On oppose souvent plaisir, qui peut avoir des aspects négatifs, au bonheur, qui est plus synonyme d’équilibre et de plénitude durable… Mais les choses ne sont pas si simples.
La question du bonheur est au centre des questionnements de l’humain depuis toujours. Si les philosophes pensent le bonheur avec la raison et cherchent à le construire, ceux qui sont engagés dans une démarche spirituelle expérimentent le bonheur comme une grâce ou un éveil. Éric Vinson qui a grandi dans un milieu familial associant catholicisme et bouddhisme tibétain se penche sur la religion et la spiritualité depuis de très nombreuses années. Il a une approche philosophique et spirituelle. Enseignant, chercheur et consultant, il considère que le spirituel n’est pas tant une activité en soi que la manière d’accomplir cette activité (religieuse ou non) en y attachant une quête de sens qui déborde les réponses matérialistes. C’est un sujet développé notamment dans Le spirituel, Un concept opératoire en sciences humaines et sociales (éd. Presses universitaires de Louvain) ouvrage paru en 2022 qu’il a codirigé. Il est directeur pédagogique de l’Institut d’Études Bouddhiques (IEB, Paris).
Selon les philosophes, depuis l’Antiquité, le bonheur est fondé sur l’éthique et la réflexion rationnelles… Qu’est-il, d’un point de vue spirituel ?
La même chose ! Le spirituel est inséparable de l’éthique, alors que l’éthique sans le spirituel tourne au moralisme, au puritanisme. Loin d’être coupé de la raison, le spirituel en constitue l’expression la plus élevée, mais avec un passage à la limite, une rupture de niveau vers le « supra rationnel », opposé de l’irrationnel. Idéologisé en rationalisme, le rationnel se distingue ici du raisonnable, auquel aucun mot en -isme ne correspond. Spirituel et raisonnable ont des liens profonds. En témoigne tout l’élan de la philosophie antique « comme exercices spirituels et manière de vivre », Pierre Hadot l’a si bien rappelé. Oui, la philosophie relève d’abord et avant tout du spirituel, ils partagent l’une et l’autre une même vision du bonheur. Mais, comme toujours, les difficultés – historiques, sémantiques, etc. – abondent… De cette inséparabilité de la philosophie et du spirituel, le christianisme est à la fois le fruit et l’héritier, le négateur et le corrupteur, ainsi que le transmetteur. Il ose dire : « Au commencement était le Logos », intraduisible mot-clé de la philosophie grecque, qui désigne à la fois ce que l’Occident avec les siècles appellera la « Raison », mais d’abord – dans ce prologue de l’Évangile selon Jean – « Dieu », et en l’occurrence son « Fils ». Le « Dieu de Jésus-Christ » et le « Dieu des philosophes et des savants », pour citer Pascal, ne serait-il qu’un ? Et le grand malheur de l’Occident, de l’avoir si souvent oublié, voire nié, comme le fait lui-même ce génie ? À la différence de l’Orient…
L’attention extrême aux mots, aux définitions et nuances, caractérise l’exercice philosophique. Ici, raisonnable pose un problème : il semble pusillanime, eau tiède, petit-bourgeois… Sagesse serait mieux, ce terme où chemin philosophique et chemin spirituel convergent encore et toujours. Or, « qui vit sans folie n’est pas si sage qu’il croit » selon La Rochefoucauld. Ainsi, il n’est peut-être pas rationnel d’aimer la vie, mais il est raisonnable de le faire… avec sa part de folie ! Pour paraphraser saint Paul, parlant du Christ : « Folie aux yeux des hommes, sagesse aux yeux de Dieu », c’est-à-dire du point de vue spirituel… Ce raisonnable-là est la phronésis, « sagesse pratique » des Anciens : une raison ouverte à Cela qui la dépasse, et auquel elle mène naturellement. Une « raison-tremplin », ouverte à la folie de l’amour, qui est au cœur même du mot philosophie : amour de la sagesse, mais tout autant sagesse de l’amour. À ce titre la sagesse est, par excellence, l’art de la vie ; de vivre selon ses plus hautes et justes potentialités : le bien, le beau, le vrai, et même Ce qui dépasse encore ce ternaire… Bien au-delà de ce que calcule, mesure la raison.
Qu’entendez-vous par « spirituel » ?
