Décès transformé
Singulier road trip, Les Jours mauves de Kalindi Ramphul aborde le thème du deuil, celui d’un père redouté. Un premier roman drôle et juste.
J’aime croire qu’il existe un lieu pour accueillir ceux qui meurent. Je ne parle pas d’un ciel ni de l’étage d’en-dessous, pas même d’une longue rivière sur laquelle l’esprit décorporé glisse jusqu’à la Grande Porte. Je parle de cette autre dimension qui embrasse la nôtre tout en étant la leur, qui rend les morts palpables, d’une certaine manière, présents à nous. C’est un rayon de soleil qui se couche étrangement sur la photographie. C’est le craquement du plancher dans la nuit. C’est son prénom qui surgit au hasard dans la rue. C’est l’envahissement d’un souvenir qui nous écrase tout à coup et diffuse en moi une joie étrange qui se répand en larmes. Kalindi Ramphul vient de faire paraître Les Jours mauves aux éditions JC Lattès, et ces jours mauves, en fait aussi bleutés que gris, sont ceux d’une évidence littéraire. On le comprend dès les premières phrases de cette espèce de prologue qui donne la sensation d’avoir plongé les jambes dans n’importe quelle mer indienne pour se laisser porter. Ici le langage coule et remue, au gré de ses propres courants : « Là, je projette mon corps dans la gorge ouverte du monde, et j’écoute l’océan déployer ses silences. »
Ici, la narratrice, Indira, vient de perdre son père, un Mauricien pur et dur, qui appartient finalement à toute cette génération de pères pas encore déconstruits, pères silencieux et exigeants, comme happés par le besoin vital de tirer vers le haut leur progéniture, pères qui ne se confient guère, pères mystères, des pères qui se sont engagés malgré eux dans une course harassante, qui ne connaissent pas le repos, des pères durs, aussi, autoritaires, avec lesquels on a pu rire, certes, parfois, beaucoup, mais qui nous ont aussi fait pleurer, qui nous ont surtout fait peur. Indira ne connaît pas son père, ce fou de vélo, elle ne possède que des morceaux. C’est pourquoi elle décide d’embarquer tous ceux qui sont venus le pleurer dans un road trip un peu foutraque.
C’est dans la parole, et donc dans le langage, peut-être, que les morts sont encore le plus vivant.
Ce roman n’est pas celui d’un deuil, mais d’une sorte de vie. Car la mort anime une forme collective et précaire d’existence où les endeuillés, qui tous disposent d’une version de ce père, de cet ami, de ce mari, de cet amant, offrent à Indira la possibilité de comprendre tout simplement cet homme. C’est dans la parole, et donc dans le langage, peut-être, que les morts sont encore le plus vivant. Un morceau de vie active que la bouche recrache. Bien souvent, la mort dans une famille c’est un volcan, le craquement successif de toutes les couches qui maintenaient bien gardés quelques secrets. C’est la faille ouverte sur le monde intime, sur la vie vraie, et le surgissement final de la vérité.
Peut-être que découvrir ceux qui nous sont proches, c’est les tuer. C’est en tout cas se tuer soi, ce qu’il reste en soi de naïveté enfantine. Comme l’écrit Ramphul, « J’ai honte de ne pas avoir été à la hauteur du secret de mon père. »
Il faut lire ce roman, qui marque la naissance d’une voix drôle, toute juste, et érotique. Non pas de cet érotisme tapageur et bon marché mais de celui qui puise dans la vie comme dans un corps. L’érotisme dévorant de la vie qui en nous se bat.
Les Jours mauves de Kalindi Ramphul, éd. JC Lattès, 306 p., 20,90 €