La recomposition accélérée du monde risque de laisser l’Union européenne de côté. Elle a pourtant des atouts pour sortir de sa situation de « subalternité ».
À la vitesse à laquelle le monde se recompose, une nouvelle Conférence de Yalta se tenant en 2045, non plus en Crimée mais, par exemple, à Genève ou à Dubaï, paraît probable. Un siècle après le partage du monde post-Seconde Guerre mondiale, qui se tiendrait autour de la table à la place de Franklin D. Roosevelt, de Joseph Staline et de Winston Churchill (qui défendait les intérêts du Royaume-Uni et, accessoirement, ceux de l’Europe occidentale) ? Il y a tout lieu de penser que si les États-Unis et la Russie seront toujours représentés, le chef de l’État chinois aura lui aussi le droit de s’asseoir pour exposer ses revendications. En revanche, on peut anticiper que l’Europe n’aura pas voix au chapitre. Pire, comme en 1945, elle risque d’être au menu.
On doit le reconnaître, l’Europe ne pèse plus dans les affaires du monde. Elle a fait le choix de n’être qu’un marché ouvert aux quatre vents, sans capacité d’innovation, sans défense commune, sans même la volonté de défendre une vision du monde. Elle a intégré depuis longtemps l’idée de son effacement. C’est ainsi que l’on peut interpréter la priorité accordée, dès la signature du traité de Rome, en 1957, instituant la Communauté économique européenne (CEE), à l’objectif d’établir une concurrence libre et non faussée. De fait, l’Union européenne a renoncé à toute politique industrielle, laissant aux États-Unis l’innovation technologique et à la Chine la fabrication de quasi tous les produits.
Un diplomate chinois de passage à Paris il y a quelques mois le disait crûment : « Le monde va s’organiser autour des États-Unis, de la Russie et de la Chine. L’Europe est fatiguée, elle est en train de sortir de l’histoire. » Ou elle accepte son rôle d’idiot du village mondial. Si le réalisateur de western spaghetti Sergio Leone revenait, il pourrait tourner un film nommé : Le Benêt, la Brute et le Truand. Les dirigeants européens découvrent que « le monde se divise en deux catégories, entre ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. »
Incapable de se protéger seule depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe doit creuser et… payer les frais, voire au-delà. Prenons le Groenland que le président américain Donald Trump revendique haut et fort, autant pour des raisons stratégiques (les militaires américains cherchent à s’en emparer depuis le xixe siècle) que politiques (n’ayant toujours pas digéré d’avoir subi un impeachment à deux reprises lors de son premier mandat, entre 2016 et 2020, le chef de la Maison-Blanche veut rester dans les livres d’histoire comme celui qui a agrandi de manière décisive le territoire national).
Si les forces américaines prenaient d’assaut le Groenland, qui abrite près de 60 000 habitants sur un peu plus de 2 millions de kilomètres carrés, les Européens ne pourraient strictement rien faire. L’envoi de quelques soldats danois et français sur place ne sert qu’à la communication, les dirigeants européens ne voulant pas être accusés de soutenir l’Ukraine, qui n’est pas un État-membre, et de ne pas voler au secours du Danemark. Sauf que le gouvernement de ce pays scandinave, probablement le plus atlantiste du continent européen, finira par accepter un compromis : soit les Américains feront un chèque – on évoque 700 milliards de dollars – et prendront le contrôle du territoire, soit ils obtiendront le droit d’agrandir leurs bases militaires au motif qu’il faut lutter contre les incursions des Russes ou des Chinois. Une chose est sûre : ils seront les maîtres du Groenland.
Si un conflit éclatait avec les États-Unis – ce qui peut être exclu – vers qui les Européens pourraient-ils se tourner pour obtenir un soutien militaire : la Russie ? Moscou a montré son mépris du droit international en écrasant plusieurs anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale avant de s’attaquer à l’Ukraine. La Chine ? Pékin ne respecte pas plus la souveraineté de ses voisins, le Japon et les Philippines peuvent en témoigner.
