Des nuits du Palace au tube C’est la ouate, elle a fait la fête avec le tout-Paris des années 1970 et 1980, mais c’est au théâtre qu’elle a fini par trouver sa voie, et bien plus encore.
Il y a des spectacles que l’on choisit et d’autres qui vous choisissent. Pour Caroline Loeb, À la folie, présenté à l’Espace Roseau Teinturiers pendant le Off d’Avignon, appartient à la seconde catégorie. Adaptée du livre éponyme de Joy Sorman, consacré au quotidien d’une unité psychiatrique, la pièce touche à une réalité qu’elle connaît de l’intérieur.
En mars 2025, disparaît son frère cadet, Martin Loeb. L’acteur devenu peintre et graveur avait été diagnostiqué schizophrène à la fin de l’adolescence, après une double prise d’acide. Son existence se partage ensuite entre hospitalisations, traitements lourds et échappées artistiques. Quand Caroline parle de lui, elle évoque surtout sa présence. « Il avait un rapport au monde très brut, douloureux, et, tout à coup, il sortait des phrases poétiques qui me scotchaient, comme “La peinture est mon sang” ou encore “Je chevauche le vide”. »
Dans son adaptation, elle ajoute plusieurs personnages fictionnels, dont Valentin, l’alter ego de Martin. La pièce est nourrie par les dix dernières années passées à ses côtés et, surtout, par la période du covid, lorsque chaque jour elle traversait un Paris désert pour aller le voir. « Il me disait “Tout le monde me copie”, amusé de voir la planète entière découvrir à son tour une forme de confinement qu’il connaissait depuis longtemps. »
« J’ai été élevée à l’art brut depuis l’enfance, vu que mon père est le galeriste Albert Loeb. J’ai grandi avec les livrets de Dubuffet sur Aloïse Corbaz et les autres. Mais, il y a un monde entre ces représentations et l’expérience réelle de ces personnes. » D’où l’enjeu du spectacle dont elle assure la mise en scène et dans lequel elle joue aux côtés de Mourad Boudaoud, Gigi Ledron et Claire Nebout. « Le sujet est tellement subtil. J’avais besoin de faire quelque chose de juste. Parce qu’on rit aussi, au milieu de cette souffrance. »
Philippe Morillon, Loulou de La Falaise, Caroline Loeb, Thadée Klossowski et Mounia Orosemane lors du bal Venise, Le Palace, Paris, 1978
Pour les cinéphiles, le visage de Martin Loeb reste associé à Mes petites amoureuses, le film que tourne Jean Eustache en 1974, sur son adolescence en province. Le garçon a alors 13 ans. Caroline le recommande au cinéaste lorsqu’il cherche un jeune acteur pour le rôle principal. Cette rencontre se fait dans le Paris qu’elle commence à fréquenter au début des années 1970, de retour de New York où elle a passé une partie de son enfance. Grâce à sa cousine, Isabelle Weingarten, l’une des interprètes de La Maman et la Putain, elle fait une brève apparition dans le film : « Je lisais le journal à la terrasse des Deux Magots, puis j’ai commencé à aller à La Coupole. J’avais 17 ans. »
Ce café du quartier Vavin est un des repaires du tout-Paris artistique et intellectuel. C’est là qu’elle entre dans le cercle d’Eustache. « Ça reste un mystère comment je suis devenue copine avec Jean, Jean-Noël Picq, Jean-Jacques Schuhl et le “beau Georges”. Je n’étais pourtant l’amante d’aucun d’eux, raconte-t-elle en riant. Ils étaient extrêmement drôles et pleins d’esprit, mais aussi misogynes. J’étais là comme la coccinelle de Gotlib. » Elle se souvient d’une histoire que Jean-Noël Picq répétait sans arrêt : celle d’un café où les toilettes des femmes communiquaient avec celles des hommes. Un trou percé dans la cloison permettait aux plus vicieux d’épier les clientes. « Picq la racontait et la reracontait, en ajoutant à chaque fois de nouveaux détails. » Le réalisateur en tirera plus tard Une sale histoire.
