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L’attaque rampante contre la démocratie

par Jean-Christophe Bas

Les nouvelles formes d’autoritarisme effacent les frontières séparant la réalité de l’illusion, l’humain du non-humain, le vrai du faux.

La guerre contre la démocratie est bel et bien engagée. Pour y faire face, l’Union européenne, dont le fondement même est de promouvoir la démocratie et le pluralisme, n’a pas hésité à utiliser un attribut guerrier pour désigner le dispositif mis en place pour se protéger contre les atteintes de toutes sortes et de toutes origines : la Commission européenne a en effet adopté en novembre 2025 le « bouclier européen de la démocratie », visant à contrer la manipulation de l’information, les ingérences étrangères et à protéger l’intégrité des processus électoraux au sein de l’UE.

L’arsenal mis en place prévoit trois domaines d’action principaux : la lutte contre la désinformation avec la coordination renforcée via le règlement sur les services numériques (DSA) et l’élaboration d’un protocole de crise pour faire face aux opérations transnationales de manipulation d’information ; des réseaux de vérification, avec la création d’un réseau indépendant européen de vérificateurs de faits et appui sur des structures nationales analogues au service français Viginum ; enfin, le soutien aux médias avec la valorisation du journalisme indépendant et de la liberté des médias comme remparts essentiels face aux ingérences extérieures.

Les menaces contre la démocratie viendraient-elles seulement de l’extérieur ? Pour Nathalie Loiseau, présidente de la Commission spéciale « bouclier européen de la démocratie » au Parlement européen, « il ne s’agit plus seulement de lutter contre les ingérences étrangères, mais aussi d’identifier les relais internes à l’Union européenne, qui propagent ces influences ». Il est vrai que les récentes études et enquêtes menées par les organismes internationaux spécialisés révèlent une érosion continue de l’attachement et des pratiques démocratiques dans le monde.

Le baromètre The Open Society, un sondage annuel mondial conduit en 2024 par la Fondation de George Soros dans 21 pays, montre que les jeunes (génération Z et millenials) sont ceux qui ont le moins d’attachement et de confiance dans la démocratie de toutes les tranches d’âge, présentant une véritable menace. Plus d’un tiers (35 %) des sondés entre 18 et 35 ans se prononcent en faveur d’un dirigeant fort qui ne s’embarrasse pas de consulter le Parlement, ni d’élections. Le sondage révèle qu’une large minorité de jeunes, soit 42 %, considèrent qu’un régime militaire est une bonne façon de diriger un pays. Des chiffres qui contrastent fortement avec la tranche d’âge au-dessus de 56 ans dont seulement 20 % soutiennent un régime militaire.

L’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale (IDEA), une organisation intergouvernementale basée à Stockholm et comprenant des États membres de tous les continents, révèle lui aussi dans son rapport annuel sur l’état de la démocratie dans le monde des évolutions préoccupantes et un véritable déclin de la démocratie : en 2024, 94 pays – soit 54 % des pays évalués – ont enregistré un recul d’au moins un indicateur de performance démocratique par rapport à leur performance cinq ans auparavant. À l’inverse, seuls 55 pays (32 %) ont progressé sur au moins un indicateur au cours de cette période.

Les indices du rapport annuel d’IDEA s’articulent autour de quatre grandes catégories de performance démocratique : la représentation, les droits, l’état de droit et la participation. Chacune de ces quatre catégories comprend plusieurs facteurs, tels que la crédibilité des élections ou l’indépendance du pouvoir judiciaire.

Depuis plus de dix ans, les experts de la gouvernance démocratique alertent sur les menaces qui pèsent sur celle-ci à l’échelle mondiale, contrastant nettement avec l’ère de démocratisation et

de libéralisation qui a suivi la guerre froide. En mars dernier, l’Institut de recherche V-Dem a signalé qu’en 2025 près d’un quart des pays a connu un recul démocratique. Selon V-Dem, le monde compte aujourd’hui 87 pays démocratiques pour 92 autocratiques, et seulement 7 % de la population mondiale vit aujourd’hui dans de véritables démocraties libérales. Par ailleurs, six des dix nouveaux pays engagés dans un processus d’autocratisation en 2025 se situent en Europe et en Amérique du Nord, les États-Unis connaissant une détérioration plus rapide que toute autre démocratie à l’époque moderne.

Quels sont les principaux et plus urgents défis à la gouvernance démocratique en 2026 ? La plateforme de médias internationaux Project Syndicate a posé la question à un certain nombre de ces experts.

Pour Aníbal Pérez-Liñán, professeur de sciences politiques et affaires internationales à l’université de Notre-Dame, aux États-Unis, et directeur du Kellogg Institute for International Studies, « l’épreuve ultime pour la démocratie réside dans la capacité à contenir un pouvoir exécutif sans entraves. Au cours des deux dernières décennies, les bouleversements économiques et les nouvelles technologies de communication ont favorisé l’ascension de dirigeants radicaux qui font fi des garde-fous institutionnels. Toutefois, leur capacité à démanteler l’ordre libéral dépend de la solidité des mécanismes de contre-pouvoir… Alors que le génie de l’excès de pouvoir exécutif s’échappe de sa bouteille, le faire rentrer à nouveau constitue le défi démocratique majeur de notre époque. »

Kim Lane Scheppele, professeur de sociologie et d’affaires internationales à la Princeton School of Public and International Affairs et au Centre universitaire pour les valeurs humaines à Princeton University, estime pour sa part que « la gouvernance démocratique exige des citoyens démocrates ; or, la plupart des citoyens des démocraties avancées d’aujourd’hui ne perçoivent pas les nouvelles menaces pesant sur leur mode de vie politique. Au mieux, ils connaissent les dictateurs du xxe siècle qui s’emparaient du pouvoir par la force et recouraient rapidement à la violence, à l’état d’urgence ou aux chars dans les rues pour s’approprier tous les leviers du gouvernement. »

Mais ce n’est pas ainsi qu’agissent les nouveaux autocrates. Comme ils accèdent au pouvoir par la voie des urnes et s’efforcent de préserver les apparences de la démocratie, trop peu de gens comprennent que leur pays court un grave danger. C’est précisément là tout l’intérêt de cette stratégie : les autocrates du xxie siècle ont mis au point un mode opératoire bien plus subtil que celui de leurs prédécesseurs du siècle dernier.

