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N° 19 · juillet-août 2023 · Bastille Café

Imprimés et manuscrits (suite)

par Lucien Grisoni 27 juin 2023 6 min de lecture

En s’appuyant sur l’exemple des annotations manuscrites portées par l’auteur des Dialogues d’Orasius Tubero sur tous les exemplaires imprimés de cet ouvrage (à l’origine composé, puis recopié sur divers manuscrits), Laurent Calvié a déjà souligné [Bastille no 14], que la séparation tranchée généralement établie par les historiens du livre entre manuscrits et imprimés était « loin d’être étanche ». Or, suivant les mêmes savants, ces deux types de livres s’opposeraient essentiellement aussi en ce que les premiers diffuseraient un même texte en une multitude d’exemplaires, tandis que les seconds, qui constitueraient généralement des unica (des objets uniques), ne pourraient en tout cas être reproduits à l’identique qu’en un très petit nombre. L’objet du présent article est de réfuter cette opposition.

Sans être nécessairement clandestines, certaines impressions ne sont pas destinées au commerce de librairie : l’impression privée à usage privé, qui est une pratique presque aussi ancienne que l’imprimerie elle-même, s’est ainsi perpétuée jusqu’à nos jours sous des formes comme les faire-part et les œuvres littéraires aujourd’hui tirées sur l’imprimante personnelle de leur auteur. Certaines de ces impressions ont été produites dans des ateliers typographiques commerciaux, tandis que d’autres sont sorties de presses privées, installées chez de simples particuliers, comme celles de G. Pellicier (1490-1568), un ancien ambassadeur de François Ier à Venise, qui en avait équipé le château de Montferrand, celles du cardinal J. Davy du Perron (1556-1618), qui s’en servait pour faire lire ses ouvrages à ses amis, ou celles du vicomte de Lugny (vers 1617), du duc de Sully (1559-1641) et de Nicolas Fouquet (1615-1680).

On connaît ainsi des centaines d’impressions à tirage réduit et à usage privé : certaines ont été réalisées en une quarantaine d’exemplaires, comme la seconde édition des Dialogues d’Orasius Tubero (1633) de F. de La Mothe Le Vayer -(1583-1672) ; d’autres en une trentaine, tel le Discours à mon neveu pour ses mœurs et pour sa conduite (1663) de D. Legouz de la Berchère (1620-1681) ; d’autres encore en une vingtaine, comme le Projet de paix perpétuelle (1713) de Ch.-I. Castel de Saint-Pierre (1658-1743), les Maximes morales et politiques tirées de Télémaque (1766) du futur Louis XVI, les Apothéoses de Pythagore (1808) de Ch. Nodier (1780-1844) ou son Archéologue (1810) ; voire en une dizaine, comme un Lay de Paix (vers 1490) anonyme, la Lettera di Amerigo Vespucci delle isole nuovamente trovate (vers 1506), adressée à dix souverains d’Europe, la première édition des Dialogues d’Orasius Tubero (1630), les Considerations politiques sur les coups d’estat (1639) de G. Naudé (1600-1653), composées pour ses amis érudits, les In Diogenem Laërtium observationes (1663) de G. Ménage (1613-1692), les Reflexions philosophiques sur l’origine des langues (1740) de P.-L. Moreau de Maupertuis (1698-1759), les Athenian Letters (1741) des frères Ch. et Ph. Yorke (1722-1770 et 1720-1790) et les Memoirs of the Ancient Earls of Warren and Surrey (1782) de J. Watson (1725-1783).

Il en est même qui ont connu des tirages plus réduits encore : les Œuvres diverses d’un auteur de sept ans (1677-78), imprimées à 7 ou 8 exemplaires par les soins de Mme de Maintenon (1635-1719), la maîtresse de Louis XIV ; les Prières et Méditations (1643) d’A. Godeau (1605-1672), tirées à 6 exemplaires à l’usage de la reine de France Anne d’Autriche (1601-1666), la mère du même roi ; l’édition des Arrêts d’amour (1528) de M. d’Auvergne (†1508), destinée aux seuls amis de ses éditeurs (2 exemplaires conservés) ; et les Elegies de la Belle Fille lamentant sa virginité perdue (1557) de F. Julyot (?), qui sont dans le même cas. Quant à l’édition princeps du De virtutibus et vitiis (1529) du Ps.-Aristote procurée par J. Cheradame (†1546), dont l’épître dédicatoire est adressée au roi François Ier, l’exemplaire en parchemin de Manchester, qui porte les armes peintes de ce roi et est orné d’une bordure et d’initiales exécutées en or et en couleurs, en est le seul connu et a de bonnes chances d’avoir été un unicum.

