New Delhi semble hésiter entre le passé et le futur, entre les ruines qui murmurent et les tours de verre qui s’élèvent, comme si l’Inde tout entière y cherchait son visage.
Je suis arrivée à New Delhi un matin de décembre. Je n’avais emporté avec moi ni préjugés ni certitudes. De l’Inde, je ne savais presque rien. Quelques braises de Feux sacrés de Cécile Guilbert, lu au hasard de la dernière rentrée littéraire ; les couleurs saturées de Slumdog Millionaire, aperçu trop jeune pour comprendre ce que Mumbai disait de l’Inde. Le reste n’était qu’un point d’interrogation.
La décision avait été prise avec la soudaineté des départs qui comptent. Deux valises. Un appartement dont je ne connaissais qu’une adresse. Six mois devant moi. Ma palingénésie tenait tout entière dans la soute d’un avion d’Air India.
Avant mon départ précipité, mes amis s’étaient montrés aussi enthousiastes qu’inquiets. Chacun semblait avoir sa vision de l’Inde, nourrie de fantasmes ou de clichés glanés sur les réseaux sociaux. « Tu pars vivre en Inde ? Tu n’as pas peur ? » demandaient-ils avec cette inquiétude qui tient souvent lieu de tendresse.
Je leur répondais en empruntant le visage immobile de Shiva. Je jouais au sage. En vérité, c’était plutôt Kali qui s’emparait de moi. La déesse aux multiples bras, celle qui danse avec la peur autant qu’avec la destruction. Une peur presque heureuse, celle qui précède les renaissances, comme les terres dont on ignore encore jusqu’à l’odeur.
Le voyage avait commencé avant le décollage. Les hôtesses glissaient dans l’allée avec leurs saris modernisés aux couleurs de grenade et d’aubergine. Quelques rangs devant moi dépassait le turban d’un vieil homme. À ma droite voyageait un homme d’une soixantaine d’années, en bermuda et t-shirt blanc, avec cette allure de vacancier français que l’on reconnaît de loin. Lorsque le plateau-repas arriva, il surprit ma grimace. Les épices avaient pris mes papilles de vitesse. Il éclata d’un rire franc. Nous parlâmes longtemps. Il me raconta sa première Inde, celle des années 1970, des routards de la Hippie Trail, des trains sans fin et des nuits enchantées de Goa. Entre deux souvenirs, il me transmit quelques mots d’hindi : namaste, dhanyavaad, kitna.
Impossible de dormir. Neuf heures à feuilleter mon Lonely Planet de l’Inde du Nord, à écouter de la musique. Puis à ouvrir Tous les chevaux du roi de Michèle Bernstein, qu’un ami cher m’avait offert quelques semaines plus tôt pour mon anniversaire. Plus que je ne lisais, je comptais. Six mois. Six mois.
Puis Delhi apparut au petit matin.
Du hublot, la ville s’offrait comme une géométrie hésitante, une mosaïque de carrés dont les contours se perdaient dans un brouillard épais. C’était l’hiver, cette saison que l’on oublie volontiers. La pollution suspendait dans l’air une lumière jaune, presque ocre. Je cherchais la ville ; elle refusait de se donner. Le point d’interrogation n’avait pas disparu. Il s’appelait désormais Delhi.
En descendant vers les services de l’immigration, je fus arrêtée par un mur de mains sculptées. Elles se détachaient de grands disques de cuivre et chacune dessinait un geste différent. Je les observais sans en comprendre le sens. J’apprendrais plus tard qu’il s’agissait de mudras, gestes sacrés qui traversent l’Inde depuis des millénaires. Avant même de rencontrer un visage, je rencontrais des mains.
Dehors, Delhi avait l’odeur d’une terre chaude. Les klaxons rendaient inutile toute nostalgie du silence. Une vache squelettique longeait l’autoroute. Un homme me dépassa à moto, pieds nus. Puis les camions apparurent. Je n’avais jamais rien vu de pareil. Ils débordaient de couleurs. Chacun semblait être sorti de l’atelier d’un peintre.
L’appartement m’attendait comme si quelqu’un, avant moi, m’y avait déjà ménagé une place. Les meubles avaient été choisis avec soin. Trois étages à gravir, et, tout en haut, la chambre. Je disposai mes livres sur la table de nuit. J’accrochai au mur un éventail que ma mère avait tenu à glisser dans mes bagages.
Puis j’ouvris la fenêtre.
Je me souviendrai toujours de ce que je vis alors. Des palmiers, une végétation si dense que les cimes dominaient un immeuble en ruine. J’avais cru venir habiter un appartement, mais j’avais, sans m’en apercevoir, élu domicile au bord d’une jungle.
Je ne tins pas longtemps enfermée et partis vers Khan Market, on m’avait dit que c’était le quartier des expatriés et des Delhiites les plus aisés. Ce fut surtout la première promenade d’une longue série. Dans une boutique, une écharpe de soie orange et verte s’imposa à moi. Premier achat en roupies. Premier talisman.
Le soir, des Français installés à Delhi m’invitèrent à partager un repas. C’est là que je rencontrai Atharva. Nous avions 22 ans. Il venait de Mumbai et parlait un français d’une élégance désarmante.
Nous nous éloignâmes des autres pour nous réfugier sur un balcon. Je fumais mes premières cigarettes indiennes ; lui parlait de littérature française comme d’un pays qu’il aurait lui aussi habité.
Le lendemain, Atharva m’écrivit.
Son message tenait en une ligne : « Rendez-vous à Lodhi Garden à dix heures ? » Je lui proposai plutôt de passer chez moi. J’avais eu cette chance inespérée de trouver un appartement à quelques pas du jardin. Avant de partir, j’enroulai autour de mon cou le foulard orange et vert acheté la veille. Je n’avais pas encore tout compris de cette ville, mais j’en portais déjà les couleurs.
Nous marchâmes jusqu’au parc. Delhi s’offrait d’abord par ses odeurs. Le jasmin succédait à l’urine, puis revenait encore, comme si la ville refusait de choisir. Traverser un passage piéton relevait ici d’un exercice de foi. Atharva me demanda de rester contre lui. Je m’exécutai. Les yeux fermés. Au pire, pensais-je, je serai renversée, mais les yeux fermés.
Devant l’entrée du jardin, je découvris les kulfis, ces bâtonnets de glace. Longs. Fins. Ils avaient la silhouette d’Atharva. Il en acheta deux, m’en tendit un sans un mot. Nous poursuivîmes notre marche.
Je n’avais jamais vu un jardin pareil. Les mausolées du xve siècle partageaient l’ombre des arbres avec des familles en pique-nique. Plus loin, des couples marchaient lentement. Des hommes se tenaient la main. Je m’étonnai de ce geste. Atharva sourit. Ici, me dit-il, c’était une marque d’amitié.
Nous avançâmes jusqu’à l’un des tombeaux. Il me parlait d’architecture indo-islamique avec une familiarité qui me fascinait. Des enfants couraient dans le monument, les touristes se prenaient en photo, un groupe de jeunes chantait en hindi, guitare à la main. Nous nous assîmes avec eux. Atharva se mit à chanter.
Lorsque je relevai les yeux, je crus d’abord rêver. Quelques visages m’étaient familiers. Des connaissances parisiennes. Elles avaient été invitées par l’Alliance française de Delhi pour une série de concerts. J’avais traversé la moitié du monde ; Paris venait de me retrouver au détour d’un jardin.
Je ne saurais plus dire si c’était en janvier ou en février. Les jours avaient cessé de se laisser compter. Je me souviens seulement des visages.
Le premier fut celui d’un chauffeur de rickshaw qui, sans un mot d’anglais, me déposa devant un immeuble où rien ne laissait deviner qu’un bar queer se cachait au dernier étage. À Delhi, les plus belles soirées semblaient toujours commencer derrière une porte anonyme.
J’y retrouvai des connaissances qui, sans bruit, étaient devenues des amitiés. Tanay. Unnati. Sanchit. Ambika. J’aimais leurs prénoms avant même de connaître leurs histoires. Je les répétais intérieurement comme on apprivoise une langue nouvelle.
J’étais arrivée juste à temps pour un spectacle de drag queens. Elles chantaient les grands classiques de Bollywood. Je compris vite que je n’étais pas venue assister à un spectacle. Tout le monde en faisait partie. Je n’en comprenais pas les paroles, mais je reconnaissais cette joie qui n’a besoin d’aucune traduction. Les semaines suivantes s’égrenèrent au rythme des karaokés, des terrasses et des voitures roulant dans Delhi, vitres ouvertes, où je massacrais quelques chansons en hindi sous les éclats de rire de mes amis.
