Deux météores des sixties
Hasard du calendrier, deux romans parus en 1963 et jusque là inédits en français traversent l’actualité éditoriale de ce début 2025 : Une Fratrie, de Brigitte Reimann, et Paix dans les cuisines, de Jun’ichirô Tanizaki.
Brigitte Reimann (1933-1973) est quasiment inconnue en France, où seule son roman inachevé Franziska Linkerhand avait été publié jusqu’à présent. Morte jeune, Reimann n’en fut pas moins une étoile montante de la littérature est-allemande et Une fratrie a reçu le prix Heinrich-Mann. Le lecteur de 2025 peut s’étonner de sa relative liberté de ton, mais ce serait sans voir qu’au bout du compte la narratrice, Elisabeth, remporte son bras de fer avec son frère Uli, désenchanté, qui souhaite partir à l’Ouest (on est juste avant la construction du mur). Elisabeth, dont le frère aîné, Konrad, vit déjà à Hambourg, finit par faire douter Ulrich, qui, à la dernière page, n’est plus du tout certain de vouloir fuir… La « liberté » de ton de ce roman est, pour partie, trompeuse. Les failles et les défauts du système ne sont pas escamotés, mais c’est pour dire, au bout du compte : construisons malgré tout ce que nous avons commencé, ne soyons pas lâches comme l’a été Konrad ! Allons de l’avant.
Ce que nous lisons ici n’est pas la version publiée en RDA, lissée, expurgée, mais le manuscrit original, tel que retrouvé en 2021 lors de travaux dans l’ancienne maison de Reimann. Quelque chose demeure d’une version à l’autre, qui tient au rôle de la femme : c’est elle qui souffre et reste, malgré déconvenues et peurs. La femme féconde l’avenir. La femme est-elle l’avenir de l’homme socialiste ? Il est troublant de se dire qu’en 1963 avait aussi paru en RDA Le Ciel divisé, roman de Christa Wolf où la femme tient le même rôle : Manfred décide de passer à l’Ouest tandis que sa fiancée, Rita, reste en RDA.
Quelque chose
demeure d’une
version à l’autre, qui
tient au rôle de la
femme.
Les éditions Picquier publient depuis quelques années des inédits du grand écrivain Jun’ichirô Tanizaki (1886-1965). Après Noir sur blanc, qui datait de 1928, puis Dans l’œil du démon (1918), voici maintenant Paix dans les cuisines, paru deux ans avant la mort de l’auteur. On est assez loin, ici, de la veine sulfureuse de Tanizaki et de ses personnages tourmentés par les passions érotiques et le voyeurisme. Paix dans les cuisines, qui sera porté à l’écran dans les années 1960 par Shir Toyoda, conte l’histoire du petit personnel gravitant, avant la guerre puis après le conflit, autour d’une famille aisée, les Chikura, qui vit entre la région du Kansai et la station balnéaire d’Atami. Paix dans les cuisines rappelle par certains côté un autre roman de Tanizaki, Bruine de neige (ou Quatre sœurs). Il arrive aux bonnes de petites aventures et mésaventures, jusqu’à ce qu’on les marie. L’une d’elles s’amourache d’un chauffeur de taxi dont elle doit apurer les dettes auprès des yakuzas. Une autre apprend les caractères chinois auprès du maître de maison ; quant à Yuri, elle lit aux toilettes Le Dit du Genji, dans la version en japonais moderne établie par… Tanizaki. Entre portrait de femmes, étude de mœurs et tableau d’une époque, Paix dans les cuisines, que l’auteur a certainement entrelardé ici ou là de souvenirs personnels, est un livre savoureux, une facette méconnue et attachante de l’œuvre de Tanizaki.
Paix dans les cuisines, de Jun’ichirô Tanizaki, traduit du japonais par Patrick Honnoré, éd. Picquier. En librairies en avril.

Une Fratrie,
de Brigitte Reimann, traduit de l’allemand par Françoise Toraille, éd. Métailié, 192 p., 20,50€.