Ces nouveaux autocrates procèdent généralement en modifiant les lois pour verrouiller leur pouvoir et en nommant des fidèles à des postes clés. Ils continuent d’organiser des élections, mais dans un contexte où les règles du jeu sont de plus en plus inéquitables. Ils tolèrent encore une presse libre restreinte et permettent à certaines organisations de la société civile de subsister, tout en utilisant discrètement la puissance de l’État pour éliminer les autres. Ils semblent se plier aux décisions de justice, tout en s’employant à noyauter les tribunaux. Ils invoquent la volonté populaire tout en supprimant progressivement les garde-fous limitant leur pouvoir.

Pourtant, comme l’ont montré les exemples du Brésil, de la Pologne et de la Hongrie, la première étape du rétablissement de la démocratie passe par une élection où les électeurs démontrent qu’ils ont pleinement conscience du danger qu’il y a à réélire des dirigeants ayant démantelé les mécanismes de contrôle. Mais même lorsqu’un autocrate est évincé, l’histoire ne s’arrête pas là : il faut reconstruire des institutions démocratiques dotées de défenses plus solides. Faute de quoi, le risque d’une mainmise autocratique continuera de planer sur l’avenir.

Marci Shore, qui occupe la chaire European Intellectual History à la Munk School of Global Affairs and Public Policy de l’université de Toronto souligne que « face à la multitude de défis qui se présentent, permettez-moi d’en choisir un, peut-être un peu moins évident : celui de rétablir des frontières ».

Hannah Arendt expliquait que le totalitarisme du xxe siècle se distinguait des formes antérieures d’autoritarisme en effaçant les frontières entre le public et le privé, ainsi qu’entre les gouvernants et les gouvernés. En fin de compte, ces régimes totalitaires s’efforçaient de préparer chacun « aussi bien au rôle de bourreau qu’à celui de victime ».

Aujourd’hui, le fascisme version postmoderne cherche à effacer d’autres frontières : celles séparant la réalité de l’irréalité, l’humain du non-humain, le vrai du faux. Nous voyons des images d’un homme masqué tirant trois balles à bout portant dans la tête d’une mère de 37 ans, alors qu’elle se trouve dans sa voiture, dans une rue résidentielle. Et nous réagissons comme si nous n’étions pas sûrs de la réalité de la scène – ou peut-être comme si elle n’était pas plus réelle que le fantasme de nettoyage ethnique de Trump, généré par IA, imaginant un casino sur une plage « Mar-a-Gaza ». Ce monde où tout est mis en scène a rapidement basculé dans l’obscurité. Le sadisme performatif est devenu un élément central de la communication officielle de la Maison-Blanche.

Sans distinction entre le vrai et le faux, nous n’avons plus de base pour distinguer le bien du mal… Si cette reconnaissance du mal finit par dépendre d’un acquis culturel ou d’une circonstance politique, alors nous sommes déjà perdus.

Extrême vigilance contre les débordements de pouvoir de l’exécutif ; renforcer la participation de citoyens engagés ; lutter contre la transformation de la politique en Colisée permanent. Tels sont les trois défis pour contrer le déclin de nos démocraties.

Jean-Christophe Bas est vice-président de l’Institut Aspen France....

Les nouvelles formes d’autoritarisme effacent les frontières séparant la réalité de l’illusion, l’humain du non-humain, le vrai du faux. La guerre contre la démocratie est bel et bien engagée. Pour y faire face, l’Union européenne, dont le fondement même est de promouvoir la démocratie et le pluralisme, n’a pas hésité à utiliser un attribut guerrier pour désigner le dispositif mis en place pour se protéger contre les atteintes de toutes sortes et de toutes origines : la Commission européenne a en effet adopté en novembre 2025 le « bouclier européen de la démocratie », visant à contrer la manipulation de l’information, les ingérences étrangères et à protéger l’intégrité des processus électoraux au sein de l’UE. L’arsenal mis en place prévoit trois domaines d’action principaux : la lutte contre la désinformation avec la coordination renforcée via le règlement sur les services numériques (DSA) et l’élaboration d’un protocole de crise pour faire face aux opérations transnationales de manipulation d’information ; des réseaux de vérification, avec la création d’un réseau indépendant européen de vérificateurs de faits et appui sur des structures nationales analogues au service français Viginum ; enfin, le soutien aux médias avec la valorisation du journalisme indépendant et de la liberté des médias comme remparts essentiels face aux ingérences extérieures. Les menaces contre la démocratie viendraient-elles seulement de l’extérieur ? Pour Nathalie Loiseau, présidente de la Commission spéciale « bouclier européen de la démocratie » au Parlement européen, « il ne s’agit plus seulement de lutter contre les ingérences étrangères, mais aussi d’identifier les relais internes à l’Union européenne, qui propagent…

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