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Trois spots parisiens pour traverser le miroir…

Par Lorenzo Soccavo

La séparation entre réalité et fiction entraîne l’idée séduisante d’un possible passage de l’une à l’autre…
Dans son film de 2011, Minuit à Paris, un Woody Allen inspiré par le fameux livre d’Ernest Hemingway Paris est une fête imagine un touriste américain qui, chaque nuit à un endroit précis, bascule dans la fiction. C’est place de l’Abbé-­Basset, dans le 5e arrondissement, assis sur les marches de l’église Saint-Étienne-du-Mont, qu’aux douze coups de minuit il voit arriver une voiture ancienne qui le conduit… à la fois dans le passé mais surtout dans l’univers du livre de Hemingway.

Woody Allen va là plus loin que dans son célèbre La Rose pourpre du Caire. Dans ce film de 1985, le personnage principal d’un film en noir et blanc sort de l’écran et passe d’un coup dans le monde coloré de la vraie vie pour rejoindre une spectatrice amoureuse de lui. Dans Minuit à Paris c’est au contraire comme si un spectateur, un lecteur, sautait le pas. Comme si la spectatrice était entrée dans le film. Ce sentiment de « passer de l’autre côté du miroir » les lectrices et lecteurs de romans l’expérimentent souvent. Où êtes-vous quand vous ratez votre station de métro parce que vous étiez « plongé dans votre livre » ?

Marcel Proust évoque cet étrange phénomène avec un souvenir d’enfance dans Du côté de chez Swann. Comment se fait-il que, lisant passionnément, il n’a plus entendu sonner les cloches de l’église toute proche ? Pascal Quignard dans Les Ombres errantes écrit : « Une jeune Allemande s’occupa de moi jusqu’à l’âge de 2 ans. Le fait qu’elle lût à mes côtés m’ôtait à la joie de me trouver près d’elle. Parce qu’il me semblait alors qu’elle ne se trouvait pas à mes côtés. Elle n’était pas là. Elle était déjà partie. Elle était ailleurs. Lisant, elle séjournait dans un autre royaume. »

Des portes de ce royaume seraient-­elles approchables, aujourd’hui, à Paris ? Oui… Après de tels propos introductifs, nous commencerons notre pérégrination dans le quartier de la rue Mouffetard. Précisément passage des Patriarches, là où René Daumal noue l’intrigue de son roman inachevé Le Mont Analogue, récit d’un voyage imaginaire vers un autre monde.

Puis nous irons, à la pointe de l’île Saint-Louis, sur la place Louis-Aragon où Cortázar situe l’action de sa nouvelle, Les Fils de la Vierge, qui inspira Antonioni pour son film Blow-Up. Ces fils de la Vierge désignent les restes de toiles d’araignées qui se retrouvent au matin pris dans les végétaux. Elle met en scène un photographe qui, à son insu, a été témoin d’une scène dramatique et n’en prend conscience que quelques jours plus tard en développant sa pellicule. Enfin, nous irons dans le 20e arrondissement sur le tracé de la rue Vilin qui n’existe pratiquement plus, sinon à l’état de traces dans le parc de Belleville que son fantôme traverse. Mais surtout le fantôme de Georges Perec qui y vécut au no 24 où sa mère tenait un salon de coiffure avant d’être déportée et de disparaître dans un camp d’extermination nazi. La rue Vilin et ses fantômes sont intimement liés à deux grands livres de l’Oulipien : W ou le Souvenir d’enfance et, évidemment, La Disparition. Un film documentaire lui est consacré en 1992 par Robert Bober : En remontant la rue Vilin. Remonter puis redescendre en 2026 la rue Vilin est une vraie expérience sensible.

Lorenzo Soccavo est chercheur en littérature à Paris. