L’Occident s’est longtemps voulu le dépositaire unique du droit international. En bafouant ses propres règles, il laisse les pays du Sud porter un nouvel universalisme.
« Pardonnez-nous, parce que ce Conseil n’a pas pu sauver vos enfants… Pardonnez-nous, parce que le monde parle des droits mais nie les vôtres. » En faisant cette déclaration aux Nations unies le 18 septembre après un nouveau veto américain sur une résolution exigeant un cessez-le-feu à Gaza, le représentant algérien au Conseil de sécurité, Amar Bendjama, a dit tout haut ce que beaucoup, en dehors des pays occidentaux ressentent.
L’ONU se retrouve aujourd’hui désarmée à Gaza, impuissante, réduite à des mots et dépendante du bon vouloir du duo israélo-américain. Ce n’est pas seulement l’impuissance des institutions qui est en cause, mais l’effondrement de l’universel que le droit international prétendait incarner. Depuis des décennies, l’Occident fixe les règles mais les applique à géométrie variable : interventions sans mandat en Irak, « guerres humanitaires » au Kosovo et en Libye, inertie face à l’offensive meurtrière d’Israël en Palestine ou aux massacres au Kivu.
Le droit, censé protéger tous les peuples, a été instrumentalisé au service des plus puissants. De Gaza à Bagdad, de Tripoli à Pristina, un constat s’impose : le récit occidental de l’universel est mort et définitivement enterré. Le droit international, tel qu’imposé par l’Occident après 1945, a perdu toute crédibilité dès lors qu’il est devenu une arme de discrimination massive. Les « valeurs » proclamées ne sont plus l’expression de principes universels, mais des instruments de domination, brandis contre les nations jugées récalcitrantes et oubliées face aux dictateurs alignés sur l’ordre occidental.
De la longue épopée coloniale justifiée au nom de la civilisation, aux guerres humanitaires menées au nom des droits de l’Homme, en passant par les ingérences couvertes par l’idéal démocratique universel, l’histoire retiendra que l’Occident a constamment manipulé le langage des valeurs pour imposer son récit et surtout ses intérêts. Les générations futures retiendront sans doute ce qu’on appellera le grand « fake occidental » : des interventions vendues comme morales mais construites sur le mensonge et le contournement du droit. La Cour pénale internationale, accusée de cibler surtout l’Afrique et ses dirigeants, illustre parfaitement cette logique du double standard. En nourrissant un profond sentiment d’injustice et de stigmatisation, elle a élargi la fracture Nord/Sud et consolidé l’opposition entre l’« Ouest » et le « reste », sapant le crédit moral et juridique de l’Occident.
D’ailleurs, l’universel ne parle plus seulement avec la voix de l’Occident : il s’exprime désormais depuis les autres continents. Le « Sud global », lui, n’a jamais perdu de vue ce que signifiait véritablement l’universel : l’égalité, la dignité, la coexistence. Là où l’Occident l’a réduit à un masque idéologique, le Sud en retrouve la substance vivante. Cette redécouverte n’est pas une invention récente : elle s’enracine dans des traditions propres, de l’Afrique à l’Amérique latine en passant par l’Asie, qui ont toujours porté une idée d’universalité fondée sur la solidarité, l’émancipation et la justice.
Comme hier les nations colonisées qui dénonçaient l’hypocrisie de l’universalisme européen, des États du « Sud global » retournent aujourd’hui les règles contre leurs propres auteurs.
Et au-delà des tribunaux, la révolte normative s’organise : projets africains de juridictions pénales régionales, réforme réclamée du Conseil de sécurité, banques et mécanismes financiers créés par les BRICS pour contourner les sanctions occidentales.
À ce mouvement s’ajoute une rupture plus profonde encore : la naissance de visions alternatives de l’universel. La Chine rejette l’« ordre fondé sur des règles » imposé par Washington et se réfère non seulement à la Charte de l’ONU, mais aussi à une tradition philosophique d’essence confucéenne où l’harmonie des relations doit primer sur l’hégémonie d’un acteur. Le régime communiste de Pékin propose ainsi une gouvernance mondiale multipolaire, symbolisée par son Initiative pour la civilisation mondiale, comme miroir d’un droit centré sur la coexistence plutôt que sur l’ingérence.
L’Inde, héritière du non-alignement, plaide de son côté pour un ordre plus équitable. Dans sa tradition philosophique, du dharma à Gandhi, la justice n’appartient à aucun camp : elle est une exigence universelle. Pour les Indiens, en transformant l’universel en privilège, l’Occident a trahi ce principe et a perdu une part de sa légitimité.
