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Contrôle ce qui tient le monde !

Par Sébastien Crozier

Si la nouvelle géographie de la puissance épouse l’ancienne, l’avantage reviendra demain à ceux qui contrôleront les environnements dans lesquels on crée.
Contrôler ce qui tient le monde : c’est, depuis toujours, l’ambition des grandes puissances.

Ce que les puissances cherchent à contrôler a changé de nom, pas de nature. Les détroits, les routes maritimes, les bassins miniers, les réseaux énergétiques et les réseaux de télécommunications n’ont rien perdu de leur importance avec le numérique. Une puce ne se fabrique pas sans minerais critiques. Un centre de données ne fonctionne pas sans électricité. L’IA dépend de capacités de stockage, de réseaux et de puissance de calcul. Le numérique n’a pas remplacé les anciennes géographies de la puissance. Il s’est construit sur elles, en y ajoutant de nouveaux enjeux : semi-conducteurs, capacités de calcul, plateformes cloud, modèles d’IA.

Ils ne font pas que se rajouter, ils s’organisent en réseau. Près de 99% du trafic internet intercontinental transite par des câbles sous-marins dont le tracé, pour l’essentiel, suit celui des routes maritimes historiques. Cette interconnexion rend le monde plus efficace. Elle le rend plus vulnérable.

La fabrication d’une puce avancée mobilise des centaines d’entreprises réparties sur plusieurs continents : les États-Unis dominent les logiciels de conception, Taïwan concentre l’essentiel de la production, tandis que la Chine joue un rôle majeur dans le raffinage de minerais critiques. Aucun acteur ne détient l’ensemble de la chaîne. Chacun exerce un pouvoir sur le maillon qu’il occupe. Depuis 2022, Washington restreint l’exportation vers la Chine des puces d’IA de NVIDIA. Pékin a répliqué en soumettant à licence, depuis juillet 2023, l’exportation du gallium et du germanium

Les infrastructures ne se contentent pas de créer des dépendances. Elles transforment les sociétés qui les utilisent.

Le chemin de fer n’a pas seulement réduit les temps de trajet : il a imposé une heure commune, unifié les marchés, redessiné les territoires. L’électricité n’a pas seulement remplacé la vapeur : elle a modifié les modes de vie jusqu’à prolonger les activités après la tombée du jour. La rupture n’est pas venue de la technologie, mais des pratiques nouvelles qu’elle a rendues possibles.

L’IA ouvre une étape supplémentaire. Elle façonne des méthodes de travail, des standards, des compétences et, progressivement, une culture technique.

Les outils utilisés par des millions de personnes orientent la manière d’écrire du code, de conduire une recherche, de résoudre un problème ou de trancher une décision. Début 2026, ChatGPT dépassait 900 millions d’utilisateurs par semaine, une ampleur inédite pour un outil qui influe dans la façon de raisonner. Les dépendances ne sont plus seulement industrielles, elles deviennent intellectuelles.

La diffusion de modèles ouverts par les acteurs chinois illustre cette dynamique. L’enjeu n’est plus de démontrer des performances : en permettant à d’autres de les adapter, de les spécialiser et de bâtir de nouveaux services, ces modèles favorisent la constitution d’écosystèmes de développeurs, d’entreprises, de formations et d’usages à la main de leurs initiateurs. Les plateformes américaines cherchent moins à diffuser le code qu’à faire de leurs infrastructures cloud, de leurs modèles et de leurs services, l’environnement naturel dans lequel d’autres développeront leurs propres applications.

Les stratégies diffèrent. L’objectif converge : devenir le support sur lequel se construiront les capacités d’autrui. L’avantage reviendra à ceux qui contrôleront les environnements dans lesquels d’autres créeront leurs propres ressources, leurs innovations, leurs connaissances et, de plus en plus, leurs capacités cognitives.

Les infrastructures restent essentielles. Leur valeur ne tient plus à ce qu’elles transportent mais à ce qu’elles rendent possible, aux pratiques qu’elles installent, aux communautés qu’elles fédèrent, aux imaginaires qu’elles contribuent silencieusement, à façonner.

Ce qui tient le monde n’est pas seulement ce qui relie les territoires. C’est aussi ce qui organise, durablement, les façons de produire, d’apprendre, d’innover et de penser.

Sébastien Crozier est président du Think Tank Géopolitique du Numérique...

Si la nouvelle géographie de la puissance épouse l’ancienne, l’avantage reviendra demain à ceux qui contrôleront les environnements dans lesquels on crée. Contrôler ce qui tient le monde : c’est, depuis toujours, l’ambition des grandes puissances. Ce que les puissances cherchent à contrôler a changé de nom, pas de nature. Les détroits, les routes maritimes, les bassins miniers, les réseaux énergétiques et les réseaux de télécommunications n’ont rien perdu de leur importance avec le numérique. Une puce ne se fabrique pas sans minerais critiques. Un centre de données ne fonctionne pas sans électricité. L’IA dépend de capacités de stockage, de réseaux et de puissance de calcul. Le numérique n’a pas remplacé les anciennes géographies de la puissance. Il s’est construit sur elles, en y ajoutant de nouveaux enjeux : semi-conducteurs, capacités de calcul, plateformes cloud, modèles d’IA. Ils ne font pas que se rajouter, ils s’organisent en réseau. Près de 99% du trafic internet intercontinental transite par des câbles sous-marins dont le tracé, pour l’essentiel, suit celui des routes maritimes historiques. Cette interconnexion rend le monde plus efficace. Elle le rend plus vulnérable. La fabrication d’une puce avancée mobilise des centaines d’entreprises réparties sur plusieurs continents : les États-Unis dominent les logiciels de conception, Taïwan concentre l’essentiel de la production, tandis que la Chine joue un rôle majeur dans le raffinage de minerais critiques. Aucun acteur ne détient l’ensemble de la chaîne. Chacun exerce un pouvoir sur le maillon qu’il occupe. Depuis 2022, Washington restreint l’exportation vers la Chine des…

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