oxymore si l’on réduisait la valeur no 2 du travail à une variante mystificatrice de la valeur no 1. Or il existe une double chaîne sémantique pour nommer le travail : un des termes définit bien le travail comme instrument – « perdre sa vie à la gagner », etc. – et l’autre comme vecteur de production non routinière et de réalisation de soi. Cette dualité est clairement perceptible dans les langues anglaise (labour et work), allemande (Arbeit et Werk) et française (labeur et œuvre). Dans les vocabulaires latin et grec, c’est la même chose.

Le travail, en tout cas une forme de travail, aboutirait à la réalisation de soi…
J’ai retrouvé dans mes notes de cours une dispute entre Adam Smith et Karl Marx. Adam Smith considère le travail comme essentiellement instrumental. Marx, celui qui a lu de près Hegel, lui rétorque qu’on oublie qu’une activité peut permettre à un individu de concrétiser une potentialité dont il ignorait tout : s’il n’agit pas et s’il ne fait d’effort sérieux pour surmonter des obstacles, il ne saura même pas de quoi il est capable. On est loin d’un hédonisme généralisé – tout le monde s’éclaterait dans son travail. Le Marx ultérieur insistera sur la valeur mutilante de la division du travail, qui spécialise à outrance les capacités individuelles.
La double sémantique du travail est présente aussi chez Hannah Arendt, dans son fameux livre La Condition de l’homme moderne, ou encore chez Richard Sennett qui célèbre le travail de l’artisan, (celui de la valeur no 2), opposé au travail ouvrier. À vrai dire, cette dernière opposition est trop simple. La sociologie française ou américaine des années 1950 et 1960 pratiquait des distinctions plus fines. Robert Blauner, dans son enquête sur le travail ouvrier, en caractérise quatre types ; l’un d’eux, celui des typographes d’imprimerie, est beaucoup plus proche de l’artisanat. Cet investissement positif des typographes dans leur travail, associé à une organisation collective très robuste, conduit Blauner à voir en eux une élite ouvrière.

La distinction proposée explique la tension chez l’être humain entre l’aliénation et la satisfaction.
C’est une matrice dichotomique. Le monde est plus compliqué qu’un scénario en blanc et noir. Tout le monde aimerait avoir un travail où il a le sentiment de s’exprimer, de se réaliser, c’est la revendication du sens à donner à son travail… Mais regardons les conditions pour que le travail ait une valeur positive. Le travail qui paraît le plus gratifiant comprend intrinsèquement un niveau plus élevé de risque d’échec. C’est un point clé qui nous permet d’entrer dans la caractérisation des deux types de travaux. Dans le premier, le travail est essentiellement routinier, ce qui le prive en grande partie de sens, sauf celui de vous rémunérer, qui est l’essentiel. Sa valeur formatrice est très faible. La contrepartie de cela, c’est que le risque d’échec est assez bas. L’autre type de travail, qui paraît plus scintillant, plus désirable, c’est celui où les situations qui se présentent sont plus variables, d’où une valeur formatrice plus élevée. On doit résoudre des problèmes, surmonter des difficultés, ce qui signifie que l’on peut échouer. Il faut savoir prendre ses risques.

Par exemple ?
Le cas des enseignants-chercheurs est une bonne illustration. Un chercheur doit développer une activité qui vise à produire des connaissances nouvelles, se confronter à une compétition féroce, avec le risque d’être moins visible et moins productif que d’autres ; les inégalités de réussite sont considérables dans la recherche – 20 % des chercheurs publient 80 % des papiers et, dans les arts, 20 % des artistes raflent 80 % des revenus. Il faut accepter le jeu, et le jeu est très inégalitaire.
Pour exercer ce genre d’activité, il faut savoir développer des mécanismes de protection contre l’échec, contre le risque d’être insuffisamment productif. Le couple enseignement/recherche dit quelque chose de ça. L’enseignement est une activité que tous ceux qui ont acquis les connaissances nécessaires exercent à peu près correctement. C’est donc une activité à utilité et chances de réussite beaucoup plus certaines, et bien moins risquée que l’activité de recherche, démarche incertaine par nature, car on ne sait pas si les connaissances qu’on développe ont une quelconque valeur ou, fait plus troublant, si on ne sera pas dépassé par plus rapide que soi.