On se figure généralement la copie des manuscrits comme l’activité individuelle de moines solitaires retranscrivant patiemment en un seul exemplaire un modèle textuel posé sous leurs yeux. Cette représentation est très largement erronée, car au Moyen Âge, comme dans l’Antiquité gréco-romaine, on a produit des copies manuscrites à la chaîne ou en série.

À la fin du XIie siècle, le développement des universités du nord de l’Italie, où les maîtres commentaient des textes que les étudiants devaient avoir sous la main, a peu à peu mis fin à l’ère des grands scriptoria monastiques, où des religieux recopiaient lentement des textes rares entre deux offices : il fallait alors fournir rapidement aux étudiants, qui se multipliaient, des textes universitaires. On institua donc le système de la pecia, c’est-à-dire de la pièce (une peau de mouton préparée pour servir de support à l’écriture). Il permettait à plusieurs copistes de recopier simultanément, sur des cahiers séparés (des feuilles de parchemin pliées en quatre et rognées), le contenu d’un ouvrage, à partir d’un modèle (exemplar) lui-même constitué de cahiers mobiles : chaque scribe copiait en plusieurs exemplaires un cahier de l’exemplar, et ces diverses pièces étaient ensuite assemblées en livres non reliés, qui constituaient autant d’exemplaires du texte à étudier. L’exactitude des cahiers ainsi copiés étant ensuite vérifiée par une commission universitaire, ces exemplaires étaient théoriquement identiques et pouvaient être loués par les étudiants auprès des libraires de l’université.

Dans l’Antiquité gréco-romaine, certaines copies manuscrites étaient certes exécutées par des individus pour leur usage privé, mais les exemplaires de librairie, qui avaient normalement la forme de rouleaux de papyrus, étaient en revanche produits en série, et ces produits industriels, qui faisaient l’objet d’un commerce international, étaient soumis à des normes et à des lois. L’édit de l’empereur Dioclétien Sur les tarifs commerciaux (301) indexe ainsi le salaire des scribes sur le nombre de lignes qu’ils ont copiées (40 deniers pour cent lignes). Or une telle loi n’aurait pas eu de sens, si la ligne n’avait préalablement été définie par une vieille et constante tradition. Quand un auteur comme Diogène Laërce renvoie « à la ligne 1 000 » d’un ouvrage d’un philosophe stoïcien, il ne se réfère assurément pas à la linaison (numérotation des lignes) particulière de sa copie personnelle, mais à celle de l’édition de référence de cet auteur, qui s’achetait à son époque en librairie : celle-ci était donc reproduite, depuis l’édition originale de ce traité ou l’une de ses rééditions savantes. Cette linaison de référence s’appelait la stichométrie (décompte des lignes), car, de l’époque classique à l’âge byzantin, les anciens évaluaient l’étendue des œuvres littéraires en lignes (stichoï, latin versus), qui correspondaient à la longueur moyenne d’un vers homérique (15 à 16 syllabes ou 34 à 38 lettres).

Durant des siècles, les esclaves et les salariés de la librairie gréco–
romaine, rassemblés par dizaines dans de véritables ateliers, ont donc reproduit simultanément, sous la dictée d’un chef d’atelier, les chefs-d’œuvre de la littérature classique en respectant la linaison du modèle adopté. Comme leurs productions étaient ensuite contrôlées par un correcteur spécialisé (l’ancêtre du correcteur-typographe), le diorthôte, elles devaient être à peu près identiques.

Les imprimés pouvant être soumis à un tirage réduit à un exemplaire unique et les manuscrits produits à la chaîne ou en série, le concept de reproductibilité n’est nullement adéquat pour différencier manuscrits et imprimés : ceux-ci constituent, répétons-le, deux objets d’une même science (la bibliologie) et méritent une étude philologique analogue. 

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