Le Salon du livre rare s’offre une deuxième jeunesse
La réunion des vendeurs et des collectionneurs d’éditions limitées s’installe au Carreau du Temple. Un déménagement qui s’accompagne d’une envie de dépoussiérer l’image de l’univers bibliophile.
Un déménagement, c’est souvent une sacrée aventure et toujours le début d’une nouvelle histoire. Pour le Salon international du livre rare et des arts graphiques, c’est surtout un signal fort envoyé au grand public et aux médias. Après plus de quinze ans au Grand Palais puis au Grand Palais éphémère, le rendez-vous de référence des bibliophiles et des galeristes s’installe au Carreau du Temple, dans le très chic et très arty 3e arrondissement de Paris. Le Syndicat national de la librairie ancienne et moderne (SLAM) a profité des contraintes liées aux Jeux olympiques pour secouer l’institution, changer de date et d’écrin : sa stratégie relève de tout sauf du hasard.
En élisant domicile du 14 au 16 juin prochains, aux premières lueurs de l’été, dans la Mecque du cool parisien, le salon s’invite dans le repaire d’une nouvelle génération de collectionneurs, habitués à débourser de coquettes sommes dans les librairies de Paris spécialisées comme 0fr. ou Yvon Lambert. Un appétit littéraire symbolisé par la frénésie qui s’est emparée du quartier au début de l’année, lorsque des milliers de personnes ont attendu des heures dans le froid pour se procurer un exemplaire dédicacé d’Archive de Sofia Coppola, déboursant au passage près de 70 euros, une somme loin d’être anodine pour la majorité d’étudiants et de trentenaires présents ce jour-là. La bibliophilie est à la mode. Aujourd’hui sur les réseaux sociaux, mannequins, influenceurs ou artistes ont tous un livre à la main ou posé nonchalamment sur la table basse. Pas pour le lire mais parce qu’il est devenu un objet esthétique en soi. Une aubaine pour les acteurs du livre rare, qui défendent ce crédo depuis toujours.
Sur les réseaux sociaux, mannequins, influenceurs ou artistes ont tous un livre à la main.
Assiste-t-on aux prémices d’une nouvelle hype ? Sur le papier, la tendance n’est pas évidente. Avec ses stands remplis d’éditions anciennes, reliées, allant de la Renaissance au xxe siècle, avec ses objets foutraques, ses ephemera, ses estampes, ses gravures et ses toiles de maîtres, le Salon du livre rare et des arts graphiques n’a pas exactement des airs de lieu de rendez-vous de la jeunesse parisienne. Mais à l’autre bout du fil, alors qu’il finalise les derniers détails de l’événement, Jean-Marc Dechaud, président du SLAM, veut y croire et se félicite du nouveau cycle qui s’annonce : « On voulait sortir de l’ambiance un peu muséale, de l’image vieillotte, poussiéreuse véhiculée par les médias, pour qui le salon n’est qu’une réunion de vieux croutons amateurs de pages jaunies. Ce déménagement, c’est l’occasion d’aller à la rencontre d’un autre public, plus jeune et moins averti. »
Si la confiance est de mise et qu’une certaine excitation se fait sentir dans les rangs des organisateurs et des exposants, c’est aussi parce qu’une effervescence inattendue secoue depuis quelques années les travées du salon et vient battre en brèche les stéréotypes. En plus des habitués, l’événement bibliophile incontournable a vu de nouvelles têtes s’inviter à la fête. Chez les visiteurs d’abord, où l’on voit de plus en plus d’étudiants et de jeunes actifs, entre 20 et 30 ans, arpenter les stands en quête d’une bonne affaire ou tout simplement pour satisfaire leur curiosité. « Ils se présentent à nous, nous posent des questions sur notre travail et les œuvres qu’on expose », raconte Jean-Marc Dechaud, également exposant avec la librairie qui porte son nom. « On sent qu’il y a un réel intérêt pour ce que nous faisons, c’est rafraîchissant. » Mais chez les exposants aussi, on constate l’arrivée progressive d’une jeune génération de passionnés bien décidés à faire bouger les choses.