Diriez-vous qu’il y a d’un côté le collectif et de l’autre une autonomie individuelle ?
L’exigence d’autonomie est très forte dans l’activité à plus fort potentiel expressif. Mais le travail s’y organise en équipe, souvent selon un principe d’appariement sélectif : si vous réussissez bien dans votre travail, vous préférez ou vous pouvez même exiger de collaborer avec des collègues de qualité. Il faut distinguer l’autonomie comme un fait d’organisation et l’autonomie comme qualification juridique. La définition du salariat est simple : une situation de subordination juridique des employés à leur employeur. Ce qui ne signifie pas que l’employeur prescrit tout le contenu du travail, mais il exerce un droit hiérarchique de prescription sur le travail. L’alternative est l’indépendance statutaire en droit du travail. Vous êtes autonome, ce qui veut dire que c’est vous qui prenez la chance d’activité ou le risque d’inactivité à votre charge entière. Toute l’histoire du travail au xixe et au xxe siècle a été celle de l’expansion du salariat, de son organisation et celle de la construction de la protection sociale liée au travail, qui était entièrement arrimée au salariat. La société du salariat s’est construite en même temps que s’est développé l’État providence. Le monde des travailleurs indépendants a progressivement décliné, essentiellement du fait de la réduction très importante du nombre des agriculteurs. Un seuil bas a été atteint autour de 10 % des actifs qui sont indépendants, avec une petite remontée depuis moins d’une dizaine d’années.

Néanmoins, l’indépendance fait encore beaucoup rêver.
Il y a régulièrement des enquêtes et des articles de presse qui présentent les néo­indépendants comme une nouvelle avant-garde : étant devenu mon propre patron, je suis plus heureux. Les exemples donnés sont évocateurs, mais on n’assiste pas du tout à un séisme dans la société du salariat. D’abord parce que, du côté des indépendants, le risque d’échouer est beaucoup plus élevé et que la quantité de travail à consentir est bien plus importante. La contrepartie originale, dans le travail indépendant, c’est que les professionnels doivent nécessairement adopter une autre échelle de temps, qui les conduit à ne pas voir le temps consacré au travail comme une simple machine infernale qui use, mais surtout comme un investissement. Les indé­pendants, artisans, commerçants, agriculteurs et autres capitalisent sur le temps. Leurs revenus instantanés peuvent être assez faibles, mais, au fil des ans, ils travaillent à se construire un capital, pour le réaliser en fin de carrière et/ou pour le transmettre. La transmission familiale est très fréquente chez les indépendants. Dans le salariat, l’horizon temporel est le mois ou l’année et, pour les emplois à carrière ascendante, un horizon de développement plus long. Mais ces possibilités d’évolution et de développement professionnel sont loin de concerner toute la main-d’œuvre. Le pire cas est celui des carrières plates, où l’on voit passer le temps sans que rien n’évolue, notamment pour ceux qui sont pris dans la trappe à bas salaires.
S’agissant du collectif, il y a deux aspects : est-ce qu’il s’agit de communauté de travail ou de travail en collectif ? Dans les arts, par exemple, des écrivains écrivent seuls tandis qu’un tournage de cinéma réunit des dizaines voire des centaines de personnes. Mais ce collectif de travail a son gradient d’individualisation : on inscrit au générique des films les noms de tous ceux qui ont participé, car leur employabilité, c’est leur CV, qui est gagé sur cette mention.
La dimension simultanément individuelle et collective existe aussi dans les sciences. Qui signe quoi ? Les principaux investigateurs, l’équipe tout entière, ou même des centaines de chercheurs comme au Cern à Genève ? Les situations varient beaucoup selon les disciplines, et les évolutions sont incessantes : il est maintenant normal de préciser dans beaucoup de revues qui a fait quoi parmi les ­multiples signataires. Remarquez bien ce point : signer son acte de travail n’est pas banal. Cela signifie : je revendique ma part de travail, on m’en donnera crédit mais j’indique aussi que j’endosse ma part de responsabilité et j’accepte la critique. Donc, je suis visible. Le jour où les robots et les algorithmes travail­leront complètement à nos côtés, signeront-ils leur travail ?

