La littérature offre un bonheur que la vie réelle peine à procurer :
ouvrir un livre, c’est entrer dans un espace de paix où l’on peut enfin être soi, blessé et honnête.
Le bonheur en littérature, avant d’être un thème, est une expérience. On ouvre le livre aimé et nous voilà dans le pays qu’on cherchait. Celui qu’on a tant de mal à trouver dans la vie dite réelle. Un livre est un lieu où l’on vient mourir tout vivant, les yeux ouverts, l’âme apaisée, contente d’avoir livré à l’existence le juste combat. Lire, c’est quitter le monde où il faut être prudent, responsable, attentif à ne pas prononcer le mot de trop, à ne pas avouer trop clairement qu’on ne l’aime pas, qu’on est blessé, chaque jour, par la forme qu’il prend.
Toute lecture est un adieu et l’adieu est la condition même du bonheur, du temps retrouvé, de l’abandon à une confiance dont nous ne comprenons pas toujours la source, même si le mot nous la souffle.
Je ne parle pas ici de cette pauvre littérature contemporaine qui ne fait, les trois quarts du temps, que paraphraser, parfois en l’alourdissant encore, le monde que nous avons laissé se créer autour de nous, ce monde technique, calculateur, inhumain qui ne demande qu’une chose : nous manger les yeux, l’esprit, l’imagination même, et ce qui nous reste de cœur.
Je parle des livres qui nous emportent loin de tout ce qui constitue ce présent, cette époque si imbue d’elle-même, qui se proclame la première, la seule, l’unique en tout – même son désastre moral et spirituel, elle serait prête à en faire un motif de fierté, demandant un homme nouveau. Cette vieille lune, ce pyjama usé jusqu’à la corde, ce fantôme portant toutes les illusions et toutes les erreurs, les manquements aux devoirs les plus élémentaires de l’humanité : l’homme nouveau.
Dans le livre aimé, je redeviens immémorial, je reviens au royaume, dans le jardin de l’enfance souveraine, inoubliable. Tous les amis sont là : Kyo, May, Aurélien, Bérénice, Zénon, Hadrien, Solal, Lol V. Stein, la Princesse, René, Atala, Chactas, Fabrice, Grange, Julien, l’abbé Donissan, Swann, Oriane, Des Esseintes, Folantin, Edmond Dantès, Octave, les deux Rodrigue, du Cid et du Soulier, Ruy Blas, Hernani, j’en passe et des meilleurs.
Julien Gracq ne dit pas qu’il lit Stendhal mais qu’il rentre en Stendhalie, dans cette Italie imaginaire où l’air est plus léger, grisant comme une flûte de champagne, et où la désinvolture et l’énergie sont les clés de la chasse au bonheur qu’est la vie sous l’aiguillon merveilleux de l’éros-roi.
Les grands, les beaux livres qui nous marquent à jamais ne se consomment pas. Ils nous redisent que ce que nous avons entrevu dans les meilleures périodes de notre existence, quand l’amour véritable vient bénir le temps, n’est ni chimérique ni vain mais le paysage dont nous avons besoin pour vivre une vie réellement humaine.
Je cherche un pays où je pourrais mourir en paix : c’est notre devise dans l’aujourd’hui bruyant, qui ne vit que de nous priver de nos intériorités, de nos silences, de nos espaces de retrait, de nos possibilités de contretemps. Tout est fléché, autour de nous, et bientôt en nous : ce qu’il est légitime de haïr, les idoles qu’il faut aduler, ce à quoi l’on doit se soumettre.
Voltaire pouvait écrire : « Le paradis terrestre est où je suis ». Barthes a dit de lui qu’il avait été le dernier des écrivains heureux, ce qui n’est pas vrai, mais qu’importe. Il n’est pas anormal, somme toute, qu’on en vienne à de telles formules : Saint-Just en proclamant que le bonheur était une idée neuve en Europe a grand ouvert – et les lumières révolutionnaires avec lui – les portes de l’enfer. Enfer de la Terreur, de la réduction du peuple à la masse, du génocide, de la guerre faite à l’homme et à l’idée d’humanité dans le goulag ou le camp de concentration.
On aurait tout intérêt, sur la question, à relire les géniales Conversations dans le Loir-et-Cher de Paul Claudel. Et particulièrement la conversation du jeudi, où le personnage de Furius pose clairement les enjeux de toute vie en société : « Ce n’est pas de mettre les hommes en vrac tous ensemble qui est difficile, c’est de tâcher moyen qu’ils s’arrangent au lieu que de se faire du mal. La vie commune est un art très difficile à appendre ». Le personnage de Civilis, quant à lui, défend l’idée que toute société a besoin du jeu de l’inégalité pour être en mouvement. Il enfonce le clou à propos des utopies et du maniement de l’idéal en politique : « Quand l’homme essaye d’imaginer le Paradis sur terre, ça fait tout de suite un Enfer très convenable. » La conversation entre les personnages déploie son charme et le lecteur a l’impression d’écouter quelque chose qui ne lui est pas adressé, qu’il surprend, comme s’il était caché derrière les bosquets de l’Histoire, aux aguets, le souffle retenu par le fait que la discorde possible entre les personnages se transforme, par la grâce de l’écoute, la vertu de l’échange et des égards qui le sous-tendent, en concorde.
