Où il est noté que celles et ceux qui revendiquent haut et fort ce curieux barbarisme n’ont bien souvent jamais travaillé de leur vie.
À l’aube du grand débat présidentiel qui s’annonce, ne doutons pas une seconde que le thème du travail comme valeur nécessaire à l’épanouissement du genre humain – plus connu sous le pénible vocable valeur-travail – va de nouveau être brandi avec vigueur par des individus dont les mains impeccables n’ont jamais connu le moindre contact avec un outil si ce n’est le volant d’une tondeuse à gazon, et encore.
Même le Parti communiste français, jadis massif représentant des classes laborieuses, a cru bon de remplacer récemment le marteau et la faucille qui faisaient son honneur par une inatteignable et symbolique étoile. Son dirigeant, pourtant si prompt à se façonner un profil d’ouvrier à la Maurice Thorez, aurait-il peur qu’on le mette un jour au défi de manier ces outils devant témoins ? Mais avant de poursuivre, soulignons tout d’abord un paradoxe particulièrement édifiant.
Le terme même de valeur-travail, faux mot-valise – ressemblant plutôt à deux sacoches dépareillées retenues par un chatterton précaire – faux mot-valise donc, juxtaposant les noms communs sans en préciser outre mesure le rapport, est non seulement un barbarisme de la pire espèce mais un hymne à la fainéantise. Il rejoint par-là les détestables vue mer des annonces immobilières et autres triés main que l’on peut lire sur les boîtes de haricots verts Cassegrain – vous pouvez vérifier dans vos placards. Alors quoi, c’est à ce point fatiguant de dire : vue sur la mer, d’écrire : triés à la main ? On en est donc là ?
Que nos politiques donneurs de leçons et éclairés éditorialistes d’accord pour regretter le déclin la « valeur-travail », fasse déjà preuve d’un minimum d’effort en construisant des locutions complètes et puisqu’ils sont trop fatigués (de quoi ?) pour le faire, chargeons-nous du travail de précision sémantique qu’ils se sont épargnés.
Parle-t-on de la valeur du travail et en quel cas on consultera l’œuvre complète de Karl Marx pour en comprendre les mécanismes ? Ou bien parle-t-on de la valeur élévatrice et morale du travail ? Dans ce cas on se reportera, au choix, aux discours de Gabriel Attal ou du maréchal Pétain, deux grandes figures de la pensée française ayant davantage sué dans les salons et les alcôves que dans les champs ou les ateliers. Soyons honnêtes, ils ne sont pas les seuls. Un ancien président n’ayant dans sa vie jamais pratiqué d’autre labeur que l’art du barreau, entendons par là celui de gravir ceux de l’échelle du RPR puis de l’UMP, poussa même l’outrecuidance jusqu’à déclarer que « seul le travail libère » sans vraiment savoir de quoi il parlait. Pour un peu, il eut proclamé comme Henri Salvador en son temps que « le travail, c’est la santé », ce qui eût été cocasse au vu de l’issue de ses déboires judiciaires. Dame, quand on ne travaille pas, il faut bien gagner sa vie.
Et précisément nous voici bien là au cœur de la grande tartufferie de la valeur-travail. Car pour le commun du mortel, chercher du travail c’est en vérité chercher de l’argent. Vous connaissez beaucoup d’exemples de gagnants au Loto ayant continué de travailler ? Il n’y en a pas. Preuve s’il en est besoin que le travail est universellement un répulsif, y compris et surtout pour ceux qui font travailler les autres ce qui ne les empêchent pas, comme on l’a vu, d’être les plus fervents zélotes de la valeur-travail. Ils nous diront, les cuistres, que le peintre, le pianiste, le musicien, le théâtreux s’épanouissent par le travail. Avouons qu’il est cocasse d’entendre les politiciens ayant fait de la valeur-travail leur étendard, citer Picasso ou Rostropovitch quand cela les arrange, eux qui voient dans les artistes au mieux d’insupportables divas gauchisantes, au pire des punks à chien pour théâtre de rue. Dès qu’ils peuvent, ils ont bien au contraire pour priorité de sucrer les subventions à tout ce qui ressemble de près ou de loin à une activité non directement lucrative. Et pour cause : l’éveil artistique est la négation même de l’abrutissement qui tient le travailleur tranquille.
Apprendre la peinture aux prolos ? Et pourquoi pas Joey Starr à la tête du Medef ! Laissons là l’hypocrisie des théoriciens de l’élévation par le travail, semblables en cela aux généraux de salon plus prompts à envoyer les soldats au front que d’y monter eux-mêmes et reprenons les choses à zéro puisque tout de même il faut bien que les trains avancent, que les ponts tiennent bon et trouver des plombiers les jours fériés.
