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L’illusion des baïonnettes

par Philippe Zaouati

La puissance militaire d’un pays commence par une économie saine et robuste. C’est pourquoi le capital reste le nerf de la guerre.
Le monde semble avoir replongé dans une grammaire que l’on croyait oubliée : celle des cartes d’état-major, des bruits de bottes et des lignes de front. De l’Ukraine à la mer de Chine, du Venezuela au Groenland, le retour de la force brute sature nos écrans et nos esprits. Sur les plateaux télé, on disserte sur le nombre de divisions, la portée des missiles hypersoniques ou la profondeur des tranchées. Dans ce tumulte, une idée s’installe : la puissance serait redevenue une simple affaire de muscles et de géographie. Pourtant, cette lecture est un trompe-l’œil.

Il y a plus de trente ans, l’un des conseillers de Bill Clinton avait popularisé le slogan « It’s the economy, stupid », censée expliquer les véritables ressorts d’une élection présidentielle aux États-Unis. Cette maxime n’a pas pris une ride et s’applique désormais à l’état du monde dans son ensemble. Car, si c’est bien la dimension militaire qui occupe le terrain physique, c’est l’économie et la finance qui en dessinent les limites ; et c’est l’innovation qui en définit l’issue. La puissance de feu n’est que l’écume des rapports de force ; l’infrastructure financière et technologique en est le courant de fond. Pour comprendre le monde qui vient, il faut donc détourner un moment le regard des blindés pour scruter les flux de capitaux et les laboratoires de recherche.

L’erreur commune consiste à percevoir l’armée comme une entité autonome, indépendante de son contexte économique, politique, voire social. C’est oublier qu’une armée moderne est, par essence, une machine à consommer du capital. La puissance militaire n’est rien d’autre que la transformation d’un surplus économique en capacité de coercition.

Prenons l’exemple de la Russie contemporaine. Avec un budget de défense colossal et une posture de prédateur géopolitique, elle semble dominer le jeu des puissances. Pourtant, son PIB reste inférieur à celui de l’Italie ou de l’Espagne. Sans une base industrielle diversifiée et une capacité d’innovation civile, la puissance militaire russe est une « puissance Potemkine » : elle peut détruire, mais elle ne peut pas durer. À l’inverse, si les États-Unis maintiennent leur hégémonie, ce n’est pas seulement grâce à leurs onze porte-­avions, mais surtout parce qu’ils abritent les plus grandes places financières mondiales et les sept entreprises les plus valorisées au monde, lesquelles financent indirectement une avance technologique que personne ne peut rattraper à crédit.

Il serait absurde de prétendre que la géographie et la démographie ne sont pas des déterminants de la puissance. Ce n’est évidemment pas un hasard si les grandes puissances sont aussi les pays les plus vastes et les plus peuplés. Cependant, ce sont aujourd’hui des conditions nécessaires, mais pas suffisantes. Dans le monde d’après-demain, la souveraineté ne se mesurera plus seulement à la taille de la zone économique exclusive (ZEE), mais à la maîtrise des « goulets d’étranglement » technologiques.

Le cas des semi-conducteurs est intéressant. L’un des épicentres de la géopolitique mondiale se situe dans les salles blanches de TSMC à Taïwan ou chez ASML aux Pays-Bas. Celui qui contrôle la photo-lithographie à ultraviolets extrêmes détient un ascendant sur l’appareil industriel et militaire de son adversaire. Sans ces puces, pas de missiles intelligents, pas de serveurs de calcul pour l’IA, pas non plus de transition énergétique. L’innovation devient l’armature même de la domination. Si la Chine investit massivement dans le quantique et les biotechnologies, c’est parce qu’elle sait que la supériorité de demain se jouera sur la capacité à traiter l’information plus vite que l’adversaire. L’armée n’est que l’exécutant d’une avance pensée dans les laboratoires.

Le deuxième pilier de cette domination invisible est évidemment la finance. Comme le soulignait, lors du forum de Davos, Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre devenu Premier Ministre du Canada, ce n’est pas un simple secteur de l’économie, c’est son infrastructure. Elle est le système d’exploitation de l’économie.

