Le 13 juillet 1935, l’écrivain livre devant les élèves du collège de Sète une leçon exigeante qui reprend les idées-forces et en appelle à l’intelligence.
Le monde est devenu, en quelques années, entièrement méconnaissable aux yeux de ceux qui ont assez vécu pour l’avoir vu bien différent. Songez à tous les faits nouveaux – entièrement nouveaux – prodigieusement nouveaux qui se sont révélés à partir du commencement du siècle dernier.
Tenez, je vous ferai ici un petit conte pour bien accuser la pensée que je vous propose, et qui est, en somme, l’entrée du genre humain dans une phase de son histoire où toute prévision devient – par cela seul qu’elle est prévision – une chance d’erreur, une production suspecte de notre esprit.
Veuillez donc supposer que les plus grands savants qui ont existé jusque vers la fin du xviiie siècle, les Archimède et les Newton, les Galilée et les Descartes, étant assemblés en quelque lieu des Enfers, un messager de la Terre leur apporte une dynamo et la leur donne à examiner à loisir. On leur dit que cet appareil sert aux hommes qui vivent à produire du mouvement, de la lumière ou de la chaleur. Ils regardent ; ils font tourner la partie mobile de la machine. Ils la font démonter, en interrogent et en mesurent toutes les parties. Ils font, en somme, tout ce qu’ils peuvent…
Mais le courant leur est inconnu, l’induction leur est inconnue ; ils n’ont guère l’idée que de transformations mécaniques. « À quoi servent ces fils embobinés ? », disent-ils. Ils doivent conclure à leur impuissance. Ainsi, tout le savoir et tout le génie humain réunis devant ce mystérieux objet, échouent à en découvrir le secret, à deviner le fait nouveau qui fut apporté par Volta, et ceux que révélèrent Ampère, Œrsted, Faraday et les autres… (N’omettons pas, ici, de remarquer que tous ces grands hommes qui viennent de se déclarer incapables de comprendre la dynamo tombée de la terre aux enfers ont fait exactement ce que nous-mêmes faisons, quand nous interrogeons un cerveau, le pesant, le disséquant, le débitant en coupes minces et soumettant ces lamelles fixées à l’examen histologique. Ce transformateur naturel nous demeure incompréhensible…) Remarquez aussi que j’ai choisi, dans mon exemple de la dynamo, des esprits de première grandeur, qui se trouvent réduits à l’impuissance, à l’impossibilité radicale de s’expliquer un appareil dont la conduite et l’usage sont familiers aujourd’hui à tant d’hommes et qui, d’ailleurs, sont devenus indispensables à la vie sociale.
Songez quel effort d’adaptation s’impose à une race si longtemps enfermée dans la contemplation, l’explication et l’utilisation des mêmes phénomènes immédiatement observables depuis l’origine ! En somme, nous avons le privilège – ou le grand malheur – d’assister à une transformation profonde, rapide, irrésistible, totale de toutes les conditions de la vie et de l’action humaines. Elle amorce sans doute un certain avenir, mais un avenir que nous ne pouvons absolument pas imaginer. C’est là, entre autres nouveautés, la plus grande, sans doute. Nous ne pouvons plus déduire de ce que nous savons, quelque figure du futur à laquelle nous puissions attacher la moindre créance.
Nous ne voyons, de toutes parts, sur cette terre, que tentatives, expériences, plans et tâtonnements précipités dans tous les ordres. La Russie, l’Allemagne, l’Italie, les États-Unis sont comme de vastes laboratoires où se poursuivent des essais d’une ampleur jusqu’ici inconnue ; où l’on tente de façonner un homme nouveau ; de faire une économie, des mœurs, des lois et jusqu’à des croyances nouvelles. On voit partout que l’action de l’esprit créant ou détruisant furieusement, multipliant des moyens matériels d’énorme puissance, a engendré des modifications d’échelle mondiale du monde humain, et ces modifications inouïes se sont imposées sans ordre, sans frein ; et surtout sans égard à la nature vivante, à sa lenteur d’adaptation, à ses limites originelles. En un mot, on peut dire que l’homme, s’éloignant de plus en plus, et bien plus rapidement que jamais, de ses conditions primitives d’existence, il arrive que tout ce qu’il sait, c’est-à-dire tout ce qu’il peut, s’oppose fortement à ce qu’il est.
Et alors, que voit-on à présent ? Que constate chacun de nous dans sa propre existence, dans les difficultés qu’il trouve à la soutenir, dans l’incertitude croissante du lendemain ? Chacun de nous sent bien que les conditions se font de plus en plus étroites, de plus en plus brutales, de plus en plus instables – tellement que, au sein de la civilisation la plus puissamment équipée, la plus riche en matière utilisable et en énergie, la plus savante en fait d’organisation et de distribution des idées et des choses, voici que la vie individuelle tend à redevenir aussi précaire, aussi inquiète, aussi harcelée, et plus anxieuse, que l’était la vie des lointains primitifs. Les nations elles-mêmes ne se comportent-elles point comme des tribus étrangement fermées, naïvement égoïstes ?
Tout ceci rend poignante et pleine de dangers la contradiction qui existe à présent entre les diverses activités de l’homme ; la nature matérielle lui est de plus en plus soumise : il a profondément transformé ses notions du temps, de l’espace, de la matière et de l’énergie.
Mais il n’a presque rien su reconstruire dans l’ordre spirituel et social. Le monde moderne, qui a prodigieusement modifié notre vie matérielle, n’a su se faire ni des lois, ni des mœurs, ni une politique, ni une économie, qui fussent en harmonie avec ces immenses changements, ses conquêtes de puissance et de précision.
Le malaise actuel me paraît donc être une crise de l’esprit, une crise des esprits et des choses de l’esprit. Nos esprits sont pénétrés d’habitudes que les bouleversements rapides des dernières années ont déconcertées sans les détruire ; et nous portons aussi le poids des erreurs sur l’avenir commises par les hommes qui nous ont précédés et qui peut-être ne pouvaient guère ne pas les commettre.
En voici un exemple qui me paraît bien significatif. En 1881, Bismarck est au faîte de sa gloire et de son autorité. Il est en vérité l’arbitre, presque le maître de l’univers politique. Il convoque à Berlin un congrès où tous les ministres des Affaires étrangères d’Europe sont appelés. Il s’agit de régler le sort de l’Afrique et le partage des terres encore libres ou disputées qui s’y trouvent. Bismarck n’exige rien pour son pays. Il suggère à la France d’étendre sa domination sur la Tunisie. Il donne le plus riche morceau de l’Afrique, le Congo, le Katanga, à Léopold II, roi des Belges. Il ne lui vient pas à l’esprit que, dans fort peu d’années, l’Allemagne exigera des colonies et s’engagera bientôt dans une politique d’expansion mondiale qui conduira fatalement à la guerre et à la ruine de son œuvre.
C’est que Bismarck, quels que fussent son génie et sa faculté de prévoir, était à son insu dominé par une vision des choses formée, et comme solidifiée, par son éducation. Il voyait l’Europe et le monde selon l’histoire et la science politique et économique qu’il avait apprises dans la première moitié du xixe siècle. Il a agi selon sa jeunesse.
Ce texte est extrait de Toute pensée a son port d’attache, ouvrage qui retranscrit le discours prononcé par l’écrivain, poète, philosophe et académicien Paul Valéry (1871-1945) dans sa ville natale en 1935.