Martin Loeb est ainsi choisi pour Mes petites amoureuses. « Le tournage a été très compliqué. Eustache était ivre mort en permanence. D’ailleurs, au générique, on peut lire : “Conseiller technique : Mr Jack Daniel.” Mon frère était trop fragile. Je ne crois pas que cette expérience lui ait fait du bien. » En plus de La Coupole, de La Closerie des Lilas et du Rosebud, elle découvre un Paris où les milieux se mélangent joyeusement, toutes générations confondues. « Tout était décloisonné. »
Sa boussole, c’est Le Sept. Ouvert rue Sainte-Anne par Fabrice Emaer, ce club gay devient l’un des lieux phares de la nuit parisienne des années 1970. « La culture gay a été la base de mon éducation. Le Sept était un concentré de glamour, d’esprit, d’intelligence, de culture. Tout le monde adorait les vieux films hollywoodiens, tout le monde avait lu Proust. Quand je rencontre Yves Saint Laurent et Loulou de la Falaise, j’ai l’impression d’être avec le baron de Charlus et la duchesse de Guermantes. » Elle y croise aussi Kenzo, Andy Warhol, Robert Mapplethorpe, qui la photographie, et bien d’autres. Au sous-sol, Guy Cuevas est aux platines : « Il pouvait passer du James Brown, suivi d’un air de Tosca, puis les hélicoptères d’Apocalypse Now, et puis du disco. Pour moi, la chanson Cherchez la femme de Dr. Buzzard’s Original Savannah Band, c’est la bande-son du Sept. »
Début 1978, le temple du disco ouvre ses portes : le Palace. Caroline y est tous les soirs. « Fabrice Emaer avait compris quelque chose d’essentiel. Il fallait des gens riches pour que ce lieu fonctionne, et d’autres, comme moi, sans un sou mais qui faisaient le décor. » Avant de se déhancher sur le disco de Guy Cuevas, il faut déjà passer l’entrée, filtrée par les physionomistes Edwige Belmore, Paquita Paquin et Jenny Bel’Air. Les soirées costumées deviennent une signature du club. La fêtarde en rit encore en se souvenant du bal vénitien organisé par Karl Lagerfeld : « Un type était déguisé en parasol fermé du Lido ! Ces années-là ont été une école de la mise en scène de soi. On était tous des personnages. C’est une époque où comptaient avant tout la personnalité et le look. On allait aux puces tous les week-ends pour trouver des vêtements et des accessoires. » Puis, venait la nuit : « on dansait jusqu’à sept heures du matin. En sortant, il y avait cette odeur très particulière des boucheries qui venaient d’ouvrir. J’habitais juste en face du Palace. Le plus difficile était de rentrer chez moi sans me faire écraser. »
Derrière l’euphorie, il y a une part plus sombre : « La cocaïne et l’héroïne étaient partout. » Elle évoque aussi la présence d’adolescents de 12 ou 13 ans, comme Eva Ionesco ou Christian Louboutin. « Personne n’y voyait à redire. C’est très révélateur de cette époque post-68. J’avais dix ans de plus qu’eux, mais on était lâchés par nos parents. On était en roue libre. » Les nuits débordent largement du cadre du disco. Avec une bande de filles du Palace, dont Sophie Calle, Marie Beltrami et Paquita Paquin, Caroline part certains week-ends faire du strip-tease dans des fêtes foraines en province. « On se déshabillait devant des ploucs pour 200 francs. On trouvait ça rock. On n’en avait rien à foutre. »
Pour l’ouverture des Bains Douches, fin 1978, la voilà attachée de presse. « Parce que j’avais un carnet d’adresses avec tous les fêtards de Paris. » Elle s’en souvient encore : « Les travaux étaient à peine finis, la peinture encore fraîche. Les femmes en robes Mugler ressortaient avec des traces partout. On se serait cru dans Playtime de Jacques Tati ! » Aux platines, se succèdent Henri Flesh, Philippe Krootchey et Octavio. « Une musique plus new wave, moins disco que celle du Palace. Mon truc, c’était le funk, la soul, toute la musique noire américaine. Ce son-là a accompagné quinze ans de ma vie, tous les soirs en boîte. »
Et New York ? La clubbeuse y fait plusieurs incursions. D’abord, en 1981, lorsque Kenzo, où elle travaille brièvement comme vendeuse, l’envoie chez Bloomingdale’s comme représentante de la marque. Puis, deux ans plus tard, quand Michael Zilkha, fondateur du label ZE Records, qui produit notamment Kid Creole, alors au sommet de sa popularité, tombe par hasard sur ses brouillons de chansons. « Il les trouvait très gainsbouriens. » Direction Electric Lady Studios, le studio d’enregistrement fondé par Jimi Hendrix. Le lieu est en plein travaux. « Des fils pendaient partout. Et on était bien allumés. » Parmi les morceaux enregistrés figure Narcissique, qui reste l’une de ses chansons préférées. « Comme Kid Creole était dans le studio d’à côté, tous ses musiciens sont venus jouer sur mon disque. » Lorsque l’album Piranana paraît, c’est un flop. « Une journaliste a même écrit que je chantais comme un cochon qu’on égorge », dit-elle en riant.