Et comme bien souvent quand il s’agit de reprendre les choses à zéro, le mieux c’est d’en revenir à Marx, sans illusion et sans affect. Travailler oui, parce que les choses doivent fonctionner et la société avancer. Mais jauger la valeur des individus à l’aune du travail, ça non. Ceux qui font croire que sans travail l’homme n’est rien, opèrent un glissement sémantique orwellien : ce sont eux qui ne sont rien sans la part consistante qu’ils prennent sur le dos des salariés au nom de la valeur-travail. Le sens de l’histoire, au contraire, est bien plutôt de réduire le travail à son minimum par l’effet combiné du progrès technologique et du progrès social qui empêchera l’aigrefin de prendre sa dîme inutile sur le dos du travailleur. On voit par-là que la dépendance au salaire par l’incitation à consommer et à s’endetter est la condition sine qua non de la réussite de l’idéologie de la valeur travail. Ainsi les bullshit jobs tant décriés ces dernières années ne le sont que pour ceux qui les pratiquent. Pour ceux qui en profitent, ce sont au contraire des golden jobs, des puits de profits indispensables qu’il convient d’encourager à coups de médaille d’employé du mois, de primes annuelles et de stages de cohésion de groupe.
Réduire le travail a son minimum par la grâce des machines et de l’intelligence artificielles disions-nous. Là nous faisons enfin progresser l’humanité ! Ah, profiter pleinement des 700 000 heures que nous avons à vivre entre notre naissance et notre mort pour trouver la valeur qui nous fait grandir bien ailleurs que dans le travail. 700 000 heures occupées sainement et non en vivant en esclaves ! 700 000 heures passées dans des voyages lointains qui font se rencontrer les peuples et éviter les guerres. Dans la lecture de 1 000 livres pour y vivre 1 000 vies. Dans la construction d’une maison avec des inconnus rencontrés en chemin. Dans l’élaboration patiente d’un portrait à l’aquarelle de l’être aimé. Dans la confection d’un cerf-volant pour les enfants du voisin. Dans la lecture à voix haute des Illuminations d’Arthur Rimbaud. Dans la visite à tous ses copains de CM2 dont on vient de retrouver les noms sur une photo de classe. Dans l’échange des produits de son potager contre un kilo de poisson sur le marché. Dans l’étude de la physique quantique. Dans la traversée de la Creuse à cheval dans l’espoir d’y rencontrer Pierre Michon. Dans une partie de pêche avec un ancien partisan de la valeur-travail, désormais chômeur professionnel revenu à la raison. 700 000 heures, on croit que c’est beaucoup et ça peut faire peur car la liberté fait toujours peur. Mais en réalité c’est très peu – surtout vers la fin.
Gabriel Gaultier est initiateur de l’almanach BigBang, revue d’utopie politique....
Où il est noté que celles et ceux qui revendiquent haut et fort ce curieux barbarisme n’ont bien souvent jamais travaillé de leur vie. À l’aube du grand débat présidentiel qui s’annonce, ne doutons pas une seconde que le thème du travail comme valeur nécessaire à l’épanouissement du genre humain – plus connu sous le pénible vocable valeur-travail – va de nouveau être brandi avec vigueur par des individus dont les mains impeccables n’ont jamais connu le moindre contact avec un outil si ce n’est le volant d’une tondeuse à gazon, et encore. Même le Parti communiste français, jadis massif représentant des classes laborieuses, a cru bon de remplacer récemment le marteau et la faucille qui faisaient son honneur par une inatteignable et symbolique étoile. Son dirigeant, pourtant si prompt à se façonner un profil d’ouvrier à la Maurice Thorez, aurait-il peur qu’on le mette un jour au défi de manier ces outils devant témoins ? Mais avant de poursuivre, soulignons tout d’abord un paradoxe particulièrement édifiant. Le terme même de valeur-travail, faux mot-valise – ressemblant plutôt à deux sacoches dépareillées retenues par un chatterton précaire – faux mot-valise donc, juxtaposant les noms communs sans en préciser outre mesure le rapport, est non seulement un barbarisme de la pire espèce mais un hymne à la fainéantise. Il rejoint par-là les détestables vue mer des annonces immobilières et autres triés main que l’on peut lire sur les boîtes de haricots verts Cassegrain – vous pouvez vérifier dans vos placards. Alors quoi, c’est…