Ce qui relie tout à tout et avec la Réalité ultime, quels que soient le nom et les contours qu’on lui donne. Rien n’est donc exclu du spirituel, mais tout y est vécu avec une qualité, intensité et ouverture caractéristiques. Tout cela dépasse bien sûr les mots, les concepts… Mais puisqu’on a toujours besoin d’en mettre, cinq s’imposent : infini, absolu, non-fabriqué, non-déterminé (c’est-à-dire, libre) et non-duel (c’est-à-dire, sans contradiction). Cinq facettes d’un même Mystère, qui s’impliquent mutuellement selon la logique, qu’il dépasse pourtant. Le bonheur ultime est de faire corps avec ce nec plus ultra qui est aussi le Realissimum (« le plus réel du réel »).
Le bonheur naît-il du sentiment que l’existence a un sens, que l’on fait partie de quelque chose de plus grand que soi ?
« Le sens » est à l’humain ce que l’eau est au poisson. Donc, oui, pas de bonheur dans le non-sens, l’absurde, qui est souffrance, et sans doute parmi les moins supportables. Une douleur à qui l’on parvient à donner sens n’est-elle pas bien moins pénible ? « Il faut imaginer Sisyphe heureux » selon Camus… Pas facile, et cette injonction est parlante : « Il faut… », c’est un diktat, une croyance prescrite, en l’occurrence par une vision désespérée du monde. Cette nocivité du non-sens est d’ailleurs l’une des raisons clés de la rareté du bonheur de nos jours, surtout en France, où il fait pourtant mieux vivre concrètement que dans tant d’autres pays ; mais on y est poisson étouffant à l’air de l’absurde généralisé, du double discours permanent : « moment orwellien » de plus en plus patent et dénoncé…
Quant au sens, il possède trois aspects inséparables : 1) la signification (rapport à la vérité/réalité, le « quoi et pourquoi ? ») 2) l’orientation, finalité (rapport à l’existentiel et l’éthique : le « vers où, pour quoi ? ») et 3) le ressenti sensible, incarné (le « comment tu te sens ? »). Il implique un rapport à l’uni-totalité du réel : du cosmos visible et invisible (ce qu’on appelle chez nous « la nature »), jusqu’à la cité, espace de la relation. Institutionnalisations sociopolitiques du spirituel, les religions sont depuis toujours les langues maternelles du sens. Elles ont été la forme « normale » d’accès à ce dernier, c’est-à-dire au spirituel, et le sont encore pour environ 80 % des humains. Reste qu’avec la modernité, et surtout la sécularisation au xxe siècle en Occident, le religieux et le spirituel se sont peu à peu distingués, voire opposés. L’expérience spirituelle est par excellence reliance harmonieuse : de chacun à lui-même, à autrui et au monde ; c’est la définition commune aujourd’hui. J’y ajoute le point clé à mes yeux : reliance de tout cela, oui mais à la Réalité ultime (Dieu, le Soi, « l’état de Bouddha », le Tao, etc. selon la terminologie choisie). Reliance vécue de l’immanence à la transcendance, en somme.