L’agressivité américaine pourrait donner des idées à d’autres. La Chine ne pourrait-elle pas vouloir tester l’Europe dans les prochaines années ? Que se passerait-il si une autre possession européenne était la cible de convoitises ? Prenons la Nouvelle-Calédonie. Faute d’avoir su mettre fin à une situation économique déséquilibrée au détriment des Kanaks, la France est confrontée régulièrement aux convulsions de ce territoire de 18 500 kilomètres carrés du Pacifique Sud placée sous sa souveraineté depuis 1853. Que faire si le régime dictatorial chinois s’emparait de la Nouvelle-Calédonie ? La question n’est pas que rhétorique. La France, qui compte sur place à peine 1 500 soldats des trois armes (Air, Terre, Mer) et dont l’armée n’a toujours pas été modernisée pour affronter les nouvelles menaces, est-elle en mesure de livrer bataille aux forces chinoises ?
Certains rétorqueraient que la France pourrait utiliser l’arme nucléaire pour dissuader l’ennemi. Le problème avec la dissuasion est qu’elle sert à dissuader, comme le formulerait Monsieur de La Palice. Or, une fois un conflit déclenché, l’arme nucléaire ne peut être utilisée que si ses intérêts vitaux sont en jeu. La Nouvelle-Calédonie relève-t-elle des intérêts vitaux du pays ? En admettant que c’est le cas, pourrions-nous envoyer des missiles nucléaires sur des villes chinoises au risque de subir des représailles dévastatrices de la part d’un pays disposant de six fois plus de sous-marins nucléaires ? La France, comme les autres pays européens du reste, ne dispose pas d’une dissuasion conventionnelle et sa capacité de projection est limitée, avec un seul porte-avions et quelques navires.
En réalité, si la France devait se battre militairement, elle aurait besoin, comme en 1914-1918 puis en 1939-1945, de l’allié américain, aussi incommode soit-il. L’Europe est aujourd’hui vassalisée aux États-Unis : la plupart des membres de l’Union européenne ont acquis des avions de combat F-35 et autres équipements militaires, utilisent les technologies développées dans la Silicon Valley ou dans les laboratoires des entreprises financées par le Pentagone, et ont placé leurs armées sous la tutelle du commandement intégré de l’OTAN.
Après avoir dopé la croissance économique mondiale pendant quarante ans en étant le consommateur en dernier ressort du reste de la planète, l’Amérique a décidé de faire payer cher son soutien. Dans le cas hypothétique de la Nouvelle-Calédonie, elle pourrait demander une indemnité de plusieurs milliards de dollars, l’autorisation d’installer ses bases militaires voire, ce qui serait radical mais possible dans ce nouveau monde transactionnel, un transfert de souveraineté sur une partie du territoire, comme à Guantanamo, à Cuba. Pour paraphraser lord Palmerston, homme politique britannique du xixe siècle, les États-Unis n’ont pas d’amis éternels, ils n’ont que des intérêts permanents.
Les Européens semblent découvrir que les États-Unis sont peu portés sur la défense de la démocratie. Pour peu qu’on s’intéresse à la vie politique américaine, on sait que le système est totalement assujetti à l’argent. C’est le « dieu dollar » qui le guide. Les dirigeants américains ont toujours défendu leurs intérêts : ils ont installé des dictatures dans plusieurs pays du monde au nom de la lutte contre le communisme dans le passé, ils soutiennent aujourd’hui des régimes qui promettent de se plier à la volonté américaine.
Contrairement à ce que pensent nombre de politiciens, d’experts et de journalistes européens, Trump n’est pas une parenthèse dans l’histoire des États-Unis. Il reflète la pensée d’une majorité de la population américaine, qui balance entre le messianisme mercantiliste et la tentation du repli sur soi. Dans cette ambivalence, le monde extérieur est perçu comme un marché à prendre, de gré ou de force, ou une menace qu’il faut annihiler. Après le départ du chef de la Maison-Blanche, en principe en janvier 2029 après le scrutin de novembre 2028, ses héritiers – le vice-président J. D. Vance ou le chef de la diplomatie Marco Rubio – mèneront la même politique que lui, probablement sans les excès verbaux. Ils seront sans doute plus dangereux, car davantage idéologues et beaucoup plus structurés et méthodiques que leur idole du moment, qui, par ses sorties incontrôlées, affaiblit parfois ses actions.
Après le tournant autoritaire observé aux États-Unis, même si quelques rares politiciens, juges et médias s’efforcent de résister, l’Europe apparaît désormais comme l’une des dernières régions du monde réellement démocratiques et attachées à la liberté.