Justement, cette différence existe-t-elle entre travail manuel et travail intellectuel ?
C’est une vieille distinction qui est en train de bouger. Le travail intellectuel a été le vecteur de la valorisation du travail expressif, accomplissant, réalisateur… Il faut y voir la résultante et le levier de l’énorme expansion de l’éducation, de sa massification. Le développement des sciences, l’importance prise par la R & D dans l’économie de l’innovation ont permis de valoriser le contenu productif du travail intellectuel. Le xxe siècle a été aussi celui de l’expansion du secteur tertiaire, qui domine les économies développées. Le partage entre travail intellectuel et travail manuel n’y est pas du tout semblable à celui qui a dominé nos sociétés industrielles. Et les innovations technologiques bousculent tout. Une partie des services intellectuels sont désormais confiés aux algorithmes d’IA. On commence à cartographier tous les emplois selon leur taux de remplacement par des outils intelligents et robotisés. La valeur des emplois en dépend : l’artisan plombier va-t-il devenir une figure mythique du travail parce que les robots seront loin de pouvoir se mouvoir aisément dans des environnements plus complexes pour eux que pour les humains ?

Le travail manuel serait mieux protégé que les activités intellectuelles ?
Ce qui est plus intéressant que la distinction manuel/intellectuel, c’est l’analyse des tâches et des compétences engagées dans chaque métier. C’est une évolution récente de la recherche. En France, la Dares a développé un outil pour estimer la part du manuel et de l’intellectuel dans tous les métiers, et les conséquences pour la robotisation des tâches. Aux États-Unis, il existe un outil O*NET OnLine, (onetonline.org) qui est un dictionnaire des professions, des emplois et des carrières. C’est un outil dynamique d’analyse et de description qui décompose un métier en de multiples tâches, en de multiples dimensions de compétences requises et de multiples environnements d’exercice de chaque métier. L’outil est enrichi sans cesse par l’interaction avec les professionnels exerçant les métiers décrits. De fait, on comprend qu’un métier aujourd’hui est un ensemble de tâches, dont certaines peuvent être déléguées à des robots, d’autres non. Beaucoup de travaux actuels sur l’IA et sur les problèmes de substitution ou de complémentarité entre l’humain et l’artificiel se servent d’un tel outillage de description fine. On pourra analyser avec une précision croissante les bénéfices et les risques que peut représenter le recours aux algorithmes intelligents. Nous nous éloignons des classifications comme celle de l’Insee, avec sa nomenclature de catégories socioprofessionnelles. Plus que jamais, on doit comprendre que le travail, ce sont des tâches, des compétences et des environnements. Ces triptyques deviennent des réalités mouvantes, rapidement évolutives. Ils conduiront sans doute pour une part à renouveler les débats théologiques sur le sens du travail.

