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Les puissances moyennes se mobilisent

Par Jean-Christophe Bas

Dans leur course brutale pour le leadership mondial, États-Unis et la Chine bousculent l’ordre établi depuis 1945. De nouvelles formes d’organisation internationale émergent pour résister à cet étau.
En avril dernier se tenaient à New York, dans l’indifférence générale, les auditions des quatre candidats au poste de secrétaire général des Nations unies pour succéder, le 1er janvier prochain, à António Guterres, alors que le monde assiste depuis quelques années, impuissant et médusé, à la marginalisation inexorable de cette institution dans les affaires du monde. Au terme de neuf années de mandat, peu de gens connaissent même le nom de l’actuel chef de l’ONU, ancien Premier ministre portugais, qui n’est jamais parvenu à mettre l’organisation au centre du nouveau (dés)ordre mondial, ni même à en orienter le cours.

L’ONU avait pourtant établi un cadre international minimal et efficient garantissant paix, stabilité et dialogue entre les nations pendant plus de soixante-quinze ans. Guterres n’est pas en cause personnellement. Il faut simplement se rendre à l’évidence : depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et les agissements de Donald Trump – Venezuela, Iran, peut-être Cuba et, demain, le Groenland – deux pays membres permanents du Conseil de sécurité, qui devraient être les garants du droit international, ont enfreint la règle fondamentale de l’intégrité territoriale des États. On assiste au retour de la force brutale et de la logique des empires, maîtres de leurs zones d’influence respectives.

Dans un monde marqué par l’interdépendance entre les nations et les économies, l’état de polycrises qui prévaut – insécurité énergétique, sanctions économiques unilatérales, volatilité du prix des matières premières, cyberattaques, imprévisibilité des règles du commerce international, incertitude sur la fluidité et la sécurité des voies d’approvisionnement… – rend plus que jamais indispensable l’établissement de règles de coopération internationale.

Il paraît peu vraisemblable que l’on parvienne, pour reprendre l’expression imagée anglaise, à remettre le génie dans la bouteille (« put the genie back in the bottle »), autrement dit à revenir en arrière et rétablir ce cadre tel qu’il a pu exister depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est certainement pas l’ubuesque « Conseil de la paix » créé par et pour Donald Trump en janvier dernier qui y pourvoira. Ni de savoir si l’Inde ou tel pays d’Afrique ou d’Amérique du Sud vont devenir ou non membres du Conseil de sécurité. Seul un véritable changement de paradigme, une remise à plat des principes fondateurs, du mode de fonctionnement et de la gouvernance permettra de relancer de façon crédible l’idée d’un cadre global de coopération et de paix, et tenant compte des basculements du monde auxquels nous assistons depuis la fin de la guerre froide.

Premier basculement : les fondements du monde occidental – démocratie, état de droit, droits de l’homme, coopération internationale – sont profondément remis en cause tant de l’intérieur (États-Unis, Argentine, Slovaquie, Turquie…) que de l’extérieur, sous la poussée continue d’un « Sud global » de plus en plus déterminé à établir un monde multipolaire dans lequel les pays occidentaux ne fixeront plus les règles du jeu. Il est illusoire de croire que de l’après-Trump surgira une Amérique apaisée et désireuse de rétablir une alliance forte avec l’Europe et protectrice de sa sécurité et de renforcer le fonctionnement des Nations unies. Même si les Démocrates devaient l’emporter lors du scrutin de mi-mandat en novembre ou lors de la présidentielle de 2028, l’Europe restera tributaire des cycles courts de deux ans de la politique américaine. Quelle que soit la future orientation du Congrès, les États-Unis vont demeurer un pays ultrapolarisé incapable de garantir une alliance durable avec l’Europe.

Deuxième basculement, les évolutions démographiques profondes et rapides sont en train de recomposer le monde dans lequel nous vivons. Leurs conséquences sur les flux migratoires sont à peine perceptibles aujourd’hui. Dans un numéro précédent, nous reprenions le titre d’une série d’articles parus dans le New York Times : « The World is becoming more African ». Alors que l’Afrique représentait à peine 8 % de l’humanité en 1950, elle comptera pour un quart en 2050 avec un âge médian de sa population de 19 ans, une courbe démographique vertigineuse qui contraste avec celle, poussive, de création d’emplois pour les jeunes. Dans le même temps, l’Europe, la Corée du Sud, le Japon, et bientôt la Chine, n’auront d’autre choix que d’accueillir un nombre croissant d’immigrés afin de pourvoir à leurs besoins d’emplois.

Troisième basculement, le réchauffement climatique et les risques liés à l’IA, de nature existentielle, ne peuvent plus être ignorés sur aucun point de la planète et justifient à eux seuls l’établissement d’un cadre de coopération internationale. Pendant combien de temps encore des pays – au premier rang desquels les États-Unis – qui refusent de voir cette réalité pourront-ils encore prétendre exercer un leadership sur les affaires du monde ? La récente encyclique du pape Leon XIV, Magnifica Humanitas, portant sur le besoin de protection de la personne humaine et la responsabilité des dirigeants publics et privés, vient nous le rappeler.

