L’auteur d’un livre ne peut être l’auteur ou l’origine de ce que cet ouvrage révèle au lecteur.
Certains soirs, il m’est indifférent de savoir si, oui ou non, la littérature sert à quelque chose. Je vois trop bien les plaisirs exquis de l’habile dialectique ; trop clair dans l’étroitesse de l’alternative et, il faut bien le dire, dans le besoin tout bourgeois (du calme, je m’inclus) auquel elle répond et correspond : s’accrocher à l’une ou l’autre de ces possibilités pour raffermir une bonne conscience, noyer une culpabilité, satisfaire diverses formes de vanité et rassurer quant à l’excellence d’un bon goût. En la matière, la vérité ressortit au truisme : sans contradiction, voire par nécessité, la littérature est capitale et contingente. On ne la réduit à de faibles et infécondes oppositions qu’à un prix, ou à une fin : oublier, ou faire semblant d’oublier qu’elle vise à des manifestations ou des quêtes d’un absolu.
Certains soirs, disais-je donc, il m’est indifférent de savoir si, oui ou non, la littérature sert à quelque chose, car je tiens la preuve qu’elle aide une personne à découvrir ou formuler pour elle-même un fragment de vérité, de souffrance, d’amour. Cette preuve, en l’occurrence, est une lettre. J’en réceptionne beaucoup depuis quelques années. La plupart m’arrivent par les réseaux sociaux, mais j’en reçois aussi des physiques, écrites à la machine, quelquefois à la main, et de longueurs variables : une notule de quelques lignes ou une missive-fleuve d’une cinquantaine de pages ; un dessin ; une carte ; un rébus celant quelque blague, déclaration, invitation.
Que faire de ce qu’on nous confie, et dont l’intimité brûle parfois ? Que répondre à une personne qui, à partir d’un livre, découvre en elle une pièce secrète dont elle ne soupçonnait ni l’existence ni la possibilité ? Ou n’en avait que l’intuition ? Comment expliquer à quelqu’un qui nous adresse ses vérités qu’on n’en a plus aucune à lui confier en retour (le peu qu’on croyait savoir est passé dans le livre), aucune réponse décisive à lui donner, aucune consolation à lui apporter, aucune compréhension supérieure des choses à lui fournir ? Bien entendu, je sais que ce n’est pas ce que cette personne attend toujours : peut-être n’aspire-t-elle qu’à l’expression simple et heureuse de sa gratitude et au partage d’une émotion à laquelle, comme écrivain, je suis obliquement lié.
Obliquement ? Ce serait encore presque trop ; mais si je ne peux bannir entièrement mon autorité, si j’ai quelque chose à voir avec mon livre, ne serait-ce que parce que j’y suis mort un certain nombre de fois et qu’un certain nombre de fois j’y ai ressuscité (cela tisse tout de même un peu de lien), si je ne peux donc réussir tout à fait le reniement de l’enfant et du tombeau (parce que je suis l’enfant et le tombeau), je sais au moins qu’au moment où cette chose vit entre les mains de l’autre, je ne peux qu’en avoir disparu. Plus clairement : je suis l’auteur du livre, mais ce que le livre révèle à la personne qui le lit, je ne peux en être l’auteur ou l’origine. Ce qui s’établit entre les deux ne me concerne que peu. Je dirais même que cela ne me concerne en rien, si cela ne sonnait par trop comme un snobisme secret, un orgueil dissimulé, cet inévitable « désir d’être loué deux fois » tapi, comme l’a vu La Rochefoucauld, au cœur de tel refus d’une louange.
