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La justice et les cavernes de l’opinion

Par Xavier Couture

À l’ère des réseaux sociaux, la Justice se trouve confrontée à un nouveau pouvoir : l’opinion. Entre clameur numérique, pression médiatique et risque de perdre son indépendance, l’institution vacille entre autorité et vulnérabilité.
À quelques jours d’intervalle, la France a offert deux images diamétralement opposées de la Justice. D’un côté, le 9 octobre, la façade du Panthéon s’illuminait pour accueillir Robert Badinter, l’homme qui porta l’abolition de la guillotine en 1981 et la dépénalisation de l’homosexualité. La Nation célébrait une grande conscience républicaine. De l’autre, un ancien président de la République apprenait qu’il dormirait bientôt en cellule. Deux scènes, deux visages de la Justice : l’un honoré sous les voûtes du Panthéon, l’autre livré au fracas médiatique. Et dans les deux cas, une controverse : autour de Badinter, la droite radicale dénonce un prétendu « laxisme judiciaire » qui aurait « désarmé la société face aux criminels ». Autour de Sarkozy, ses partisans crient à la « justice politique », accusée de se venger d’un Président qui ne l’a pas épargnée. Ces passes d’armes révèlent une fracture : la Justice se retrouve au cœur d’une bataille idéologique. Pour tenter de la comprendre, revenons aux sources philosophiques qui se penchèrent sur l’idée de Justice, sans jamais parvenir à résoudre la quadrature du cercle.

Depuis le procès de Socrate, la justice hante notre imaginaire collectif. Le vieux maître grec, condamné à boire de la ciguë pour avoir « corrompu la jeunesse », est la première grande victime d’une justice dévoyée par l’opinion. Platon en tirera une leçon immortelle : dans La République, il imagine une cité idéale où la justice règne quand chaque classe accomplit sa fonction en harmonie. Aristote, plus terre-à-terre, prône une justice d’équilibre et de juste mesure : ni trop, ni trop peu, mais la mesure droite en toute chose.

Avec la chrétienté, la justice prend une dimension transcendante. Saint Augustin s’interroge : une société sans justice n’est-elle pas qu’une bande de voleurs en grand ? Pour lui comme pour Saint Thomas d’Aquin, la justice humaine doit s’adosser à la loi divine et naturelle : elle est une participation à un ordre supérieur voulu par Dieu. Avec l’avènement de l’époque dite moderne, la vision change. Thomas Hobbes affirme qu’à l’état de nature et sans pouvoir commun, « il n’y a pas de loi ; et où il n’y a pas de loi, il n’y a pas d’injustice. » La justice n’est plus un absolu céleste : elle devient un contrat. Est juste ce que le souverain ordonne dans l’intérêt de tous, point final. Rousseau, un siècle plus tard, tente de concilier autorité et liberté avec son Contrat social. Puis vint Karl Marx pour dévoiler derrière les grands principes de 1789 l’ombre des intérêts de classe. La « justice » des sociétés bourgeoises ? Un vernis idéologique masquant l’exploitation économique. Enfin, au XXe siècle, après les horreurs totalitaires, la philosophie politique tente de refonder la justice sur du rationnel et du consensus – vaste programme, aurait dit le Général. Reflet d’une société en pleine mutation, John Rawls publie en 1971 sa Théorie de la Justice : l’équité doit être le principe fondateur. La justice doit garantir à chacun les libertés fondamentales les plus étendues possibles, et n’accepter les inégalités sociales que si elles bénéficient aux plus défavorisés.

Des rêves antiques de l’harmonie cosmique à l’ambition moderne de l’équité impartiale, la justice a ainsi parcouru un long chemin : transcendance sacrée, vertu morale, ordre public, contrat social, outil révolutionnaire ou principe politique fondé sur l’équité.

Or voici qu’au XXIe siècle, cette idée de justice se retrouve happée par un maelström inédit : celui des médias omniprésents et des réseaux sociaux instantanés. Le juge est à présent cerné par des milliers de voix qui commentent en temps réel la moindre affaire. La pression est d’autant plus forte que la médiatisation floute la frontière entre le vrai et le faux et provoque une dilution du réel, un éclatement de la vérité. Les faits deviennent malléables. Hier, on les disait têtus, aujourd’hui, ils sont malaxés, remixés en permanence. Le moindre détail sortant d’une audience peut être amplifié, commenté jusqu’à constituer une réalité parallèle. La Justice devient alors un spectacle et un champ de bataille bien avant le verdict définitif. Cela aboutit à ce que le rite dépasse tout et que le contenu n’ait d’importance que dans la seconde de sa diffusion. L’instantanéité règne, l’oubli suit.