Les nuits new-yorkaises, aussi, sont intenses. Après les sessions d’enregistrement, elle file au Mudd Club et, lors d’autres séjours, à l’Area, autre club très branché. Elle en est d’ailleurs un peu à l’origine : lorsqu’elle rencontre Eric Goode, il est artiste et s’intéresse déjà aux animaux sauvages, une passion que l’on retrouvera dans sa série documentaire Tiger King. « Je l’ai emmené aux Bains Douches et il a flashé sur l’endroit. Il s’en est inspiré pour créer Area. » Dans la foulée, un road-trip à la Hunter S. Thompson : « Des gens riches cherchaient quelqu’un pour conduire leur voiture de New York en Californie. On a ainsi traversé le pays en quatre jours dans une Pontiac Firebird rouge, le pied au plancher et au Jack Daniel’s. » L’Amérique, version express : « Les bayous, la Louisiane, le Texas… À Mobile, en Alabama, on a vu passer un pick-up avec des types du Ku Klux Klan, armés de fusils. Je n’avais pas mon permis, mais j’ai pris le volant. Un pneu a éclaté, j’ai freiné d’un coup : la voiture s’est mise à tourner sur elle-même au milieu de la route. Heureusement, il n’y avait personne. »
Des deux côtés de l’Atlantique, le début des années 1980, c’est l’effervescence artistique. À New York, Keith Haring, Basquiat, Robert Mapplethorpe, Talking Heads, la naissance du hip-hop autour d’Afrika Bambaataa et Grandmaster Flash, Madonna, et toute la faune downtown. À Paris, même énergie créative : les radios libres, Claude Montana, Philippe Starck, les Musulmans fumants, mais aussi Pierre et Gilles, KaS Product, Actuel, Thierry Mugler, Jean-Paul Gaultier, la Figuration libre, Téléphone, les Rita Mitsouko. Au milieu de cette effervescence, Caroline collabore avec le photographe et réalisateur Jean-Baptiste Mondino, un vrai personnage. « Il avait un humour hyper trash. C’était un grand vanneur. Je me suis pris quelques piques dont il m’a fallu des années pour m’en remettre. D’une insolence à toute épreuve, il arrivait à capter quelque chose de vrai pendant les shootings. »
Leur collaboration commence un peu par hasard. Quelques années plus tôt, Caroline Loeb est épatée par le spectacle White Dreams de Graziella Martinez, au théâtre d’Orsay (le futur musée d’Orsay) : une actrice rousse y surgit du plancher. Elle s’appelle Frankie Diago. Les deux femmes se lient d’amitié. Frankie travaille auprès de Mondino comme styliste et, un jour de 1980, elle demande à Caroline de la remplacer. « J’allais chercher des accessoires et des vêtements pour des shootings de pochettes de disques. Je traversais Paris à mobylette avec des sacs accrochés de partout. » Son endroit préféré, la société de location Régifilm. « La caverne d’Ali Baba ! » Elle va aussi souvent chez le loueur Vachon.
À chaque pochette d’album, sa mise en scène. Pour Christophe, elle déniche le pantalon jaune sur Pas vu, pas pris. « Je l’ai récupéré après et l’ai porté pendant longtemps. » Pour La Nouvelle Vie de Michel Jonasz, elle repeint un mur en bleu. Alain Chamfort vient jusqu’à son studio de la rue Saint-Jacques essayer le smoking trouvé pour Amour année zéro. Pour Nuit d’amour de Bernard Lavilliers, Mondino s’inspire des vieux films noirs. Pour Confidence pour confidences, Jean Schultheis devient la cible d’un lanceur de couteaux de cirque. Et quand Caroline enregistre Piranana pour ZE Records, c’est à lui qu’elle confie la couverture : un portrait épuré, réhaussé d’une intervention graphique des Musulmans fumants, ses copains du Palace.
Puis, c’est la gueule de bois : Fabrice Emaer meurt en 1983, le Palace ferme quelques mois, le sida fait ses premiers ravages. Les années folles s’achèvent, les « années pub » commencent. En 1986, celle qui circulait aussi librement entre les boîtes de nuit que dans les milieux artistiques est soudain réduite à une seule identité : chanteuse du tube C’est la ouate, qui lui colle à la peau comme un tatouage. Surexposition médiatique, échec de l’album suivant, période de creux : tout cela finit par la conduire ailleurs. Ce virage s’appelle Michel Hermon.