Dans l’opinion, on évoque souvent une grande prolétarisation dans le monde du travail, avec des salaires orientés à la baisse y compris pour les plus diplômés. Peut-on confirmer, avec les données, ce phénomène ?
C’est un grand classique de la recherche : la relation entre formation, emploi et salaire. Quel est le rendement des diplômes ? Quelle est la relation entre les qualifications, les compétences, le prix qui est accordé et les capacités d’insertion et d’évolution professionnelle ? Ces questions avaient une réponse assez statique quand on a inventé les grilles Parodi, après la guerre. On avait une nomenclature des qualifications, des grilles d’emploi et des échelles de salaire. C’était le monde où les salaires variaient au maximum d’un à vingt et dans lequel il y avait moins d’individualisation des situations de travail. Peu à peu, à l’idée de qualification – en gros, « j’ai tel diplôme et je peux prétendre à tel emploi et à tel type de progression de carrière » – s’est substituée celle de compétence, qui est multidimensionnelle. Elle fait référence à des valeurs telles que la responsabilité et l’autonomie dans l’accomplissement de son travail, la capacité de combiner des ressources cognitives et comportementales pour faire face à des problèmes et à des situations complexes, l’adaptabilité. On parle aujourd’hui des compétences hard (ce que j’ai appris dans mes études, y compris la capacité d’apprendre à apprendre) et les compétences soft (le savoir-être, les qualités psycho­logiques, motivationnelles, relationnelles). L’appel aux compétences est devenu plus stratégique à mesure que le nombre de diplômés augmentait, que l’organisation du travail évoluait et que le poids du tertiaire (les services) augmentait irrésistiblement. L’univers des services exige notamment davantage de soft skills, mais aussi davantage de capacité à capitaliser sur son expérience, d’où l’importance de cette métacompétence qu’est l’aptitude d’apprendre à apprendre, à extraire des situations de travail leur valeur formatrice, quand elle est potentiellement présente.
Revenons sur la relation formation-­emploi. Le problème est toujours le même : une fois qu’on forme plus de gens, qu’on a plus de diplômés, que vaut le diplôme ? Si vous avez tel diplôme, combien de gens sont au-­dessus de vous, plus diplômés ? Claude Picart, de ­l’Insee, l’a calculé : en 1982, 6 % des actifs avaient un diplôme supérieur à bac + 2. En 2018, ils sont 25 % et la tendance à l’augmentation du niveau de formation s’est poursuivie. Ce qui conduit les individus à se poser la question : quel niveau de diplôme dois-je atteindre pour obtenir une situation équivalente à celle d’il y a quarante ans ? Mais l’analyse par le niveau de formation, par le nombre d’années d’études, ne suffit pas. La deuxième dimension de différenciation est horizontale : les différentes filières d’études supérieures et les spécialités n’ont pas du tout la même valeur. Certaines sont beaucoup plus valorisées que d’autres. Un exemple flagrant : toutes les formations qui relèvent de la numéracie, autrement dit qui incorporent et transmettent des connaissances scientifiques et mathématiques, ont beaucoup plus de valeur.
Autre exemple éloquent : les meilleures écoles de commerce recrutent davantage via des épreuves scientifiques et donnent un poids beaucoup plus élevé aux mathématiques. Nous avons aussi regardé, à l’aide des données des enquêtes Emploi de l’Insee, quelle est l’espérance de salaire sur cinq, dix, vingt ans ou sur la vie entière, selon que la formation comporte ou non des mathématiques. Invariablement, quand il y a des maths, l’espérance de gain est plus élevée. L’intelligence artificielle va encore accentuer cette différenciation horizontale.

Y a-t-il une volonté de maintenir une masse de travailleurs disponibles pour faire pression sur les salaires à la baisse, comme le pensent certains ?
Vous voulez parler de ce que Marx, dans Le Capital, appelle l’armée de réserve des travailleurs. J’ai parlé de formation et d’emploi. Quand on a un système éducatif qui forme de plus en plus de monde – avec un taux d’obtention du baccalauréat très élevé et une proportion croissante d’étudiants dans le supérieur –, alors que la croissance économique n’évolue pas à la même vitesse, il y a un découplage. C’est le grand problème des sociétés comme la nôtre : on produit plus de diplômés – c’est l’honneur de la démocratie et de la République – mais la croissance économique n’est pas au rendez-­vous. C’est un effet ciseau. Et non la résultante, comme dirait Marx, d’une conspiration des producteurs pour avoir des gens sous-payés. Il faut aussi interroger la qualité des emplois créés. La société de services est beaucoup plus hétéro­gène que la société industrielle. Quels sont les écarts de salaires tolérables ?

Parlons du développement de la robotisation. Faut-il craindre la disparition du travail ?
C’est une question si brûlante qu’il est difficile d’esquisser une réponse sans risquer d’être immédiatement contredit par les faits. Il y a deux types de prophéties. Dans le premier, le monde des robots et des algorithmes investit progressivement de plus en plus d’emplois, augmentant les compétences et le potentiel du salarié et confortant ainsi sa position. Dans le second, clairement catastrophiste, l’IA, loin d’assister l’employé, le remplace. Évidemment, les deux scénarios commencent à fonctionner, la question est celle des courbes d’évolution de chacun.
On peut en tout cas remarquer que la société du travail s’est sans arrêt recomposée, modifiée, et d’autant plus qu’elle devenait plus riche en innovations. Il y a des chocs plus violents que d’autres – celui-là en est un, qui ouvre une séquence radicalement nouvelle. Évidemment, se créeront de nouveaux métiers, qui seront liés à de nouveaux services, à de nouvelles possibilités que fourniront les outils d’IA. La bataille des experts et des futurologues est vertigineuse, mais ne doit conduire ni à l’alarmisme ni à l’irénisme. L’adaptabilité devient une valeur clé, qui suppose une acquisition continue de connaissances et des technologies et dispositifs novateurs de formation continue.

