La littérature donne sa réalité au monde, préserve ce qui est
la spécificité de l’être humain : la conscience de la vie.
Avant de monter à bord du Titanic il n’était pas inutile de se renseigner sur le stock de champagne. Les passagers l’ignoraient encore mais « couler à flots » allait bientôt conjuguer les magnums débordants et la carcasse éventrée de l’invincible navire, transformé en bouchon parmi les autres dans l’océan glacial, pendant que l’orchestre réfugié sur le pont jouait ses dernières notes. S’interroger sur la littérature, et prendre le risque d’écrire la réponse à cette question simple : « à quoi sert-elle ? » s’apparente à une traversée au milieu des icebergs. Même dépourvu d’ego, encore que cela reste à démontrer, le rédacteur de cette tribune va donc utiliser des lettres, former des mots, se lancer dans des phrases parce qu’il lui semble que le sujet, malgré son incapacité à l’embrasser dans toute sa complexité, lui paraît vital, au sens propre du terme. Il faudra sans doute quelques coupes de champagne pour se remettre de l’exercice. La chaloupe est fournie, à sa discrétion, par le lecteur.
« À quoi ça sert ? » On pourrait commencer par questionner la question. Cédons un peu au pédantisme pour souligner son caractère téléologique : y aurait-il une finalité ultime à cette suite de signes formant un texte et pouvant ambitionner d’appartenir à ce grand tout nommé littérature, dont personne ne connaît les règles mais dont les experts savent très bien ce qui n’en est pas ? « La cause finale est ce pour quoi une chose existe », nous explique Aristote. Bon, nous voilà bien, à la recherche d’une hypothétique cause finale de la littérature. Sans intérêt selon Spinoza qui vient à notre secours puisque « la nature n’a pas de fin ». De Kant à Nietzsche, en passant par Darwin, Hannah Arendt, Diderot, Simondon et à peu près tous les autres la philosophie s’est passionnée pour ce débat, sans jamais en toucher le fond, contrairement au vaisseau sus nommé.
« B. a.-ba. » Voici donc mon premier souvenir de littérature. Je joue avec le chat, il est doux et ronronne quand on le caresse. Par empathie animale j’essaie de lui apprendre « b. a.-ba. » Et je comprends que cela va être compliqué. Comme pour tous les enfants la route se dessine en images nouvelles produites par la magie de lettres traitées par nos 90 milliards de neurones pour former des châteaux en Espagne, des chats bottés, des fées et des dragons, des chevaliers en armure ou fonçant dans l’hyperespace à bord de soucoupes volantes. Madame de Staël, intellectuelle et autrice trop vite oubliée par notre mémoire sélective des talents a eu cette formule : « L’attention et l’abstraction sont les véritables puissances de l’homme penseur. » Voilà comment survient la littérature, par notre capacité et notre besoin d’abstraction.
Le temps passant une évidence s’impose : la littérature, c’est la vie. Il ne s’agit pas d’une incantation, mais d’un constat. Face à l’universel, face aux questions sans réponse qui nous entourent, la littérature possède la magie de l’infini. Notre monde est agité, nous sommes confrontés à de multiples détails du quotidien, informés sans cesse par l’abreuvoir audiovisuel et numérique, dans une entropie galopante des savoirs essentiels et accessoires. Au milieu de cette décharge à images et à sons où s’entassent les opinions, les contradictions, les menaces, l’obésité des relations artificielles par écrans interposés, un phare résiste, intact : la littérature. Poésie, romans, essais, bandes dessinées, la librairie c’est le Monde Réel. Nos systèmes de communication dévorent leurs enfants. Notre nouveau Chronos a des mâchoires en forme de clics et de likes. Il nous transforme en une infinité de cyclopes penchés sur une infinité de détails que nous contemplons avec la loupe fournie par nos communautés. Mais le Monde palpite encore sous la plume de tous ceux qui nourrissent la Littérature, notre nouvelle Gaïa, symbole d’une vision universelle. La littérature sert à cela : donner sa réalité au Monde, préserver ce qui est notre spécificité : la conscience de la vie.
