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Draguer avec matcha latte et Mona Chollet

Par Léa Bory

Dans un marché de l’amour de plus en plus décourageant, et si la solution au célibat se trouvait dans les livres… Oui, mais lesquels ?
Depuis quelques mois, TikTok et Instagram s’amusent à se moquer gentiment des « perfor­mative males », ces hommes qui paradent leur tote-bag sur l’épaule, leur matcha latte dans une main et leur livre de littérature féministe dans l’autre. Des hommes pleins d’autodérision se prennent en vidéo à la terrasse d’un café avec Réinventer l’amour de Mona Chollet, toujours ouvert sur la même page, c’est-à-dire aux environs de la page 10. Cette performance ne serait qu’une stratégie minutieusement élaborée pour courtiser des femmes elles-mêmes férues de cette littérature-là, une manière de les mettre en confiance et de montrer à quel point ils sont érudits sur les questions de féminisme, de charge mentale, de consentement et de déconstruction de la masculinité toxique.

Évidemment, dans le concept de « performance », il y a l’idée que ces hommes lisent uniquement pour draguer des femmes et non pour remettre en question leurs biais machistes. En plus, il y a la suspicion qu’ils ne les lisent pas vraiment, ces livres. Qu’est-ce qui nous dit qu’ils ne sont pas tout simplement en train de manipuler la gent féminine, en relisant trente fois la même phrase ? Mais que savons-nous vraiment de leur intériorité, à part le fait qu’ils digèrent doucement un matcha latte glacé au lait d’avoine ? Malgré tout, on peut faire preuve d’optimisme : pour mieux être aimé, des hommes sont peut-être en train de déconstruire doucement la manière dont ils tombent amoureux.

En tout cas, ce qui est réjouissant, c’est que le livre, ici, a toujours sa fonction sociale d’échange. On lit un livre pour en discuter lors d’un rendez-vous amoureux ou d’une soirée entre amis. Il facilite la rencontre et c’est déjà ça de pris. On pourrait parler d’autres choses : de séries sur Netflix ou de films au cinéma, de politique ou d’actualité, mais pendant quelques instants, on échangera sur un livre ou deux, même si on ne les a pas vraiment lus. Et puis, ces livres disent tout de même quelque chose d’assez optimiste sur l’amour.

Ça me change des hommes de mon adolescence, qui s’exaltaient en lisant uniquement des auteurs comme Nietzsche et Dostoïevski, visionnaires et géniaux certes, mais franchement misogynes ! En effet, je n’ai pas eu cette chance-là, ou presque. Mon premier baiser avec celui qui est devenu ensuite mon mari a eu lieu, littéralement, je n’invente rien, au-dessus d’un livre qu’il me prêtait. Ce livre, c’était L’Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq, un livre qui déploie toute une réflexion (déprimante) sur l’impact (négatif) du libéralisme sur les relations hommes-femmes. Notre couple commençait sur des chapeaux de roue, sous le patronage de l’auteur le moins romantique du panthéon de notre littérature contemporaine.

Je n’ai pas la superstition de croire que ce livre ait eu un impact magique sur ma vie de couple, mais peut-être que notre loyauté l’un envers l’autre est liée à la vision très sombre que développe Houellebecq dans son premier roman sur le marché de l’amour. On se serait accrochés alors l’un à l’autre, en partie pour éviter de devoir se confronter à ce nouveau monde, fait de compétition intense, d’applications de rencontre et de rendez-vous galants foireux. J’ai la naïveté de ne pas croire à cette résignation : nous nous sommes offerts plein d’autres livres depuis.

Et si les hommes utilisent la littérature pour trouver l’amour, que se passe-t-il de l’autre côté de l’équation hétérosexuelle ? Récemment, le monde de l’édition a dépoussiéré les romans à l’eau de rose et propose aujourd’hui à un lectorat à prédominance féminine des récits beaucoup plus optimistes que ceux de Houellebecq, j’ai nommé, le genre de la New Romance. Ces livres suivent invariablement les mêmes structures narratives, ou « tropes », et la lectrice pourra donc choisir un livre qui répondra précisément à tous ses critères : le lieu de la romance, le degré d’érotisme, le type de protagoniste, la dynamique entre les deux personnages, le type d’obstacle à l’amour et le type de résolution de cet obstacle.

Un jour à la Fnac des Halles, où je rôde parfois pour mieux comprendre l’offre littéraire actuelle, je découvre qu’on y a aménagé tout un espace dédié à la romance, autrefois appelée « Harlequin », qui est revenue à la mode récemment. À côté de moi, une mère rappelle à sa fille, en parlant un peu fort, peut-être pour le dire à tout l’attroupement autour du rayonnage : « Tu sais, la réalité, c’est pas comme ça. Ça se passe pas comme ça, l’amour. » La fille lève les yeux au ciel : elle le sait bien, c’est d’ailleurs un peu pour ça qu’elle les lit, ces livres.