En 1993, ce comédien qu’elle connaissait bien lui demande de l’aider à choisir un costume de scène pour un récital consacré à Édith Piaf aux Bouffes du Nord. « Je passe aux répétitions et, là, tout à coup, je sais exactement ce qu’il faut faire pour le mettre en scène. » Comme si tout ce dont elle s’était imprégnée depuis l’enfance, qu’il s’agisse d’images, de photos, de spectacles, de films, de lumières ou de décors, prenait enfin forme et ressortait avec évidence. Elle propose à Hermon de le diriger, il accepte sans hésiter. « Ça m’a sauvé la vie. »
Le théâtre l’a toujours fascinée. « J’ai raté le Conservatoire trois fois. Alors, je l’ai fait au café d’à côté. Je traînais toujours avec les comédiens, je voulais être des leurs. » Dès les années du Sept et du Palace, elle voit les spectacles de Patrice Chéreau, Jérôme Savary, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud. Elle découvre Alfredo Arias et Robert Wilson. Elle passe très vite de la salle à la scène : « Un soir, en boîte, j’aborde Paloma Picasso et son mari Rafael López-Sánchez pour leur dire que j’adore ce qu’ils font. Peu après, Rafael et Javier Arroyuelo m’ont écrit six rôles dans leur spectacle Succès. » Même chose avec Farid Chopel : elle joue à ses côtés dans Santa Claus Is Back in Town, au Palace.
Seul regret : son tube l’empêche de jouer avec Nino Ferrer dans L’Arche de Noé, au Théâtre de l’Unité. « Mon disque allait sortir. Je suis allée voir mes attachées de presse, Jocelyne Baudeau et Michèle Latraverse, les plus branchées des années 1980, et je leur ai dit que je renonçais au spectacle, parce que je sentais que ça allait marcher. » Elle raconte la suite en souriant : « Baudeau m’a dit bien plus tard qu’en sortant du bureau, elles s’étaient bien marrées, persuadées que C’est la ouate ne donnerait rien. »
Son travail de metteuse en scène s’organise petit à petit autour de deux axes. D’un côté, la chanson française, nourrie par sa passion pour le répertoire des années 1900-1930, notamment Yvette Guilbert (« ma première idole »), Mistinguett et Fréhel. De l’autre, des figures féminines. « Je me suis construit très jeune un panthéon de femmes : Dorothy Parker, Marlene Dietrich, Joséphine Baker, Arletty. » S’ajoutent plus tard George Sand et Françoise Sagan. « Elles transcendaient leur genre, inventaient une façon d’être femmes au monde qui n’existaient pas avant elles. Elles étaient libres, brillantes. »
Lorsqu’elle découvre le journal de Shirley Goldfarb, elle est captivée par cette peintre qu’elle a souvent croisée : « Au Sept, au Palace, au Flore, à La Coupole… Petite, perchée sur ses talons, en noir, avec ses grands cils, elle dominait tout le monde du regard. » Ce qu’elle lit la bouleverse. « Je me suis retrouvée à chaque page. Il y était question de solitude, de visions, de beauté, mais aussi de sentiment d’échec, de difficulté à trouver sa place. » Elle pense à Judith Magre pour l’incarner sur scène.
« Au début, elle refuse, sourit-elle, persuadée que ça n’intéressera personne. » Le projet finit par trouver sa place au festival d’Avignon, au Petit Chien. Très vite, la salle affiche complet, puis Paris prend le relais, jusqu’à ce qu’un Molière vienne consacrer la comédienne en 2000. « Le plus drôle, c’est que Judith ne savait pas que j’étais chanteuse. Elle me connaissait uniquement parce que j’avais mis en scène plusieurs spectacles de Michel Hermon, qu’elle ne ratait jamais. Qu’est-ce que ça aurait été si elle l’avait su… »
Arletty, elle, a compris tout de suite. Caroline la rencontre après le tube. « Tout en blanc, aveugle, elle pose les mains sur mon visage. Je portais d’énormes boucles d’oreilles. En les touchant, elle s’exclame : “Ah, qu’est-ce que c’est beau !” Mon attachée de presse, Jocelyne Baudeau, lui dit que j’ai la bouche de travers. Arletty réagit au quart de tour et me lance : “Comme Maud Loty, la reine des Boulevards. Ça vous portera chance.” » Elle avait vu juste....
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