Illimité, cet « Un le Tout » (y compris le non-visible) est bien sûr « plus grand que nous », mais attention ! Si on aime à le désigner ainsi, cette expression est trompeuse, dangereuse. L’État nation, le Parti, la Race, la Science, le Marché – et même l’Humanité ou la Nature –, sont « plus grands que nous ». Mais à eux seuls ils n’ont rien de spirituel, encore moins d’ultime, bien qu’on aime à les prétendre tels, implicitement ou explicitement : en les faisant idéologies, c’est-à-dire idolâtries. Relevant du « règne de la quantité », ces « gros animaux » sont évidemment relatifs et finis, étant soit artificiels, soit déterminés et mesurables, dichotomiques, manichéens et dogmatiques. Alors que l’Ultime, à la fois immanent et transcendant, visible et invisible, s’avère libre et sans dimension comme l’esprit lui-même : ni grand, ni petit, « ni ceci, ni cela », toutes les traditions authentiques en témoignent. Bernard de Clairvaux, par exemple, qui affirme : « La raison pour laquelle on aime Dieu, c’est Dieu lui-même ; et la mesure de cet amour, c’est de l’aimer sans mesure. »
Votre énumération n’inclut pas les religions…
Car leur raison d’être, leur différence spécifique, c’est de rendre le spirituel (l’infini) accessible à tous et de résister à l’idolâtrie. Mais si elles se déspiritualisent, se corrompent et ne jouent plus ce rôle essentiel, elles se font elles aussi monstres idéologiques voués à la démesure politicienne. On le voit partout actuellement : à Washington, Moscou, Tel Aviv, Téhéran, New Delhi, Pékin… Tel le pape Léon XIV, les spirituels authentiques y résistent. Dernière précision : le spirituel (et le religieux quand ils sont, comme il se doit, indissociables) donne sens à tout, y compris à la souffrance. Mais ce sens spirituel conduit, finalement et paradoxalement, à un dépassement de la recherche, du besoin de sens. Peut-être parce qu’on a trouvé et intégré ce dernier : « Tu es Cela » – « La rose est sans pourquoi » – et que la question s’efface dans la réponse, vécue, expérientielle, intuitive, comme l’allumette dans le brasier qu’elle a allumé. Le sens de la vie, c’est de vivre : la Réalité se suffit à elle-même, et son « être-là » excède ce qu’on entend habituellement par « être » ou « non-être », « sens » et « non-sens », « raison » et « déraison. » Non-dualité, coïncidence des opposés, folle sagesse… Reste alors à contempler, célébrer, faire ce qu’on a à faire. Tout cela dépasse les mots, l’argumentation et même le symbolique, forme de langage cependant la moins inadaptée ici. Sans oublier le danger de « vouloir donner du sens » artificiellement, qui est le propre de l’idéologie : la vie d’un trader, d’un SS, d’un djihadiste n’ont-elles par « du sens » à leurs propres yeux ? Toutes les propositions de sens ne se valent pas, et s’avère ici indispensable le discernement rationnel (philosophique, scientifique) ou intuitif : « le bon sens », la « common decency » d’Orwell. Cette fameuse phronèsis qui résiste à l’hubris…
Vous étudiez les religions : envisagent-elles différemment le bonheur ?
Oui et non. Au fond, elles ont une même approche du bonheur, du sens et de l’accomplissement de la vie humaine individuelle et collective, comme de ce qui y fait obstacle (le mal, le péché, la bêtise, l’hubris, les passions, les actes ou karma négatifs, etc.). Mais superficiellement, les formes, les mots, les mentalités, les trajectoires socio-historiques distinguent les diverses traditions ; et ces nuances, variations sont belles et signifiantes, comme autant de couleurs, saveurs, parures appréciables… du moment qu’on n’oublie pas l’Essentiel qui les fonde toutes. Souvent (mais pas toujours), les sages, les saints, les mystiques, les orants et méditants, les « docteurs » des différents cultes et époques ne diront pas les mêmes mots… mais ils vivront de façon très semblable. Comme des frères. Partout, on retrouve les mêmes types, profils d’accomplis : ermites, traducteurs, bâtisseurs, pédagogues, artistes, politiques, soignants, mystiques fous d’amour, etc. Et les plus grands d’entre eux assument simultanément plusieurs de ces facettes. Mieux on connaît les religions, plus on est frappé par ces similitudes et convergences, qui n’en font que plus apprécier les quelques singularités de chacune. Ainsi, les monothéismes posent le problème (et la solution), à partir d’une inspiration, intuition, symbolisation qu’ils nomment « Dieu » : et le vrai bonheur est alors communion avec Lui. Alors que les bouddhistes partent directement de la souffrance et l’incomplétude humaines, en les affrontant à la racine pour mieux s’en libérer. Hindous et Chinois, chacun à leur façon, combinent en quelque sorte ces deux chemins opposés (théiste ou non-théiste) pour converger vers un unique Sommet. Y aurait-il plusieurs Absolus, plusieurs Infinis ? M’en tenant aux seuls monothéistes, je dirais que juifs, chrétiens et musulmans font la même chose… mais différemment.
Un exemple ?