Le retour du religieux dans de nombreux pays, de toutes obédiences et confessions mais le plus souvent sous des formes radicales et fréquemment teinté de populisme, et son interférence dans les politiques publiques nationales et internationales, constitue le quatrième basculement, moins communément cité. Comment faire coexister et interagir pacifiquement des pays et des peuples dont la vision de l’Homme, de son libre arbitre, de son rapport au divin divergent de plus en plus fondamentalement, où des actes odieux et des guerres peuvent être engagés au nom d’une croyance que d’autres ne partagent pas ? Comment prendre en compte et respecter les convictions de tous en l’absence d’un cadre commun fixant des règles admises de tous ?

Face à ces défis et le besoin de trouver d’urgence des réponses appropriées, l’Europe a un rôle majeur à jouer, en dépit de son décrochage économique et technologique par rapport aux États-Unis et à la Chine au cours des dernières années. Comme le répète Philippe Aghion, prix Nobel d’économie 2025, elle doit mettre en valeur son soft power, qui est réel aux yeux de nombreux chercheurs, entrepreneurs et innovateurs, et qui s’articule autour de trois axes forts : l’Europe incarne un modèle ultime de pluralisme et démocratie dans le monde ; un modèle social garantissant cohésion et apaisement au sein des sociétés ; un modèle de production et de mode de vie durable et protecteur de la planète. Et un attachement indéfectible au droit international et au multi­latéralisme ayant su s’adapter à un monde multi­polaire en devenir dans lequel aucune puissance ne peut imposer sa volonté sans construire des consensus et forger des alliances.

Des initiatives conformes aux vœux du Premier ministre canadien, Mark Carney, qui appelait à Davos, en janvier dernier, à la constitution d’alliances de puissances moyennes, se mettent en place avec succès, avec notamment la coalition des volontaires pour l’Ukraine et la constitution d’une force multinationale pour le détroit d’Ormuz. Des cadres souples et adaptables auxquels se sont joints notamment le Canada, l’Australie, la Corée du Sud, le Japon et même la Chine pour la seconde. Peut-être est-ce là l’amorce de ces nouvelles formes de coopération internationale capables de desserrer l’étau funeste de la rivalité entre les États-Unis et la Chine pour le leadership mondial ? De telles alliances, ouvertes aux pays du Sud, sont en mesure de faire émerger des consensus sur de nombreux sujets majeurs.

Le monde ressemble à cet extrait célèbre du film Le Dictateur réalisé par Charlie Chaplin en 1940, dans lequel Adenoïd Hynkel rêve de devenir le maître du monde tout en jonglant avec un globe terrestre qui finit par lui exploser à la figure. Le monde n’a pas besoin d’avoir à sa tête une puissance hégémonique au joug écrasant. Comme le rappelle avec sagesse Amin Maalouf dans Le Labyrinthe des égarés, « ni l’Occident ni ses nombreux adversaires ne sont aujourd’hui capables de conduire l’humanité hors du labyrinthe où elle s’est fourvoyée ».

Jean-Christophe Bas est vice-président de l’Institut Aspen France....

Dans leur course brutale pour le leadership mondial, États-Unis et la Chine bousculent l’ordre établi depuis 1945. De nouvelles formes d’organisation internationale émergent pour résister à cet étau. En avril dernier se tenaient à New York, dans l’indifférence générale, les auditions des quatre candidats au poste de secrétaire général des Nations unies pour succéder, le 1er janvier prochain, à António Guterres, alors que le monde assiste depuis quelques années, impuissant et médusé, à la marginalisation inexorable de cette institution dans les affaires du monde. Au terme de neuf années de mandat, peu de gens connaissent même le nom de l’actuel chef de l’ONU, ancien Premier ministre portugais, qui n’est jamais parvenu à mettre l’organisation au centre du nouveau (dés)ordre mondial, ni même à en orienter le cours. L’ONU avait pourtant établi un cadre international minimal et efficient garantissant paix, stabilité et dialogue entre les nations pendant plus de soixante-quinze ans. Guterres n’est pas en cause personnellement. Il faut simplement se rendre à l’évidence : depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et les agissements de Donald Trump – Venezuela, Iran, peut-être Cuba et, demain, le Groenland – deux pays membres permanents du Conseil de sécurité, qui devraient être les garants du droit international, ont enfreint la règle fondamentale de l’intégrité territoriale des États. On assiste au retour de la force brutale et de la logique des empires, maîtres de leurs zones d’influence respectives. Dans un monde marqué par l’interdépendance entre les nations et les économies, l’état de polycrises qui…

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