Ces regards alternatifs ne sont pas marginaux : ils expriment le socle d’un monde en recomposition. L’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine ne veulent plus d’un droit sélectif, mais d’un véritable ordre international fondé sur l’égalité et le respect des peuples.
Cet universel alternatif ne naît pas ex nihilo : il s’enracine dans des traditions anciennes qui avaient déjà proclamé la dignité humaine et la coexistence. De la Charte du Mandé au Mali au XIIIe siècle, qui affirmait la liberté et l’égalité comme fondement du vivre-ensemble, aux enseignements confucéens sur la juste mesure et la vertu, en passant par les traditions spirituelles indiennes (de l’ahimsa, la non-violence, à la pensée gandhienne), l’histoire du « Sud global » est jalonnée de visions universelles profondes.
L’empereur moghol Akbar avait déjà défendu, par sa doctrine du sulh-i-kul (« paix universelle »), une conception d’universalité religieuse liant islam et hindouisme au sein de son empire cosmopolite. De même, l’Andalousie de Cordoue incarna, le temps d’un âge d’or, un projet de coexistence culturelle et religieuse parfaitement assumée. Plus profondément encore, des penseurs mystiques comme Ibn Arabi ou Rûmî rappelaient que l’universel, dans son expression la plus absolue, dépasse les frontières, les dogmes et les identités : il est l’horizon commun de l’humanité, le langage de l’unité au cœur de la diversité.
Jamais l’universel ne s’est réduit à Paris ou à Washington. Il a toujours eu des racines multiples, et c’est à ces héritages que le « Sud global » puise aujourd’hui pour refonder un droit plus juste et plus inclusif, en brisant la prétention occidentale à s’en proclamer l’unique dépositaire. Désormais, il ne se contente plus de dénoncer. Il trace donc ses propres voies et affirme que l’universel n’est pas un drapeau unique : il est pluriel par essence et ne prend sens que dans la coexistence égalitaire de ses différentes expressions.
Face à un certain universalisme « factice » de l’Occident, le « Sud » oppose un universel d’égalité et de respect mutuel. L’Occident a cru pouvoir faire la guerre à l’universel. Mais en croyant le tuer, il n’a fait qu’ouvrir la voie à son propre déclin. Car le « Sud global » n’entend pas abolir l’universel : il veut le sauver, le réinventer, le rendre à la vie. L’universel n’appartient plus à ceux qui l’ont trahi, mais à ceux qui en ont toujours porté la promesse. Comme le rappelait Frantz Fanon, prophète de la décolonisation : « Les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers. » Peut-être est-ce cela, le véritable avenir du droit international : non pas la mort de l’universel, mais son retour entre les mains de ceux qui, longtemps réduits au silence, en deviennent aujourd’hui les nouveaux gardiens.
Hicheme Lehmici est analyste géopolitique et professeur de relations internationales et de géopolitique à l’Université Swiss UMEF de Genève....
L’Occident s’est longtemps voulu le dépositaire unique du droit international. En bafouant ses propres règles, il laisse les pays du Sud porter un nouvel universalisme. « Pardonnez-nous, parce que ce Conseil n’a pas pu sauver vos enfants… Pardonnez-nous, parce que le monde parle des droits mais nie les vôtres. » En faisant cette déclaration aux Nations unies le 18 septembre après un nouveau veto américain sur une résolution exigeant un cessez-le-feu à Gaza, le représentant algérien au Conseil de sécurité, Amar Bendjama, a dit tout haut ce que beaucoup, en dehors des pays occidentaux ressentent. L’ONU se retrouve aujourd’hui désarmée à Gaza, impuissante, réduite à des mots et dépendante du bon vouloir du duo israélo-américain. Ce n’est pas seulement l’impuissance des institutions qui est en cause, mais l’effondrement de l’universel que le droit international prétendait incarner. Depuis des décennies, l’Occident fixe les règles mais les applique à géométrie variable : interventions sans mandat en Irak, « guerres humanitaires » au Kosovo et en Libye, inertie face à l’offensive meurtrière d’Israël en Palestine ou aux massacres au Kivu. Le droit, censé protéger tous les peuples, a été instrumentalisé au service des plus puissants. De Gaza à Bagdad, de Tripoli à Pristina, un constat s’impose : le récit occidental de l’universel est mort et définitivement enterré. Le droit international, tel qu’imposé par l’Occident après 1945, a perdu toute crédibilité dès lors qu’il est devenu une arme de discrimination massive. Les « valeurs » proclamées ne sont plus l’expression de principes universels, mais des…