À la manière de Blaise Pascal, il faut s’efforcer d’être « éternellement en joie pour un jour d’exercice sur la terre. »
C’est beau d’avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un cœur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,(…)
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’âge
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans les veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hâtive et mal aimée
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.
Hommage à la vie (Poèmes, 1939-1945, éd. Gallimard) coule de source dans sa simplicité. Avec Jules Supervielle, nous remontons en enfance. Par les cinq sens, nous ressentons la fête de l’existence. J’ai 87 ans aussi j’ajouterais volontiers le sixième sens : l’intuition qui ne fait que croître avec le temps alors que les autres s’émoussent inexorablement. Je commence à vous écrire ce début juin tandis que les fraises dodues de Lesdain fondent entre langue et palais et je souris en me souvenant des fraises du jardin cueillies au retour de l’école, chaudes de soleil, écrasées sur la tartine beurrée du goûter. Passé et présent confondus dans la même saveur.
J’ignore s’il s’agit d’un donné ou d’un acquit, peu m’importe, mais d’aussi loin que je me souvienne, je me ressens heureuse d’être au monde tant au cœur de la nature que dans la tendre toile familiale : sous les nuages changeant, sur la moto de mon père ou entre ses bras ; penchée sur les pages d’un livre parmi la poussière du grenier alors que je ne sais pas encore lire mais dont les images et les signes m’interpellent. J’offre mon visage à la lune pleine, au soleil hésitant, captivée par le jeu des ombres et des lumières sous les feuillages remués par le vent. M’enchantent l’odeur de l’herbe coupée, des feuilles rouies ou du seringa double dans le jardin de Bonne maman. Les délices des pêches mûres ou des reines-claudes tombées au pied de l’arbre, âprement disputées aux abeilles, mains poisseuses et jus dégoulinant sur le menton. Toucher du bout des doigts si sensibles la mousse sur le muret, coussin sous les fesses nues de l’enfance à peine essoufflée par la course effrénée. Tous ces plaisirs ordinaires inscrits dans la mémoire, à portée de corps et de cœur que nous gaspillons, si souvent ailleurs, hélés par hier ou demain, distraits du présent.
Et pourtant. Très tôt le malheur avait frappé haut et fort : j’avais 7 ans, mon frère 4 et la petite sœur 2 lorsque, un 17 octobre en fin de matinée, notre papa vétérinaire de campagne, avait été fauché à 33 ans par un tram dont le conducteur avait abusé de l’alcool. Fauchée elle aussi dans son élan, notre radieuse maman de 30 ans, s’en est allée le 11 janvier suivant, répétant dans son agonie J’ai trois petits enfants à sa mère, sa grande sœur – l’aînée des onze – et une belle-sœur, à ses côtés dans la chambre de clinique. Quelle détresse dans ces quelques mots dont je mesure l’ampleur aujourd’hui bien plus qu’alors. Et nous les petits, surpris, mais entourés par la vaste famille généreuse, conviés à embrasser nos morts, en parler, les fréquenter littéralement – aujourd’hui ils sont là près de moi, près de nous.
Monsieur est mort. J’entends clairement la voix teintée d’accent flamand de Maria, l’aide-ménagère venue à notre rencontre, nous les deux grands qui rentrions de l’école pour partager le repas de midi. C’était il y a quatre-vingts ans, c’est maintenant. Le glas ne couvrira pas les cloches de Pâques ni la musique quotidienne. Sans doute cette expérience me permet-elle de saisir des harmoniques d’Intérieur, petite pièce pour marionnettes de Maurice Maeterlinck créée au Théâtre de l’Œuvre en 1998 : deux personnes porteuses de mauvaises nouvelles, le vieillard et l’étranger, progressent vers une maison. Nous sommes à la fois dedans à veiller avec la famille ignorante du malheur qui s’avance et dehors avec les émissaires qui cherchent comment annoncer la noyade de la plus belle des sœurs. Les œuvres majeures nous éclairent mais s’éclairent aussi à la faveur de nos épreuves. J’ai gardé de ce moment où toute ma vie a basculé l’intime conviction de notre précarité, de la mort chevillée à la vie. Je n’en suis pas morte ni mon frère ni ma sœur ; notre sensibilité aiguisée nous a ouvert des voies imprévisibles.
La semaine dernière, selon notre rituel annuel, j’ai vécu des heures limpides près de mon frère et de ma sœur, lui médecin, moine et artiste, elle professeure de lettres anciennes à la retraite, tous ayant franchi le cap des 80 ans. Rien ne finit jamais. Je ne peux m’empêcher de nous associer à ces enfants que restitue si poétiquement Alain Fournier en ses Miracles posthumes (éd. Gallimard, 1924) : Jamais, il n’y aura jamais de fin ! Éternellement, nous nous parlerons ainsi tout bas, bouche à bouche, ainsi que deux enfants qu’on a mis à dormir ensemble, la veille d’un grand bonheur dans une maison inconnue. Nous en avons connu des maisons, des pays, des aventures périlleuses, et toujours, nous avons poursuivi notre conversations intime et confiante, inaugurée sous les draps du lit tenus à bout de six jambes pour former une tente. Nous avions incorporé la phrase du souvenir pieux de notre maman, écrit par nos trois cousins prêtres : Colette, Jean-Paul, Chantal, papa et maman vous attendent à la maison au terme de très longues vacances. Nous n’étions pas abandonnés mais attendus, espérés.
À la violence, nous avons opposé très naturellement l’aptitude à vivre qui est en chacun, chacune, que la bienveillance environnante permet de déployer. Je nous revois, pendant les grandes vacances chez les parents de notre père, jouant dans notre modeste royaume qui nous semblait si vaste.