Quels garde-fous vous paraissent indispensables ?
Il y a des questions sur le contrôle, sur la régulation, sur les limites. De quoi l’humain doit-il rester quoi qu’il arrive responsable ? C’est l’un des points essentiels. On ne peut pas tout déléguer à des outils artificiels parce qu’on ne sait pas à qui on les délègue au juste. Ces outils ont un haut degré d’opacité et ils sont maniés par un oligopole d’entreprises. C’est un problème sérieux. Si on leur confie la décision dans toutes sortes d’opérations, y compris militaires, nous perdons l’essence même de ce qu’est l’humain : décider pour agir, en en portant la responsabilité. Je ne vais certainement pas être du côté de ceux qui veulent être objecteurs de conscience à l’égard de l’IA. L’innovation est en marche. N’oublions pas qu’on ne peut pas découpler la situation française de la situation mondiale. Si les Français ne veulent pas s’y mettre, si l’Europe accumule des retards, les Chinois et les Américains nous diront merci, ils auront gagné. J’espère que notre modèle européen, qui est fait d’innovation et de régulation, trouvera le bon équilibre.

Le travail a permis de créer une sorte de hiérarchie sociale. L’évolution ne risque-t-elle pas d’effacer cela ?
Le jeu des nomenclatures est devenu complexe. La classe moyenne est aujourd’hui un gigantesque continent dont on ne sait pas exactement où se situent les frontières. La catégorie socioprofessionnelle des ouvriers a aujourd’hui des effectifs moins importants que ceux des cadres. Je préfère analyser les choses en termes de rapports entre formation, emploi et revenus, et de différenciation selon les secteurs. La formation n’explique que 20 à 30 % des écarts de revenus. Le reste dépend des métiers, des secteurs, des entreprises. Comment appliquer le vocabulaire des classes sociales, forgé au contact d’une partition simple de l’économie entre secteur primaire (agriculture), secteur secondaire (industrie) et secteur tertiaire (services) et dans des temps où les deux premiers dominaient considérablement ? L’analyse de ce qu’on appelle la stratification sociale ne peut plus manier avec efficacité un raisonnement ensembliste qui distingue trois classes sociales, dont l’hétérogénéité interne a augmenté.
Le vocabulaire des classes sociales est en quelque sorte trop commode – le langage naturel aime les distinctions simples, ternaires ou, encore plus volontiers binaires, dominants ou dominés, le peuple et l’élite. La réalité du travail des scientifiques est d’analyser l’architecture d’une société stratifiée dont la complexité est plus grande et plus rapidement évolutive.

On estime que la classe moyenne a permis de consolider la démocratie. Si elle disparaissait, ne pourrait-on craindre un affaiblissement de la démocratie ?
Je n’ai pas de réponse directe parce que la classe moyenne est devenue un ensemble très hétérogène et que les transformations politiques obéissent à des déterminants de plus en plus nombreux, intérieurs et globaux. Et la France est très différente des États-Unis auxquels votre question peut faire penser. Mais regardons la position des catégories intermédiaires dans la société. L’un des scénarios est la polarisation complète des emplois, ce qui accréditerait le scénario binaire peuple contre élite. C’est trop simple, la dynamique de l’innovation va rebattre les cartes. Et si l’on parle de classe moyenne, de quelle définition se sert-on ? Car il y en a plusieurs définitions. On peut partir du classement en catégories socioprofessionnelles de l’Insee, qui s’appuie sur la profession déclarée par les individus, sur le niveau de formation et sur les caractéristiques de leur emploi (secteur d’activité, nature de l’employeur, taille de l’entreprise). Une autre description de la stratification sociale, nord-américaine, considère avant tout le niveau de revenu. Appliquer ce critère au cas français n’est pas si simple. Les revenus directs sont une composante, mais les revenus issus des transferts sociaux et des prestations sociales ont un pouvoir redistributif considérable. Et pour boucler sur votre question, la question est de savoir si le modèle très protecteur et redistributif, dans une économie à croissance faible et avec un taux d’emploi sous-­optimal, est soutenable, surtout s’il est exposé beaucoup plus qu’auparavant à la compétition économique et technologique mondiale. Reste la question de l’impact de l’IA. Si ses progrès et sa diffusion à grande échelle provoquent une polarisation des emplois de plus en plus élevée, des transferts de plus en plus importants seront demandés ; autrement dit, les robots devront payer pour notre protection sociale.