La difficulté pour les chefs d’État et de gouvernement européens est qu’ils n’ont pas les moyens, ni même la volonté, d’affirmer la puissance de l’UE. Ils cherchent en permanence un protecteur. Certains estiment aujourd’hui qu’il faudrait se rapprocher de la Chine, seule puissance à pouvoir contrer les États-Unis. Cette approche soulève deux problèmes : 1) le régime de Pékin ne partage pas les valeurs européennes et opprime son peuple ; 2) il vise aussi l’hégémonie, s’est lancé dans une course à l’armement et a commencé à piétiner allègrement le droit international en Asie du Sud-Est.
Depuis que Donald Trump les maltraite publiquement, les dirigeants européens promettent de réagir. Dans les faits, ils ne prennent aucune mesure, paralysés par la peur et incapables d’articuler une stratégie d’autonomie pour une UE qui compte 450 millions d’habitants et qui affiche un PIB de quelque 18 000 milliards d’euros. Les moyens humains et financiers sont donc là, il ne manque que la vision et la volonté.
L’UE pourrait dès à présent réserver les commandes publiques aux entreprises européennes ou produisant sur le sol européen et interdire l’achat de matériel militaire non européen. Le recours à des réseaux numériques souverains est un préalable, ce qui suppose que les structures publiques abandonnent les solutions des entreprises technologiques américaines pour l’Open Source. De telles décisions, difficiles à envisager pour les dirigeants européens, sont pourtant indispensables si on veut redonner à l’Europe sa crédibilité.
Là où les choses se compliquent, c’est dans l’organisation de la défense et la production des équipements militaires. Si une alliance franco-britannique, combinant les deux premières armées du continent disposant, qui plus est, de l’arme atomique, paraît séduisante sur le papier, elle est illusoire. Dès que les tensions retomberont, Londres rejoindra sa « relation spéciale » avec les États-Unis. Chaque pays doit conserver le contrôle de son armée mais accepter de dépenser davantage (3, 3,5 ou 4 % du PIB ?) pour bâtir une dissuasion conventionnelle avec les dernières innovations, en particulier les drones et les outils numériques. Une entité européenne distincte de l’OTAN pourrait se charger de coordonner les initiatives de chaque État-membre et distribuer, dans la transparence, des subventions publiques aux industriels pour le développement et des contrats.
L’Europe a tous les atouts pour sortir de la situation de « subalternité » – pour reprendre la formule de Gramsci, philosophe que tout le monde cite - afin de ne plus être soumise à l’initiative des États dominants ni cantonnée aux marges de l’histoire. 
Caius Marius est le pseudonyme de deux hauts gradés militaires français....
La recomposition accélérée du monde risque de laisser l’Union européenne de côté. Elle a pourtant des atouts pour sortir de sa situation de « subalternité ». À la vitesse à laquelle le monde se recompose, une nouvelle Conférence de Yalta se tenant en 2045, non plus en Crimée mais, par exemple, à Genève ou à Dubaï, paraît probable. Un siècle après le partage du monde post-Seconde Guerre mondiale, qui se tiendrait autour de la table à la place de Franklin D. Roosevelt, de Joseph Staline et de Winston Churchill (qui défendait les intérêts du Royaume-Uni et, accessoirement, ceux de l’Europe occidentale) ? Il y a tout lieu de penser que si les États-Unis et la Russie seront toujours représentés, le chef de l’État chinois aura lui aussi le droit de s’asseoir pour exposer ses revendications. En revanche, on peut anticiper que l’Europe n’aura pas voix au chapitre. Pire, comme en 1945, elle risque d’être au menu. On doit le reconnaître, l’Europe ne pèse plus dans les affaires du monde. Elle a fait le choix de n’être qu’un marché ouvert aux quatre vents, sans capacité d’innovation, sans défense commune, sans même la volonté de défendre une vision du monde. Elle a intégré depuis longtemps l’idée de son effacement. C’est ainsi que l’on peut interpréter la priorité accordée, dès la signature du traité de Rome, en 1957, instituant la Communauté économique européenne (CEE), à l’objectif d’établir une concurrence libre et non faussée. De fait, l’Union européenne a renoncé à toute politique industrielle, laissant aux États-Unis…