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Choisir la troisième voie

par Jean-Christophe Bas

Un nouveau bloc de puissances moyennes du Nord et du Sud pourrait faire contrepoids aux régimes nationalistes et autocratiques.
La question de la guerre fait un retour fracassant dans le débat public, dans toute l’Europe. Depuis l’attaque russe contre l’Ukraine, en 2022, le sujet donne lieu à d’innombrables interventions sur « Le Retour de la guerre comme hypothèse stratégique », selon l’intitulé d’une récente allocution de Camille Grand, ancien secrétaire général adjoint de l’Otan, au cours de la conférence Pierre Hassner à l’École normale supérieure. Quelques semaines auparavant, le chef d’état-major des armées, Fabien Mandon, expliquait que face à une situation internationale qui se dégradait, il faudrait « accepter le risque de perdre des enfants, de souffrir économiquement ». S’exprimant devant le Congrès des maires de France, il voulait bien sûr mobiliser les élus locaux afin qu’ils comprennent les enjeux et qu’ils se préparent à soutenir toute opération militaire si celle-ci devait avoir lieu. Car, si les Français l’ignoraient, le pays est sorti de ce que certains nomment « le déni la guerre ».

Aujourd’hui, les médias ne cessent de marteler « La menace de la guerre », « L’année de tous les dangers », « La guerre à nos portes »… La banalisation de l’idée de guerre se propage et, avec elle, son acceptation progressive. « La Fin de l’histoire » annoncée, dans son livre de 1992, par le politologue américain Francis Fukuyama apparaît comme une idée définitivement révolue.

Ceux qui s’interrogeaient encore sur le besoin d’adaptation, d’ajustement pour faire face au grand dérèglement du monde en sont pour leurs frais. C’est bien à un basculement complet auquel nous assistons. « Nous sommes en pleine rupture, pas en pleine transition… Nous savons que l’ancien ordre ne reviendra pas. Nous ne devrions pas le regretter. La nostalgie n’est pas une stratégie », affirmait le Premier ministre canadien, Mark Carney, lors du dernier Forum de Davos. Comme un rappel de la fameuse formule du duc de La Rochefoucauld-Liancourt en réponse au roi Louis XVI qui demandait, en 1789, s’il faisait face à une révolte : « Non, Sire, c’est une révolution ! »

Les propos de Donald Trump dans son entretien publié début janvier dans le New York Times ne laissent aucun doute sur l’ampleur des bouleversements. À la question « Existe-t-il des limites à votre pouvoir mondial ? » sa réponse est sans ambiguïté : « Oui, il y en a une : ma propre morale, ma propre pensée. C’est la seule chose qui puisse m’arrêter. Je n’ai pas besoin du droit international. » Et d’annoncer quelques jours plus tard la création du « Conseil de la Paix » dont l’objectif est clairement de disposer d’une institution internationale entièrement à sa main et composée d’affidés pour concurrencer l’ONU. Il n’a pas tardé à transformer ses paroles en actes, avec le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales jugées « inutiles, inefficaces ou nuisibles », selon les mots employés dans le communiqué de presse du département d’État. Après l’OMS et l’Unesco, la convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques – le traité fondateur de tous les autres accords climatiques internationaux, conclu en 1992 lors du Sommet de la Terre de Rio –, la Cnuced, l’ONU Femmes…

Les Européens ne peuvent se contenter de faire le dos rond et d’attendre une hypothétique alternance à Washington. Le double désengagement américain – de l’alliance transatlantique d’une part, du cadre de coopération internationale de l’autre – n’est, après tout, qu’une étape supplémentaire dans l’obsolescence et la déliquescence du système multilatéral établi au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

L’émergence des pays du Sud et leur aspiration – légitime – à avoir leur place autour de la table, les basculements démographiques majeurs de ces dernières décennies et leurs conséquences migratoires, le besoin de maîtriser l’hyperpuissance technologique, en particulier avec l’IA, l’urgence du péril climatique… doivent nous conduire à repenser radicalement les règles régissant la nouvelle architecture internationale plutôt que laisser d’autres le faire pour nous et devoir les subir. Alors qu’il travaillait à la création des Nations Unies pendant la guerre, Winston Churchill invitait à « ne jamais laisser passer une bonne crise », soulignant qu’un bouleversement profond pouvait être une opportunité pour innover et apporter des réponses adaptées. Saurons-nous relever ce même défi quatre-vingts ans après ?