Le shabbat. Les juifs l’ont « inventé » et le célèbrent le samedi (jour où Dieu a parfait sa Création), les chrétiens, le dimanche (le jour de la Résurrection), et les musulmans, le vendredi (le jour de la création d’Adam et Ève). Mais il s’agit toujours du « jour saint » : le même jour du bonheur… Celui de la gratuité, de la paix, de la relation (de tous avec tous, et avec l’Ultime), la joie, la communion. Et du rappel… Mais dans notre dé-civilisation actuelle, dé-spiritualisée, ivre d’activisme matérialiste, on « hait les dimanches » et l’on veut les abolir. En 1974, une journaliste demanda au 16e Karmapa, maître tibétain légendaire : « Quel est selon vous le plus grand problème de l’Occident ? » Réponse : « Vous ne voulez vraiment pas le savoir ! », commença-t-il. Pressé de répondre, il ne lâcha enfin qu’un mot : « l’hyper-stimulation. » Que celui qui a des oreilles…
Ce bonheur serait une sérénité stable indépendante de ce qui arrive ?
Distinguons d’abord les différents termes disponibles : plaisir, bien-être, bonheur, sérénité, joie, félicité, béatitude... Dans cet exercice, toujours difficile, l’étymologie est un appui ; en l’occurrence, bonheur renvoie à « bonne fortune » : la conjoncture favorable, l’heureux événement. Autrement dit, à un état intérieur qui ne dépend pas d’abord, ou pas essentiellement, de l’intériorité, mais lié à l’extérieur : les aléas de la vie, plaisants en l’occurrence. En français, les nuances entre les termes listés renvoient à plusieurs curseurs : affect plus ou moins « fort », que ce soit en intensité ou en stabilité, durabilité ; et puis, source de l’affect : externe (exogène) ou interne (endogène) à la personne, et dépendant plus ou moins d’elle. Sachant qu’ici, l’intérieur et l’extérieur renvoient en fait à des préconceptions métaphysiques, anthropologiques, souvent inconscientes… Rien de moins, derrière tout ça, que telle ou telle vision de l’homme et du monde : plus ou moins matériel (corporel), psychique ou spirituel ? Plus ou moins libre à l’égard des puissances physiques (le hasard, les forces de la nature et de la société) ou métaphysiques (le Divin, l’invisible).
Ainsi, eudemonia le mot grec ancien traduit habituellement par bonheur, se réfère littéralement au bon daimon, génie. Classiquement, on oppose plaisir (physique, causal, momentané, source potentielle de défauts : immoralité ou délit, addiction, frustration) et bonheur, plus synonyme d’équilibre et de plénitude durable. Mais cette distinction n’est pas inscrite dans l’étymologie, et s’avère en fait conventionnelle, même si très précieuse. Au sens courant, le bonheur est-il au fond si différent du plaisir de vivre, du bien-être global ? Si elle n’est pas philosophiquement, psychologiquement ou spirituellement fondée et assumée en conscience, la distinction plaisir/bonheur ne tient donc pas vraiment, sinon comme une prescription moralisante anti-hédoniste. Pour la plupart, surtout avec l’âge, le bonheur se résume pourtant à la bonne heure, moment agréable reproduit autant que possible. On demeure ici dans un gradient quantitatif, le « bonheur mondain », au sein de ce seul plan ordinaire de réalité ; lui qui n’est que la minimisation des peines et la multiplication des plaisirs, rendant la vie plus facile que l’inverse. Tout cela implique que le « bonheur stable ne dépendant pas de ce qui arrive », l’ataraxia, « absence de troubles » définitive ou quasi, relève précisément d’une sortie de cette logique quantitative, hédoniste, ainsi que d’un affranchissement des contingences extérieures. Une paix intérieure autonome qui serait sans doute comme un premier plan de la « félicité », état et terme qui impliquent en plus la joie, voire l’extase. Des expériences culminantes (peak expériences), dont la stabilisation sans rechute serait la béatitude. Clairement, on excède ici le cadre du bonheur ordinaire, d’une bonne vie humaine standard…
Faut-il renoncer au monde pour être heureux, ou s’y engager autrement ?