Aux vociférateurs de toute espèce et de toute obédience qui encombrent, crispent, souillent et dénaturent notre espace public, on ne saurait trop recommander la lecture de ces Conversations dans le Loir-et-Cher. La société idéale, la coexistence heureuse entre les dissemblables, c’est cette forme désuète, anodine en apparence, la conversation, qui en ouvre la porte. Amateurs de disputes, de débats, de discussions, abandonnez le dis de la discordance, des discours refermés sur la herse des certitudes et venez voir un peu ce qui se joue du côté du cum, non pas du consensus mollasson et délétère, du pas de vague des démissions déguisées en compromis, mais de la vieille, bonne, formidablement féconde conversation. Et c’est le personnage de Florence qui en donne le secret : « Pour moi le modèle d’une conversation agréable, c’est celle des grenouilles la nuit autour d’une mare, ces commentaires sur le temps où l’on sent toute l’autorité de l’expérience, ces commérages un peu confus mais égayés d’une heureuse saillie de temps à autre, d’une remarque appropriée. »
Orateurs de tous les partis, éraillez-vous la voix et oubliez un instant les discours, les sermons, les coups de gueule : donnez l’exemple, mezza voce, faites-vous grenouilles apaisées autour d’une mare et accordez vos coassements, le bonheur de tous en dépend.
Diderot faisait remarquer que le fil de la conversation, comme celui de la pensée, ressemblait parfois à ce qui passe dans la tête d’un fou : un sujet en appelle un autre, une idée, par bifurcations successives, trouvailles inattendues, attardements imprévisibles, en aimante d’autres, débouche sur un paysage qu’on ne soupçonnait pas. Un peu comme le ferait la rêverie, dans sa fluidité délicieuse. C’est cela que crée l’intelligence authentiquement humaine : des lieux habitables à nos désirs, à la sinuosité de nos êtres. Tout ce que les productions de l’intelligence dite artificielle sont et seront incapables de faire. Quelque chose d’accidenté, d’imparfait, de biscornu, d’incomplet. Soit, cette fusée de René Char, pour finir, c’est-à-dire pour ouvrir, pour non-finir : « Un homme sans défauts est comme une montagne sans crevasses : il ne m’intéresse pas. »
Emmanuel Godo est poète et écrivain. Il est l’auteur d’Une histoire de la conversation (éd. Garnier, 2015) et de La Conversation, une utopie de l’éphémère (éd. PUF, 2014). Derniers ouvrages parus : Avec les grands livres, actualité des classiques (éd. L’Observatoire, 2025), Une si fragile présence (éd. Albin Michel, 2026).
Avec les grands livres. Actualité des classiques d’Emmanuel Godo, éd. L’Observatoire, 272 p., 20 €.
Une si fragile présence d’Emmanuel Godo, éd. Albin Michel 216 p., 18,90 €....
La littérature offre un bonheur que la vie réelle peine à procurer : ouvrir un livre, c’est entrer dans un espace de paix où l’on peut enfin être soi, blessé et honnête. Le bonheur en littérature, avant d’être un thème, est une expérience. On ouvre le livre aimé et nous voilà dans le pays qu’on cherchait. Celui qu’on a tant de mal à trouver dans la vie dite réelle. Un livre est un lieu où l’on vient mourir tout vivant, les yeux ouverts, l’âme apaisée, contente d’avoir livré à l’existence le juste combat. Lire, c’est quitter le monde où il faut être prudent, responsable, attentif à ne pas prononcer le mot de trop, à ne pas avouer trop clairement qu’on ne l’aime pas, qu’on est blessé, chaque jour, par la forme qu’il prend. Toute lecture est un adieu et l’adieu est la condition même du bonheur, du temps retrouvé, de l’abandon à une confiance dont nous ne comprenons pas toujours la source, même si le mot nous la souffle. Je ne parle pas ici de cette pauvre littérature contemporaine qui ne fait, les trois quarts du temps, que paraphraser, parfois en l’alourdissant encore, le monde que nous avons laissé se créer autour de nous, ce monde technique, calculateur, inhumain qui ne demande qu’une chose : nous manger les yeux, l’esprit, l’imagination même, et ce qui nous reste de cœur. Je parle des livres qui nous emportent loin de tout ce qui constitue ce présent, cette époque si imbue d’elle-même, qui se proclame…