Cela implique avant tout pour les Européens de développer un nouveau narratif et d’affirmer leurs atouts et leur détermination. « Les Européens doivent arrêter de répéter les pires mythes de Washington. L’Europe n’est pas en train de s’effondrer, elle n’est pas dépassée, elle a choisi un équilibre différent », rappelle le prix Nobel d’économie Paul Krugman pour contrer la propagande MAGA qui assure par exemple, par la voix de l’ambassadeur américain auprès de l’UE, que « l’Europe est pauvre comme le Mississippi ».

La Coalition des volontaires, créée en 2025 pour soutenir militairement et politiquement l’Ukraine, offre assurément un modèle intéressant sur lequel construire. Composée de la plupart des pays européens avec le Japon, le Canada, la Turquie, l’Australie et la Nouvelle-Zélande – soit six des sept pays du G7 –, elle peut constituer à terme un bloc solide tant sur le plan économique que démographique et politique sur la scène internationale, un bloc attaché aux valeurs de démocratie et de pluralisme, de solidarité, de durabilité et de coopération internationale. À condition de s’ouvrir à un certain nombre de pays émergents peu enclins à se fondre dans un bloc des BRICS dominé par des régimes autocratiques – par exemple le Brésil, l’Inde, le Mexique, le Nigeria, l’Afrique du sud, l’Indonésie. Ce nouvel ensemble pourrait devenir une troisième voie, forte, inclusive et attractive, se tenant à distance des régimes nationalistes, populistes et autocratiques.

Une telle alliance devra être fondée sur une véritable égalité entre ses différentes composantes. Les pays du Nord devront restaurer la confiance, sortir du « deux poids deux mesures », de l’alignement sur les États-Unis et de cette attitude vertueuse et donneuse de leçons qui ont conduit à la révolte grandissante du Sud depuis une vingtaine d’années.

Le mouvement lancé par Mark Carney, appelant les puissances moyennes à agir ensemble, ouvre des pistes précieuses pour jeter les bases de cette reconfiguration de l’architecture internationale. Une approche « consistant à établir des coalitions efficaces, en fonction des enjeux, entre partenaires qui partagent suffisamment de points communs pour agir ensemble… à créer un vaste réseau de connexions dans les domaines du commerce, de l’investissement et de la culture, sur lequel nous pouvons nous appuyer pour relever les défis et saisir les opportunités à venir. »

La constitution de cette troisième voie représente un changement de paradigme profond qui tient compte de la réalité du monde d’aujourd’hui et de l’aspiration des peuples. Il ne s’agit toutefois pas d’en faire un bloc fermé, une forteresse opposée aux deux autres, bien au contraire. De par sa nature même, elle devra se montrer ouverte et capable de coopérer avec les deux autres et devenir ainsi un point d’équilibre fort, respecté et incontournable. 

Jean-Christophe Bas est vice-président de l’Institut Aspen France et professeur à l’IRIS Sup....

Un nouveau bloc de puissances moyennes du Nord et du Sud pourrait faire contrepoids aux régimes nationalistes et autocratiques. La question de la guerre fait un retour fracassant dans le débat public, dans toute l’Europe. Depuis l’attaque russe contre l’Ukraine, en 2022, le sujet donne lieu à d’innombrables interventions sur « Le Retour de la guerre comme hypothèse stratégique », selon l’intitulé d’une récente allocution de Camille Grand, ancien secrétaire général adjoint de l’Otan, au cours de la conférence Pierre Hassner à l’École normale supérieure. Quelques semaines auparavant, le chef d’état-major des armées, Fabien Mandon, expliquait que face à une situation internationale qui se dégradait, il faudrait « accepter le risque de perdre des enfants, de souffrir économiquement ». S’exprimant devant le Congrès des maires de France, il voulait bien sûr mobiliser les élus locaux afin qu’ils comprennent les enjeux et qu’ils se préparent à soutenir toute opération militaire si celle-ci devait avoir lieu. Car, si les Français l’ignoraient, le pays est sorti de ce que certains nomment « le déni la guerre ». Aujourd’hui, les médias ne cessent de marteler « La menace de la guerre », « L’année de tous les dangers », « La guerre à nos portes »… La banalisation de l’idée de guerre se propage et, avec elle, son acceptation progressive. « La Fin de l’histoire » annoncée, dans son livre de 1992, par le politologue américain Francis Fukuyama apparaît comme une idée définitivement révolue. Ceux qui s’interrogeaient encore sur le besoin d’adaptation, d’ajustement pour faire face au grand dérèglement du monde en sont pour leurs frais. C’est bien…

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