Pour peu qu’il existe, le sage, heureux au sens le plus fort, ne peut qu’échapper aux déterminations extérieures, tout en s’ajustant parfaitement à elles : le poisson dans l’eau… Pour qui en est là, intérieur et extérieur ne sont plus que des mots vides, relatifs à l’expérience commune, celle des insensés que nous sommes. Imperturbable et équanime, cet humain accompli expérimente une autonomie radieuse, qui fait de lui un soleil inépuisable, illuminant tout autour par sa simple présence. Parce qu’il est fondu avec la Source ultime, à la lumière, chaleur de laquelle il ne fait plus obstacle par les crispations de son petit moi ; c’est en effet l’idolâtrie de ce tyran minuscule qui augmente l’emprise des circonstances (imprévisibles et parfois pénibles, ou pire) sur notre état d’âme. Toutes les traditions, là encore, sont d’accord pour dire que cette perfection implique de s’affranchir des passions et logiques égotiques ordinaires (appropriation, rivalité, vanité, etc.). Au monastère ou dans la cité, c’est à l’erreur et au mal qu’il faut renoncer, pas au monde, sauf à rendre ces termes synonymes, comme on pouvait le faire en français du xviie siècle. Personnellement, je travaille sur les figures de sages engagés, militants mystiques, méditants en action, tels Gandhi, le Dalaï Lama, Martin Luther King, voire Jaurès, Mandela, ou encore Simone Weil, parmi tant d’autres. Engagés désintéressés, ces spirituels démocrates n’indiquent-ils pas la seule voie sensée dans ce monde en feu ?
L’ataraxie stoïcienne est-elle comparable à l’« équanimité » bouddhiste ?
Comparables, sans doute… Sans oublier que toute comparaison rigoureuse, scientifiquement fondée, demande un travail approfondi sur les notions, langues, œuvres et auteurs, les contextes socio-historiques. À défaut, on est dans l’approximation, les projections, l’incertain… Au vu d’un examen honnête, raisonnable, des deux traditions mis en présence, on constate qu’on y valorise également la stabilité d’âme, d’humeur, le sang froid : une maîtrise de soi qui permet de s’ajuster à la réalité telle qu’elle est. Accueillir d’un front égal les bonnes et mauvaises choses (bons-heurs et mal-heurs) d’ici-bas, en connaissant leur vraie nature, pour ne pas être désarçonné mais continuer à progresser vers la pleine sagesse. Dans le bouddhisme mahayana (celui du nord de l’Asie), on cultive fondamentalement quatre idées clés, quatre motivations inséparables, dites incommensurables : l’amour (« Puissent tous les êtres sensibles jouir du bonheur parfait et de ses causes ») ; la compassion (« puissent-ils être loin de toute souffrance, et de ses causes ») ; la « joie altruiste » (« Puissent-ils s’établir en la joie parfaite ») et enfin l’équanimité, détachement qui étend à nouveau les trois précédentes à tout être sensible, sans exception. Pas de différence entre amis, ennemis, ou neutres : tout le monde est traité au mieux, entre accueil et exigence de croissance. Cette équanimité se veut aussi contagieuse, dans le souhait que tous soient exempts de partialité (désir-attachement ; colère-aversion ou indifférence), source de peines. Elle est donc une bienveillance imperturbable sans parti-pris, tonalité que l’ataraxie grecque, plus sèche, autarcique, ne souligne pas a priori.
En Orient, le bonheur est-il lié à la dissolution du moi ou juste à la suppression du désir ?
Le bonheur ultime semble synonyme de perfection, plénitude stable, dépourvue de limite, contradiction… Pour désigner cet accomplissement suprême, où rien ne manque, les Tibétains ont traduit le mot sanskrit Buddha (Éveillé) par Sangyé, soit littéralement tout purifié (sang… : plus rien à nettoyer, corriger) et tout épanoui (gyé… : plus rien à cultiver, améliorer). Selon le mahayana, ce n’est pas le désir qui est mauvais en lui-même, mais sa corruption en attachement égotique biaisé par l’ignorance. Non-(re)connaissance de la réalité (interne et externe) telle qu’elle est, ce voile déformant défigure celle-ci et la fragmente entre « j’aime/j’aime pas/je m’en fiche » ; et je lutte sans cesse avec moi-même et autrui, pour maintenir ces cloisons artificielles, m’approprier ce que j’aime quitte à en priver autrui ; craindre qu’on me le prenne… Pour me faire exister moi-même, avec beaucoup d’efforts et de tensions, comme séparation et appropriation forcées. C’est sur cette base déviée que s’accumulent les karmas, bons ou mauvais (le plus souvent), filet de causes et conditions qui nous éloignent de cette perfection libératrice. Cet Ouvert… Le problème ici, c’est bien l’égocentrisme narcissique, plus que le simple désir ou moi, organe socio-psychique et linguistique, naturel et utile à sa juste place, en tant qu’outil ; mais trompeur et nuisible s’il devient une fin en soi, une idole exigeante et mutilante. Notamment à travers la quête sans fin des désirs/plaisirs, que le bouddhisme problématise en effet sous le terme de soif. Un défaut qu’il s’agit de corriger, soit en l’abolissant, soit en le transmutant. Plutôt que de dissoudre ou combattre l’ego ou le désir, la métaphore juste me semblerait plutôt de les rendre serviteurs, et finalement transparents, désintéressés, comme un pur élan vital qui s’offre… Une générosité joyeuse mais avisée, lucide, qui ne s’épuise ni ne se perd pas dans le labyrinthe de l’existence. Rien de nihiliste ou doloriste ici, comme on le croit si souvent à tort.