Lisant telle ou telle lettre, je suis parfois écrasé d’honneur, d’émotion d’embarras – parfois les trois ; mais je sais aussi, j’essaie de ne jamais l’oublier, que ces phrases ne me sont pas vraiment adressées. Ou du moins : je n’en suis pas le principal destinataire. Parce que je suis un lecteur aussi, un lecteur d’abord, je comprends que l’auteur, au moment où se produit la rencontre, à l’instant où bat l’essentielle conversation entre un personnage et un homme, entre une phrase et une femme, entre une image et un enfant, n’est pas là. Cela se passe entre cet homme, cette femme, cet enfant, et une sensation de justesse, une justesse intime et collective, immédiate et diffuse, à laquelle l’écrivain n’a que prêté ses mots. Il ne s’agit pas d’un accident, naturellement : à cet écrivain – à moi, donc – il a fallu aller chercher en lui, pour lui, cette phrase, son ordre, sa cadence, sa surface et ses profondeurs éventuelles ; mais l’effet qu’elle produira peut-être le dépasse voire le dépossède : lue en tel lieu par telle personne, ce n’est plus sa phrase. Elle s’introduit dans une existence singulière, au contact de laquelle son sens échappe aux intentions premières, pour y gagner une résonnance qui les surplombe et les atomise. Cela, à mes yeux, signe l’extraordinaire supériorité esthétique de la lecture sur l’écriture.
Aussi, lorsqu’en une de ces lettres je trouve un éloge qu’on me destine, j’en jouis avec reconnaissance et sincérité et faiblesse puis, la seconde d’après, m’en éloigne avec terreur, comprenant qu’il porte la puissance sacrée d’une introspection. C’est à elle-même que cette personne écrit ; à elle-même, ou à un personnage. Pas à moi. Jamais à moi. Ou alors à cette seule condition : que je ne sois qu’un messager et que cette lettre doive, à travers moi, être transmise à des personnages que j’ai créés mais qui mènent désormais leurs vies à l’intérieur d’autres vies.
J’ai l’impression, soudain, là, de toucher au miracle absolu de la littérature. Puis le miracle s’évanouit. Ne demeure que la gratitude et la crainte, et cette phrase simple et extrême, grave et légère dont Barthes faisait un des signes de la beauté même, non point : « ça sert à ça », mais bien : « c’est ça ».
Mohamed Mbougar Sarr, né le 20 juin 1990 à Dakar, est un romancier sénégalo-français. Lauréat du prix Goncourt 2021 pour La Plus Secrète Mémoire des hommes (éd. Philippe Rey), il est aussi l’auteur De purs hommes, paru chez le même éditeur....
L’auteur d’un livre ne peut être l’auteur ou l’origine de ce que cet ouvrage révèle au lecteur. Certains soirs, il m’est indifférent de savoir si, oui ou non, la littérature sert à quelque chose. Je vois trop bien les plaisirs exquis de l’habile dialectique ; trop clair dans l’étroitesse de l’alternative et, il faut bien le dire, dans le besoin tout bourgeois (du calme, je m’inclus) auquel elle répond et correspond : s’accrocher à l’une ou l’autre de ces possibilités pour raffermir une bonne conscience, noyer une culpabilité, satisfaire diverses formes de vanité et rassurer quant à l’excellence d’un bon goût. En la matière, la vérité ressortit au truisme : sans contradiction, voire par nécessité, la littérature est capitale et contingente. On ne la réduit à de faibles et infécondes oppositions qu’à un prix, ou à une fin : oublier, ou faire semblant d’oublier qu’elle vise à des manifestations ou des quêtes d’un absolu. Certains soirs, disais-je donc, il m’est indifférent de savoir si, oui ou non, la littérature sert à quelque chose, car je tiens la preuve qu’elle aide une personne à découvrir ou formuler pour elle-même un fragment de vérité, de souffrance, d’amour. Cette preuve, en l’occurrence, est une lettre. J’en réceptionne beaucoup depuis quelques années. La plupart m’arrivent par les réseaux sociaux, mais j’en reçois aussi des physiques, écrites à la machine, quelquefois à la main, et de longueurs variables : une notule de quelques lignes ou une missive-fleuve d’une cinquantaine de pages ; un dessin ; une carte ; un rébus celant quelque blague,…