Je ne m’étais pas amusée ainsi depuis longtemps. Le Lonely Planet dormait désormais au fond d’un tiroir.
Puis venait toujours le chemin du retour.
Au feu rouge, de petites filles maquillées faisaient la roue entre les voitures dans l’espoir d’une pièce. Quelques mètres plus loin, une hijra frappa doucement à notre vitre. J’entendais ce mot pour la première fois. Mes amis me racontèrent une communauté ancienne, composée de personnes transgenres, intersexes ou de celles qui ne se reconnaissent ni tout à fait hommes ni tout à fait femmes. Longtemps appelées pour bénir les mariages et les naissances, elles demeurent pourtant reléguées aux marges de la société. À Delhi, la fête, le sacré et l’abandon semblaient partager le même trottoir.
À cette époque, une autre histoire était déjà en train de s’écrire.
Elle était blonde.
Ses lèvres avaient le goût de la victoire.
Je n’avais jamais imaginé tomber amoureuse à Delhi. J’étais, pour elle, la première femme. Nous quittions souvent Delhi. Nous y revenions toujours. Le fort de Tijara, entouré de champs de chanvre dont l’odeur m’était familière, les backwaters de Kochi, Chandigarh et les lignes de Le Corbusier n’étaient jamais que des détours.
Elle connaissait Delhi comme on connaît un être aimé. Elle me conduisait dans un café tenu par un ami, dans une échoppe ayurvédique où j’achetai un parfum. Aujourd’hui encore, je porte cette odeur. Peu à peu, son corps devenait mon plan, mon itinéraire.
Les saisons tournèrent sans que je m’en aperçoive. J’étais arrivée en hiver. Le printemps me conduisit jusqu’à Varanasi, la ville sainte de l’hindouisme, où les pèlerins viennent mourir ou disperser les cendres de leurs proches dans le Gange. Je l’avais d’abord habitée dans les livres, au fil de mes insomnies indiennes. Je dormais alors souvent chez elle. Partie quelques jours pour son travail, elle m’avait laissée avec sa colocataire, Manivone, et notre ami Nicolas.
Je me souviens des ghats, de l’odeur des bûchers de crémation, d’un joueur de sitar pieds nus sur un tapis. Je me souviens aussi du paan que Mani et Nico, qui avaient l’âge de mes parents, me firent goûter. Je voulais avoir l’air plus grande que je ne l’étais. Je le recrachai aussitôt, sous leurs éclats de rire.
Le retour à Delhi me fut plus familier que le départ. Il était tard. Nous avions voyagé de nuit. Elle m’attendait dans le lit et s’était endormie. Sur mon côté du lit, un petit sac m’attendait. À l’intérieur, un cadeau. Je m’allongeai près d’elle. Lui raconter Varanasi attendrait le matin. C’était peut-être elle, finalement, ma ville sacrée.
Plus le temps passait, plus j’avais l’impression que ma place était ici. Sous cette chaleur brûlante du mois de mai, où même respirer relevait de l’effort. À vrai dire, la peur qui demeurait n’était plus celle de l’Inde ni de l’inconnu, mais d’un impossible retour à ma vie d’avant.
Les mangues sont un fruit sacré en Inde. Je m’en goinfrais dans l’espoir naïf qu’elles me rendent un peu plus sainte. La fin de mon visa approchait. Je vivais comme si les services de l’immigration n’existaient pas. Dire au revoir à l’être aimé, sans savoir ce qu’il en adviendrait. Dire au revoir à ces amitiés nées sur cette terre sacrée.
Bien sûr, ma famille me manquait. Mes grands-parents surtout, émerveillés à chacun de nos appels, au gré de mon épopée. Je devais rentrer. Sans le savoir, la mort m’y attendait.
Ma grand-mère mourut deux jours après la surprise de mon retour, le 8 juin. Un mois plus tard, le 8 juillet, Alix, ma fidèle amie qui m’avait rejointe à Goa, perdit à son tour sa mère. Le chiffre 8 me poursuivait désormais. L’Ashta Lakshmi me revint en mémoire : huit visages d’une même déesse. Je ne cherchais pas un sens. Seulement une manière d’habiter ces coïncidences.
Je ne savais pas quand je les reverrais. De Delhi à Varanasi, je choisis de croire que les villes, comme les êtres aimés, finissent toujours par nous retrouver.
Vendeur de journaux à Delhi.
© D.R....
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