Plaisir de vivre une vie humaine normale en ce monde, le bonheur ordinaire fait quant à lui place à l’ego, à condition de chercher un rapport équilibré, sain, « juste » à ce dernier : ni trop, ni trop peu… Déjà pas une mince affaire.
L’amour inconditionnel (agapè grecque, bhakti hindoue) mène-t-il au bonheur le plus profond ?
Oui, et c’est là que les termes félicité et béatitude s’avèrent plus appropriés, même si peu usités de nos jours… Sachant que agapè et bhakti renvoient intrinsèquement à un background non seulement spirituel, mais religieux, plus exactement mystique. Un amour de communion et de grâce unissant la personne, la communauté et la Réalité ultime, divine : amour infini dont rien n’est exclu, au-delà des déterminations. Évoquant le Dieu uni-trinitaire chrétien, le gandhien Lanza del Vasto l’appelait « La Relation absolue », cet « Amour qui meut le soleil et les autres étoiles », vers qui achève Le Paradis de Dante. Sans atteindre ces altitudes mystiques, on pourrait dire que le chemin du bonheur consiste sans doute à tendre du sartrien « l’enfer, c’est les autres » vers « le paradis, c’est les autres ». Le grand saint russe Seraphin de Sarov appelait ainsi « Ma Joie » chaque personne rencontrée… Le travail d’une vie entière, lui donnant tout son sens, quel que soit notre rapport éventuel au Divin. La qualité de relation demeure le point clé de notre épanouissement, de « l’humain trop humain » jusqu’au Divino-humain.
Le bonheur est-il le fruit de la pratique spirituelle, ou cette pratique elle-même ?
« Le but est déjà dans le chemin », l’Orient spirituel y insiste souvent. Méditer, c’est « simplement s’asseoir » souligne le zen soto, et c’est être le Bouddha ici et maintenant, tant qu’on s’y adonne ; ce qui ne va pas sans assiduité, discipline, efforts… pour parvenir au parfait lâcher-prise. S’efforcer de retrouver le naturel et s’y établir. Paradoxe. La discussion subitistes vs gradualistes structure d’ailleurs l’histoire du bouddhisme. Ce qui a de la valeur s’obtient rarement sans effort, et donc une part de négativité assumée, surmontée, transmutée. Ici, tout dépend de notre qualité de regard, d’attention. Une parabole bien connue le résume, celle des trois tailleurs de pierre, interrogés par un voyageur sur ce qu’ils font. Le premier assène sèchement : « Je casse le caillou, ça ne se voit pas ? » Le second déclare : « Je gagne mon pain et celui de ma famille. » L’air radieux, le dernier répond : « Je construis une cathédrale ! » Devenons bâtisseurs de cathédrales, en passant peu à peu de la précaire cueillette de bons moments à une vie pleine de sens et de conscience, voie du bonheur authentique.
Faut-il le chercher ou simplement cesser d’y faire obstacle ?
Le maître tibétain Guendune Rinpoché, qui m’a tant marqué, adolescent, répond par ce texte, qui résume le cœur du bouddhisme. Et si, aguerri par une longue recherche, on arrivait au bon port de la non-recherche ? Juste à savoir accueillir ce qui se donne, et le goûter (sapiens, sage/savant, vient du latin sapere, goûter) en pleine attention, sans saisie. Et le partager.
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