Alors le jour était plus long
de glisser entres nos doigts lisses,
plus mystérieux
de s’ouvrir sur la nuit.
(Feux dans la nuit, éd. Espace Nord, 2012)
Un espace à l’écart des « grandes personnes » où nous aimions nous serrer les uns contre les autres dans la cage à lapin désaffectée dont nous refermerions sur nous le grillage : je leur racontais le livre fraîchement lu ou le dernier film en m’efforçant de recréer l’atmosphère, les personnages, les dialogues. Je doublais mon plaisir à le distiller, je jouissais de les percevoir suspendus à mes lèvres.
Nous étions ces petites bêtes chaudes
lovées dans la moiteur fraternelles,
visages confondus dans la même ardeur.
(id.)
Là sans doute a surgi le charme du récit, du partage, de l’émoi communiqué. Lire, regarder un film ou une pièce de théâtre, connaître des aventures de voyages près ou loin, en proposer le récit : As-tu lu ? As-tu vu ? As-tu rencontré ? Connais-tu… Ces moments confiants sans crainte d’être rabroués, moqués. Mon Dieu ! ces mots tissés, échangés. Le for intérieur et le forum
Oui, à l’origine, ces plaisirs ancrés dans les premières années, même malmenées, cruellement bousculées.
C’est l’enfance en nous
qui s’attarde et qui saigne
nous berce et nous blesse
nous taraude nous embaume
(id.)
Nos existences longues en portent trace qui s’accuse avec la distance. J’aime ce poème à l’os de Guillevic, écrit alors qu’il avait exactement mon âge :
Vieillir,
Préserver, accroître
En soi le désir
D’embrasser l’univers,
De se l’incorporer.
Toujours se réjouir
De ce désir inépuisable
D’être en tout,
D’être celui qui voudrait devenir
L’azur, l’arbre, le rocher
L’infatigable océan.
(Présent, recueil posthume, éd. Gallimard, 1999)
Toutes les formes artistiques se conjuguent en cours d’existence : vivrelirécrire d’un seul tenant, l’un nourrissant l’autre, alimentant l’autre encore et vice versa ; écrire pour moi, composer ou interpréter pour l’autre, sculpter, construire, peindre, danser, dessiner… et ce à tout âge, ne serait-ce que dans son imaginaire. Portes et fenêtres largement ouvertes sur le monde tel qu’il est : L’honneur de vivre et l’horreur de vivre que le poète Saint-John Perse ne dissocie pas. Léonce Delaunoy, le héros du roman de Violaine Lison Lequel de nous portera l’autre (éd. L’Esperluète, 2026) ne nous épargne aucune facette de la guerre 14-18 dans son atrocité mais ne perd aucune occasion de s’émerveiller des saisons par-dessus les tranchées. Jorge Semprun se répète Le Cimetière marin dans la puanteur des chiottes collectives du camp de Buchenwald. Ne jamais séparer la dénonciation de la célébration.
Si la santé consiste à n’avoir mal nulle part au point d’oublier qu’on a un corps, les dernières années de notre parcours ne permettent pas d’en faire l’économie. Et alors ! Géraldine, mon amie peintre, en fin de cancer éprouvant, contemplait la splendeur des roses de son jardin grâce au rétroviseur fixé à son lit médicalisé à l’initiative d’un de leurs enfants. Qui dira l’inventivité des limites ? Je m’étonnais lorsque ma grand-mère rendait visite à sa voisine, amputée de la cuisse, porteuse du toujours même éclair au chocolat : elle connaissait son goût pour cette pâtisserie. Ma très vieille amie, lectrice invétérée, a disposé un livre en trois points différents de son ultime logement de manière à en avoir un sous la main à chaque déplacement.
On aimerait ne fréquenter que ces êtres de paisible lumière mais on ne peut négliger les râleurs, les jamais contents, les souffrant d’eux-mêmes et le faisant payer à l’entourage dont ils envient la grâce de joie. Parfois on s’émerveille de découvrir sous la couche durcie un bourgeon inespéré.
Exercice de reconnaissance, oui. Je chéris ce mot plein : toi que j’ai connu autrefois, je te reconnais sous tes rides ; je salue ta valeur ; j’exprime ma gratitude ; intrépide, je pars en reconnaissance à travers un terrain miné afin que d’autres ne sautent pas sur une mine enfouie. Et parce que la poésie est ma langue maternelle, qu’elle soit en vers libres ou en prose poétique, j’ose écrire :
Tu vas,
Tu avances en vie.
Parfois tu te retournes et t’étonnes :
Le temps derrière toi,
Tapis de plus en plus vaste.
Tu crois en avoir fini.
Tu te penses arrivée.
Alors que tu inaugures,
À chaque aube,
Un chemin inédit
(Chaque aurore te restera première, éd. Atelier des Noyers, 2020)
De l’aube elle garde un air de royauté. Si démunie soit-elle, elle porte trace d’anciennes richesses. Comme une cape l’immuniserait du mal, du gel. On l’aperçoit égarée dans une rue, une gare, un bureau ; on la voit pareille à toutes les femmes. Une fine poussière recouvre déjà son visage qui fut vif, brillant et malicieux ; un retard dans les gestes, la démarche, l’achemine, loin du fracas et de la fureur, vers la blessure toujours fraîche des tombes. De l’enfance elle détient un talisman. (Sauvegardée)
in Feux dans la nuit 
Née en Belgique, philologue de formation, professeure de lettres, conférencière, Colette Nys-Mazure aime travailler en correspondances avec des artistes....
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