On s’inquiète que cette tendance éditoriale soit en train de créer toute une nouvelle génération d’Emma Bovary à partir de ces livres à l’eau de rose, où l’amour finit toujours bien et où les sentiments sont toujours passionnés. Cette inquiétude part de l’idée que les lectrices ne sont pas capables de faire la distinction entre la fiction et la réalité, et plus précisément entre ce qu’elles fantasment et ce qu’elles sont en droit d’espérer de la vraie vie. Comme si elles étaient incapables de se rendre compte que la réalité est décevante, voire violente, et qu’il vaudrait mieux pour elles qu’elles lisent des romans de Houellebecq. Mais il me semble qu’il faut retourner cette chaîne de causalité : c’est justement parce que la réalité est décevante, parce que les hommes sont décevants, que ces lectrices se divertissent dans des livres où tout est millimétré.

Cela a d’ailleurs un impact sur les applis de rencontre, comme Tinder, qui a détecté une augmentation en 2024 et 2025 de la mention « book boyfriend » dans la bio des profils de ses utilisatrices. Des femmes célibataires le disent haut et fort : elles sont à la recherche d’un personnage de romance. À nouveau, on pourrait se dire qu’elles sont bien présomptueuses, à croire qu’elles vont trouver un héros de New Romance sur une appli de rencontres. Mais ce qu’elles signalent, c’est un appel aux hommes à être moins décevants par rapport aux livres qu’elles lisent. Et pour cela, il faut que ces hommes lisent et qu’ils lisent des livres d’amour.

Dans l’épisode « Situationships : un amour impossible ? » du podcast « Le Cœur sur la table », les deux sociologues interviewées par Naomi Titti, Marie Bergström et Florence Maillochon, disent que les hommes, dans leur enfance et dans leur adolescence, ne sont pas sociabilisés à l’amour, comme les petites filles peuvent l’être. Très rapidement, on ne place pas de princesses charmantes dans leur ligne de mire. Cette différence de socialisation a un impact sur les relations à venir dans leur vie d’adultes : ils n’ont pas eu le même apprentissage de l’amour, et il faut maintenant le rattraper.

Des « performatives males » aux « book boyfriends », ce que l’on peut constater, c’est l’importance de la littérature pour créer un vocabulaire commun sur ce que l’on peut espérer de l’amour et du couple avec, en creux, la difficulté de créer du lien et du désir sans celle-ci. Le problème, ce ne sont pas les nouvelles Emma Bovary : ce sont les nouveaux Charles Bovary.

Léa Bory est la fondatrice de “Torchon”, le podcast qui lit les livres qui font l’actualité pour que vous n’ayez pas à le faire. Elle décrypte les tendances de la littérature populaire et des succès d’édition. Et en bonne slasheuse, elle travaille aussi en stratégie marketing....

Dans un marché de l’amour de plus en plus décourageant, et si la solution au célibat se trouvait dans les livres… Oui, mais lesquels ? Depuis quelques mois, TikTok et Instagram s’amusent à se moquer gentiment des « perfor­mative males », ces hommes qui paradent leur tote-bag sur l’épaule, leur matcha latte dans une main et leur livre de littérature féministe dans l’autre. Des hommes pleins d’autodérision se prennent en vidéo à la terrasse d’un café avec Réinventer l’amour de Mona Chollet, toujours ouvert sur la même page, c’est-à-dire aux environs de la page 10. Cette performance ne serait qu’une stratégie minutieusement élaborée pour courtiser des femmes elles-mêmes férues de cette littérature-là, une manière de les mettre en confiance et de montrer à quel point ils sont érudits sur les questions de féminisme, de charge mentale, de consentement et de déconstruction de la masculinité toxique. Évidemment, dans le concept de « performance », il y a l’idée que ces hommes lisent uniquement pour draguer des femmes et non pour remettre en question leurs biais machistes. En plus, il y a la suspicion qu’ils ne les lisent pas vraiment, ces livres. Qu’est-ce qui nous dit qu’ils ne sont pas tout simplement en train de manipuler la gent féminine, en relisant trente fois la même phrase ? Mais que savons-nous vraiment de leur intériorité, à part le fait qu’ils digèrent doucement un matcha latte glacé au lait d’avoine ? Malgré tout, on peut faire preuve d’optimisme : pour mieux être aimé, des hommes sont peut-être en train de déconstruire doucement…

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