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N° 38 · novembre-décembre 2025 · Bastille Café

Gueule de chien

Avec son roman Peau d’Ourse, Grégory Le Floch fait du devenir-animal une voie d’émancipation.

par Victor Dumiot 3 novembre 2025 3 min de lecture

Comme Mont Perdu, l’héroïne du dernier roman de Grégory Le Floch, Peau d’Ourse (éd. Seuil, août 2025), je me suis souvent senti bête. À l’école primaire, on disait que j’avais une « gueule de chien ». Mes camarades me faisaient marcher à quatre pattes dans la cour de récréation, il fallait que j’aboie à leurs pieds, ils disaient chien pour me sortir du domaine des semblables, et pour justifier le « traitement » qui m’était réservé. Ils m’ont forcé plusieurs fois à laper l’eau qui s’échappait d’une gouttière, ou à avaler un mélange de boue et de feuilles mortes. Je prenais une sorte de plaisir consciencieux à les satisfaire. À être exactement ce qu’ils souhaitaient que je sois. Un chien dressé qui obéit. Être un chien, c’est mieux que rien, c’est déjà cela, c’est déjà être quelque. Le problème, c’est que j’étais un chien au sens vulgaire, pas le chien qu’on adore, celui qu’on tabasse. Pendant des années, j’ai cherché devant le miroir ce qui rendait mon visage, ovale et anguleux, comparable à celui d’un Dobermann, d’un Pitbull ou d’un caniche. Je n’ai rien trouvé. Est-ce que c’était le hasard, qui faisait qu’on s’en était pris à mon visage, qu’on l’avait animalisé ? Ou bien, avais-je fait quelque chose, est-ce que mes parents m’avaient conçu laid, tellement laid qu’on ne pouvait qu’avec peine reconnaître que j’étais après tout un humain. Que j’avais le droit au respect, et même à de la compagnie.

Mes amis étaient d’autres marginaux, comparés à tout un tas de trucs. Il y avait Thomas, qui n’était né qu’avec un petit doigt à la place de sa main gauche, planté comme une bougie, Raphaël aux doigts des deux mains raccourcis à la première phalange, surnommé « knacki ball », et Florentin, qui pesait au moins 30 kilos de plus que nous autres, disposait d’une plus grosse poitrine que ses camarades filles, et qui se faisait appeler la « grosse vache ». Nous formions le groupe des freaks, et nous prendrions un jour notre revanche.

De fait, on se convainc rapidement qu’on est bête.

Il aurait été moins dur d’être transformé pour de vrai en un chien, de ne pas avoir à mesurer l’écart entre ce que l’on est, et ce que les autres disent de nous. Cette manière d’être jeté à la marche. Chien véritable, j’aurais été féroce, véloce ou affectueux. J’aurais été serviable, et même apprécié par un couple de propriétaires des Alpes. J’aurais eu la vie heureuse des pâturages. Peut-être que, devenu chien, j’aurais aussi aboyé et mordu, planté mes canines dans les mollets d’un promeneur, j’aurais mis en sang des chevilles aléatoires avant d’être piqué par le docteur.

Il existe une autre manière de se sentir animal. C’est tout l’objet de ce puissant roman qui fait du devenir-animal une voie d’émancipation. Un moyen de renverser le stigmate. Certains êtres sont très forts pour cela. Ils nous disent qu’on s’en fiche, après tout, que nous soyons sale chien, grosse vache, petite crevette, vipère, hyène ou peau d’ourse. Que nous avons le poil doux, et une bien bonne haleine, que nous sommes assez drôles, désirables et vivants. Surtout vivants. C’est le cas de Louise, qui, sur ce sujet, m’a bien apaisé, elle-même un sacré spécimen. Avec des gens comme elle, en ville ou en montagne, il y a espoir de communauté. Les autres, mes camarades trop humains, qui se surveillent et s’indignent, qui incriminent et dominent, qui jugent, marginalisent et renient, qui ont toujours une idée bien précise des critères de leur club, ne connaîtront jamais la joie de pouvoir s’entre-renifler. Celle d’aimer avec les crocs. Et de jouir en troupeau.

Peau d’Ourse
de Grégory Le
Floch, éd. Seuil,
240 p., 20 €.

 

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