La domination repose sur la capacité à dicter les règles de ce système d’exploitation. Le dollar américain en est l’exemple le plus flagrant. Cet « exorbitant privilège » permet aux États-Unis de s’endetter pour financer leur recherche et leur défense tout en imposant leur droit au reste de la planète par le biais de l’extraterritorialité. Une simple transaction en dollars, où qu’elle ait lieu, suffit à placer une entité sous la juridiction américaine. Le débranchement du système SWIFT ou le gel des avoirs d’une banque centrale sont des actes de guerre, paralysant la capacité même d’un état à fonctionner.

Mais la finance est également une arme de construction d’alliances. La stratégie chinoise des routes de la Soie n’est pas seulement un projet de voies ferrées, c’est une architecture financière visant à créer une dépendance par la dette. Celui qui tient les cordons de la bourse continue de définir les règles.

Enfin, l’économie reste le déterminant du contrat social et de la stabilité interne des États. Aucune puissance ne peut durablement projeter sa force à l’extérieur si elle est minée par une crise à l’intérieur. C’est ici que le mot de Bill Clinton prend tout son sens.

Le populisme et l’instabilité politique qui secouent les démocraties occidentales ne sont pas nés de menaces militaires extérieures (même si certaines actions de guerre hybride peuvent aujourd’hui les amplifier), mais du sentiment de déclassement économique. Une nation qui perd la cohérence de sa classe moyenne perd également sa capacité à consentir à l’effort de défense. L’innovation et l’investissement ne servent donc pas seulement à construire des drones, mais à maintenir un modèle social viable, nourri de croissance et d’emplois. Sans espoir de progrès matériel, le contrat social se déchire, et avec lui, la capacité de l’État à agir sur la scène internationale. La puissance commence par une économie saine et robuste.

Le retour de la géopolitique ne signifie pas le déclin de l’économie, loin s’en faut. Elle annonce en revanche sa fusion totale avec la sécurité nationale. Nous sommes entrés dans l’ère de la géo-­économie. Dans ce jeu de go planétaire, les alliances commerciales sont les nouveaux traités de défense, et l’accès aux marchés financiers est le nouveau droit de passage maritime.

Le monde qui vient sera dominé par ceux qui comprendront que la force est une dépense, tandis que l’innovation est un investissement. On ne gagne plus une guerre en occupant un territoire, on la gagne en rendant l’adversaire techniquement obsolète et financièrement insolvable. Le militaire n’est que le dernier kilomètre de la puissance. L’infrastructure de la domination mondiale reste, et restera, une question de capital, de cerveaux et de flux. À la fin, quoi qu’en dise les va-t-en-guerre, c’est toujours l’économie qui gagne la partie.

Dirigeant d’entreprise engagé dans la transition écologique, Philippe Zaouati a contribué au développement de la finance durable, notamment au sein du groupe d’experts de la Commission européenne. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont quatre romans....

La puissance militaire d’un pays commence par une économie saine et robuste. C’est pourquoi le capital reste le nerf de la guerre. Le monde semble avoir replongé dans une grammaire que l’on croyait oubliée : celle des cartes d’état-major, des bruits de bottes et des lignes de front. De l’Ukraine à la mer de Chine, du Venezuela au Groenland, le retour de la force brute sature nos écrans et nos esprits. Sur les plateaux télé, on disserte sur le nombre de divisions, la portée des missiles hypersoniques ou la profondeur des tranchées. Dans ce tumulte, une idée s’installe : la puissance serait redevenue une simple affaire de muscles et de géographie. Pourtant, cette lecture est un trompe-l’œil. Il y a plus de trente ans, l’un des conseillers de Bill Clinton avait popularisé le slogan « It’s the economy, stupid », censée expliquer les véritables ressorts d’une élection présidentielle aux États-Unis. Cette maxime n’a pas pris une ride et s’applique désormais à l’état du monde dans son ensemble. Car, si c’est bien la dimension militaire qui occupe le terrain physique, c’est l’économie et la finance qui en dessinent les limites ; et c’est l’innovation qui en définit l’issue. La puissance de feu n’est que l’écume des rapports de force ; l’infrastructure financière et technologique en est le courant de fond. Pour comprendre le monde qui vient, il faut donc détourner un moment le regard des blindés pour scruter les flux de capitaux et les laboratoires de recherche. L’erreur commune consiste à percevoir l’armée comme une entité autonome,…

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