Ce qui nous conduit au revenu universel…
Je n’ai pas regardé ce point dans le détail, car toutes les coordonnées du problème bougent en même temps. Un des mauvais usages du revenu universel, il me semble, serait de permettre aux oligarques de la Silicon Valley de dire : « Laissez-nous tranquilles. Nous voulons avoir les mains libres pour faire ce que nous voulons. En échange, nous assurons à chacun un revenu minimum. »
Karl Marx, dans les Grundrisse, annonçait que le capital (machines, infrastructures, techniques de production) incorporerait toujours davantage de connaissances produites par les avancées du savoir et qu’ainsi la société, à la faveur de l’innovation, libérerait les individus des entraves du travail. Un des problèmes de ce scénario est que les robots et algorithmes seront fabriqués par certains qui formeraient une nouvelle aristocratie détenant un pouvoir gigantesque et des revenus en conséquence. La question du revenu universel ressemble alors à une construction montée sur pilotis par gros temps.
Nous n’en sommes pas encore là. La quantité de travail mobilisée pour produire des richesses demeure, à l’échelle des sociétés, une variable clé. Le niveau d’effort devient un enjeu de la compétition internationale : quel pays consacre beaucoup d’efforts à la formation et au travail et quel pays en consacre moins ? Nous sommes dans une génération qui a bénéficié de l’expansion de l’État providence et qui arbitre en travail et loisir en s’interrogeant sur le sens du travail. Les Chinois n’en sont pas encore là. Comme l’innovation repose aussi sur l’intensité de travail, travail intellectuel compris, cela a un impact. Idem pour l’éducation. Si on se recroqueville sur notre Hexagone, on oublie que le monde est vaste et que la division internationale du travail a changé de régime.

Peut-être qu’il y a une volonté de ne pas participer à cette compétition…
Si on veut se mettre en marge, décroître et vivre frugalement, ce sont des choix personnels. Je ne crois pas que ce soit l’horizon d’une société....

Pierre-Michel Menger On oppose souvent plaisir, qui peut avoir des aspects négatifs, au bonheur, qui est plus synonyme d’équilibre et de plénitude durable… Mais les choses ne sont pas si simples. Titulaire de la chaire Sociologie du travail créateur au Collège de France depuis 2013 après une carrière de chercheur au CNRS, Pierre-Michel Menger évolue dans un champ de recherche particulièrement vaste : les recompositions du salariat, les carrières dans l’enseignement supérieur et la recherche scientifique, la méritocratie, les arts et les industries créatives, et plus récemment sur la recherche et l’enseignement en mathématiques. Formé à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, où il a étudié la philosophie et la sociologie, ce natif de Forbach a contribué, dans les années 1980, à combler le fossé entre les approches sociologiques et économiques des marchés du travail artistiques avec un article intitulé « Rationalité et incertitude dans les carrières artistiques ». Il est l’auteur de 14 ouvrages personnels, de 5 ouvrages en collaboration, dont La Créativité à l’œuvre. Travailler contre et avec l’incertitude (éd. JFD, 2025), Le Monde des mathématiques (codirigé avec P. Verschueren, éd. du Seuil 2023) sans oublier Le Travail créateur (éd. Gallimard/Seuil, 2009). À quand remonte la valorisation du travail ? Depuis les temps préhistoriques, il est établi que l’humanité ne peut survivre, et progresser, qu’en agissant sur son environnement, en travaillant. Travailler pour subsister, pour échanger, et pour inventer. Ensuite, il faut distinguer les deux valeurs du travail : une valeur instrumentale et une valeur expressive. La valeur instrumentale se résume ainsi :…

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