Parmi eux, Alexis Lenin, le benjamin de la bande. Propriétaire, à 34 ans, de sa librairie dans le 15e arrondissement, avec déjà dix ans de d’expérience derrière lui, il est le symbole de cette cure de jouvence. Cancre à l’école, fils de brocanteur passionné par l’histoire de l’art, c’est dans les étals de son père qu’il est tombé amoureux des livres anciens. « Quand je suis arrivé dans ce milieu en 2014, j’étais le seul jeune, se souvient-il, amusé. Aujourd’hui, on est de plus en plus nombreux, des trentenaires, des quarantenaires, à avoir attrapé le virus de la bibliophilie. » Même son de cloche du côté des arts graphiques, l’autre pan du salon, plus minoritaire. Ancienne directrice de musée, Stéphanie Prenant, créatrice de la galerie en ligne 1900bySP, spécialisée dans le début du xxe siècle, est une nouvelle venue : « Je ne fais le salon que depuis deux ans mais je suis frappée à la fois par l’âge de certains exposants et celui de certains collectionneurs, qui sont à rebours de l’image qu’on peut s’en faire. »
Attirant en moyenne entre 10000 et 12000 visiteurs par édition, le salon espère donc cette année, grâce à sa position centrale, battre son record de fréquentation. Mais si l’augmentation et le rajeunissement de la population sont des dynamiques favorables, elles ne sont pas pour autant synonymes de hausse de l’activité et de ventes démultipliées. Une problématique dont Jean-Marc Dechaud est bien conscient. « Ce nouveau public, plus jeune, vient d’abord pour regarder, pas pour acheter. Les sommes demandées sont importantes et il est difficile de faire évoluer les mentalités des exposants sur le sujet, d’abord parce que les stands coûtent chers. C’est tout un modèle qu’il faut repenser. »
C’est dans la question du prix que réside le nœud gordien de la nouvelle ambition du Salon du livre rare. Comment attirer un jeune public quand les tarifs s’envolent si facilement ? « Le problème du marché actuel, c’est la glorification des pièces d’exception, avance Alexis Lenin. Dans les médias, mais aussi dans la communication des salons, on met toujours en avant l’édition de prestige à 500000 ou un million d’euros et forcément, ça a des répercussions. D’un côté, ça paralyse les potentiels visiteurs qui se disent « ce n’est pas pour moi » et de l’autre, ça pousse les vendeurs à exposer des objets de plus en plus rares et de plus en chers. » Dernier exemple en date, l’annonce, il y a quelques semaines, de la mise en vente d’un des deux seuls manuscrits signés de L’Étranger d’Albert Camus par la maison Tajan. Résultat : des dizaines d’articles, de reportages télé et un prix estimé à 800000 euros.
Comment attirer un jeune public quand les tarifs s’envolent si facilement ?
Si l’on se réfère aux tarifs appliqués l’année dernière, le prix médian des œuvres exposées au Salon du livre rare se situe aujourd’hui autour de 1000 euros, avec un prix d’entrée à 200 euros et des éditions ou des toiles de maître pouvant frôler le million. Un éventail large mais qui commence haut, trop haut pour espérer convertir le jeune public et faire émerger une nouvelle génération de bibliophiles et de collectionneurs. Heureusement, la relève des exposants, incarnée par Alexis Lenin et Stéphanie Prenant, entend bousculer les choses et milite pour plus d’inclusivité. « Il existe des éditions moins connues, moins travaillées mais qui sont parfaites pour découvrir le monde du livre ancien, explique le libraire alors qu’il finalise son catalogue d’exposition. J’essaye toujours d’en proposer. Ces livres peuvent se vendre quelques dizaines d’euros. » Et la galeriste d’abonder dans son sens : « Dans le milieu des arts graphiques, ce n’est pas facile de tirer les prix vers le bas mais j’essaye de le faire parce que notre but, c’est aussi de faire naître une passion, susciter une envie de collection. » Petit à petit, le salon semble lui aussi avancer dans ce sens, en développant des initiatives entièrement tournées vers la jeunesse, comme le stand découverte, où les prix sont cassés et ne peuvent dépasser les 200 euros, ou encore le prix du Jeune Bibliophile, lancé cette année, récompensant un collectionneur amateur de moins de 30 ans avec un chèque cadeau de 1000 euros utilisable chez tous les exposants. De quoi faire naître une vocation.

La bibliophilie est une passion mais aussi l’engagement d’une expertise incomparable.
Dernière carte jouée par le salon pour fédérer une nouvelle communauté : faire de l’événement une grande fête célébrant l’histoire de l’art et bâtissant des ponts entre les époques. Après un hommage rendu à l’œuvre de Colette l’an passé, le salon célèbrera cette année le centenaire du surréalisme avec une exposition de la Fondation des Treilles, présentant des pièces exceptionnelles comme des papillons surréalistes, des photos d’André Breton ou des dessins de Georges Bataille. En parallèle, les marchands de livres anciens proposeront une sélection d’éditions et d’objets en lien avec ce courant d’avant-garde qui résonne plus que jamais avec le présent. Du côté des arts graphiques, les galeristes célébreront quant à eux les 150 ans de la première exposition impressionniste.
Pour les visiteurs, jeunes et moins jeunes, l’impression d’emporter avec eux un morceau d’histoire. Pour les exposants, toujours la même fierté et le même plaisir dans la recherche du trésor susceptible de plaire au public. Car la bibliophilie est une passion mais aussi un engagement, celui d’une expertise incomparable. « On a aujourd’hui la chance de ne pas être concurrencé par Internet, conclut Alexis Lenin. Chaque livre est unique et demande des compétences spécifiques qui ne peuvent pas être répliquées en ligne. Alors, dans les salons, on établit un lien particulier avec les clients. Si on parvient à tendre la main à la jeunesse, on a une belle carte à jouer. » Faire du neuf avec du vieux. Un métier d’avenir.
Salon du Livre rare et des arts graphiques du 14 au 16 juin au Carreau du Temple, 4, rue Eugène-Spuller, Paris 3e. Entrée : 15 € (billetterie sur place)