Platon nous avait déjà mis en garde. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que la caverne éclaterait un jour en une myriade de cavités communautaires. Le soleil, symbole de la grande lumière de la vérité objective, s’est transformé en un faisceau diffus d’opinions éparpillées. Chacun détient sa vérité qu’il arrose comme une plante de salon. Dans ces conditions, sur quel socle s’appuyer, s’il n’y a plus de vérité commune admise, si même les faits bruts deviennent contestables ?

Les juges, aujourd’hui, exercent dans l’œil de ce cyclone. D’un côté leur serment, la loi, le dossier, de l’autre, la clameur publique. La vindicte des clics réclame son coupable ou prend fait et cause pour une prétendue victime expiatoire du système, le verdict avant l’instruction. Dans ce contexte et même inconsciemment, comment un magistrat pourrait-il rester sourd à l’air du temps, insensible au tintamarre numérique ? Si, dans les dictatures, le juge sert le pouvoir, dans nos sociétés libres, il peut devenir l’otage du pouvoir de l’opinion, de ces communautés bruyantes régnant sur les plateformes. Quelle marge de manœuvre reste-t-il au juge pour ne pas tomber dans une contre-subjectivité, pour ne pas succomber à l’illusion de la restauration d’un équilibre ? Le danger est immense : ce n’est plus la loi et la conscience qui guident le jugement, mais la peur du qu’en-dira-ton, la volonté de se différencier, la préservation d’une indépendance fantasmée ou parfois même le désir inconscient de l’ovation.

Socrate, lors de son procès, refusa déjà de jouer ce jeu : plutôt que d’émouvoir ses juges par des pleurs ou de flatter le public athénien, il choisit la droiture de sa vérité. Son geste hante encore nos mémoires : il nous rappelle qu’une sentence légale peut être profondément injuste, et qu’une conscience droite peut choisir l’ultime sacrifice pour ne pas trahir sa Vérité. Et au bout du chemin elle n’est que l’expression d’une conviction intime, en l’occurrence celle du condamné face à celle de ses juges, laissant le public dans l’ambivalence de ses émotions.

Deux mille cinq cents ans plus tard, où en sommes-nous ? L’actualité récente, de la panthéonisation de Badinter aux procès des puissants, montre que la Justice est constamment mise en procès, sommée de se justifier. Le danger d’une société barbare est pourtant à notre porte si nous ne défendons pas les prétoires. Il nous appartient de les protéger des deux écueils qui les menacent : l’ingérence du pouvoir, certes, mais aussi l’ingérence insidieuse de la rumeur et de la passion publiques. Est-ce une gageure à l’ère du live-tweet et des émotions en continu ? Peut-être. Mais à défaut, nous sombrerions dans un relativisme dangereux où plus rien n’est vrai ni faux, seulement viral ou inaudible. En refusant les ténèbres de la caverne moderne, il est vital de maintenir la Justice à sa juste place. La foule, sortie de ses écrans, se doit de nourrir cette conscience : la Justice demeure le seul rempart contre les excès de la violence anonyme produite par la nuit numérique qui nous entoure. Ce piège tendu à la Justice l’oblige, plus que toute autre institution, à une vigilance de chaque instant pour s’en protéger....

À l’ère des réseaux sociaux, la Justice se trouve confrontée à un nouveau pouvoir : l’opinion. Entre clameur numérique, pression médiatique et risque de perdre son indépendance, l’institution vacille entre autorité et vulnérabilité. À quelques jours d’intervalle, la France a offert deux images diamétralement opposées de la Justice. D’un côté, le 9 octobre, la façade du Panthéon s’illuminait pour accueillir Robert Badinter, l’homme qui porta l’abolition de la guillotine en 1981 et la dépénalisation de l’homosexualité. La Nation célébrait une grande conscience républicaine. De l’autre, un ancien président de la République apprenait qu’il dormirait bientôt en cellule. Deux scènes, deux visages de la Justice : l’un honoré sous les voûtes du Panthéon, l’autre livré au fracas médiatique. Et dans les deux cas, une controverse : autour de Badinter, la droite radicale dénonce un prétendu « laxisme judiciaire » qui aurait « désarmé la société face aux criminels ». Autour de Sarkozy, ses partisans crient à la « justice politique », accusée de se venger d’un Président qui ne l’a pas épargnée. Ces passes d’armes révèlent une fracture : la Justice se retrouve au cœur d’une bataille idéologique. Pour tenter de la comprendre, revenons aux sources philosophiques qui se penchèrent sur l’idée de Justice, sans jamais parvenir à résoudre la quadrature du cercle. Depuis le procès de Socrate, la justice hante notre imaginaire collectif. Le vieux maître grec, condamné à boire de la ciguë pour avoir « corrompu la jeunesse », est la première grande victime d’une justice dévoyée par l’opinion.…

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