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N° 39 · janvier-février 2026 · Bastille Café

Le prix Nobel n’est pas pourri

Le Hongrois László Krasznahorkai a été distingué par l’Académie suédoise en 2025. Retour sur son œuvre.

par Victor Dumiot 4 janvier 2026 3 min de lecture

J’avais coupé avec la lecture depuis quelques mois. C’est à cause de l’écriture, ça vous prend la tête et le temps. Ce week-end, seul chez Lou, débarrassé d’un pesant manuscrit, j’en avais enfin, du temps. Il faisait froid et il pleuvait. Ciel tout gris, basse lumière, comme une sorte d’enveloppe tragique qui enserre la ville et vous fait douter qu’il put, un jour, ici faire beau. Je suis allé à la librairie, et j’ai acheté La Mélancolie de la résistance et Tango de Satan, deux romans de László Krasznahorkai, le prix Nobel de littérature 2025.

Je connaissais un peu cet écrivain, indirectement, grâce à Béla Tarr, cinéaste, lui aussi hongrois, adepte du long plan séquence, et qui, depuis son terrible Le Cheval de Turin (2011) s’est à peu près retiré du monde des images (je dis à peu près car il donne, je crois, des cours, et a notamment formé László Nemes), considérant que l’essentiel de son œuvre avait été dit, projeté, et qu’à partir de ce point précis, irréversible, il ne pourrait que se répéter. Or, Béla Tarr, a soit adapté les romans de Krasznahorkai (Tango de Satan, ou Les Harmonies Werckmeister), soit a coécrit les scénarios avec ce dernier.

Comme à Montreuil, où je me trouve, sous une couette bien épaisse et bien chaude, il pleut toujours dans les romans de Krasznahorkai. Dans le Tango, une petite coopérative vivote tandis que les nuages se vident, déversent tout leur jus triste sur les toits de tôle, tandis que les quelques habitants, restés là après l’effondrement du communisme, sont à peu près des « négativités sans emploi ». Tels Futakik, le directeur d’école, ou encore Madame Schmidt, les personnages regardent par la fenêtre, ils s’épient, envisagent de se barrer, de rejoindre la ville, de tout reconstruire, mais échouent plutôt dans la taverne, la nuit, ils oublient tout le jour en descendant des bouteilles. Il est question de pourrissement, car ici tout pourrit, les hommes, même la terre empeste une odeur de charogne. Dieu est mort, l’idéologie communiste s’est effondrée, le ciel, comme une sorte de ballon en plastique, a été percé, il retombe en lourds nuages noirs. Jusqu’au retour d’Irimias, ingénieur brillant, qu’on croyait mort et qui est accueilli en messie. Tous sont prêts à croire qu’il vient pour les libérer du mal qui les accable, un certain degré d’impuissance, l’état végétatif de l’existence humaine : « Car, retenez bien ceci : vous pouvez commettre l’irréparable contre les autres mais également contre vous-mêmes !… Et cela est bien plus grave, mes amis, car tout crime commis contre soi-même est un outrage !… » Mais le messie est un diable, et il jette la mauvaise troupe vers une entreprise tout aussi désespérée. C’est un livre admirable, brillant, circulaire (ce n’est pas un hasard si Béla Tarr a cessé de faire des films ; il y a chez les deux Hongrois une hantise de la répétition, de la répétition du monde jusqu’à sa dégradation par le temps, la politique, disons la vie), et organisé en figures, finissant par se retourner sur lui-même et imposer une réflexion sur l’écriture dont la seule et vitale fonction serait de mettre en ordre, de trouver des formes, des sortes de pirouettes langagières pour mettre en ordre le chaos. L’écriture répond au chaos, chaos des fous, chaos d’Irimias, de Madame Schmidt prête à trahir les siens, celle de Valusca, dans la Mélancolie, personnage rêveur, ami des astres, chaos de l’impuissance elle-même, tels ces habitants qui, après s’être laissé emporter par la fièvre de tous les saccages, se retrouvent bien las, « puisqu’ils n’avaient pas tout détruit, leur rage sans merci avait-elle encore un sens ? », elle répond, disais-je, au chaos, par une autre folie. La sienne. C’est brillant, mordant, désespérant. Le prix Nobel n’est pas pourri.

Tango de Satan et La Mélancolie de la résistance de László Krasznahorkai, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, éd. Gallimard, 288 et 396 p., 21 et 24,50 €.

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