« Écrivez, pendant que vous avez du génie, pendant que c’est le dieu qui vous dicte, et non la mémoire. » Cette phrase de George Sand éclaire les portes de l’armoire qui fascine les foules : celle de l’IA. Il faut comprendre, une bonne fois pour toutes que mon chien est beaucoup plus intelligent que les algorithmes, car il est imprévisible. Laurent Alexandre et Olivier Babeau le démontrent dans leur dernier ouvrage : Ne faites plus d’études (éd. Buchet-Chastel). L’IA est un outil très utile et de plus en plus efficace. Il traite notre mémoire collective à une vitesse et à une profondeur inaccessibles aux êtres humains, de la même manière que l’on voit peu d’individus courir à 130 kilomètres/heure sur nos autoroutes. L’anthropomorphisme associé à ce super outil est stupide, trompeur et facteur de paresse. La culture générale est une nécessité à préserver, amplifier, à mettre au cœur de l’enseignement d’aujourd’hui. L’IA est un corps mort, dont les connaissances et les algorithmes forment un instrument au service de notre intelligence vivante, de notre volonté à forger de nouveaux chefs-d’œuvre. Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature, a écrit : « Je ne crois pas que la littérature ait quoi que ce soit à craindre de la technologie. Au contraire. Plus la technologie progressera, plus les gens s’intéresseront aux possibilités du seul esprit humain. » Nous y voilà. Dans ce maelstrom incertain, la tentation est grande de sombrer dans une résignation mortifère. Au cœur de notre humanité bat notre besoin de liberté, d’infini, ce pouvoir absolu qui nous permet de repousser les frontières de l’impensable, et dans ce cœur coule le sang de la littérature.
Toutes les analogies culinaires ont été ressassées, battues et rebattues pour décrire notre relation à la littérature : les nourritures spirituelles, le banquet littéraire, les pages gourmandes, dévorer un livre, se repaître de lecture et j’en passe… Obsession française de la bonne chère, sans doute, mais aussi cure d’obésité obsessionnelle. Lire en France est un gage d’appartenance sociale, un code de reconnaissance, d’entre-soi de la respectabilité. Alors on thésaurise la culture dans les bas de laine de notre mémoire, pleins de citations et de références. On a le même problème avec la musique, l’opéra en particulier. Halte ! Ne nous transformons pas en garde-mangers culturels, satisfaits de roter nos privilèges de lecteurs, arborant notre bibliothèque intérieure comme des décorations. La littérature vaut mieux que ça. Ce flot ininterrompu de pensées, de recherches, de témoignages, d’idées, de remises en cause, de réinventions ou de ruptures sont autant d’icebergs salutaires sur la route de notre paquebot de certitudes. Savoir hier est indispensable pour penser demain. La vie nous attend, en se dérobant sans cesse à nos prévisions, la vie nous surprend, en nous offrant à chaque instant le bonheur de lire les visionnaires de la surprise, les artistes dont les livres et tous leurs mots, les mots et toutes leurs lettres font de nous des affranchis.
Consultant et spécialiste des médias, Xavier Couture a travaillé dans la presse et l’audiovisuel notamment TF1, Canal+ et Orange....
La littérature donne sa réalité au monde, préserve ce qui est la spécificité de l’être humain : la conscience de la vie. Avant de monter à bord du Titanic il n’était pas inutile de se renseigner sur le stock de champagne. Les passagers l’ignoraient encore mais « couler à flots » allait bientôt conjuguer les magnums débordants et la carcasse éventrée de l’invincible navire, transformé en bouchon parmi les autres dans l’océan glacial, pendant que l’orchestre réfugié sur le pont jouait ses dernières notes. S’interroger sur la littérature, et prendre le risque d’écrire la réponse à cette question simple : « à quoi sert-elle ? » s’apparente à une traversée au milieu des icebergs. Même dépourvu d’ego, encore que cela reste à démontrer, le rédacteur de cette tribune va donc utiliser des lettres, former des mots, se lancer dans des phrases parce qu’il lui semble que le sujet, malgré son incapacité à l’embrasser dans toute sa complexité, lui paraît vital, au sens propre du terme. Il faudra sans doute quelques coupes de champagne pour se remettre de l’exercice. La chaloupe est fournie, à sa discrétion, par le lecteur. « À quoi ça sert ? » On pourrait commencer par questionner la question. Cédons un peu au pédantisme pour souligner son caractère téléologique : y aurait-il une finalité ultime à cette suite de signes formant un texte et pouvant ambitionner d’appartenir à ce grand tout nommé littérature, dont personne ne connaît les règles mais dont les experts savent très bien ce qui n’en est pas ? « La cause finale est ce pour quoi…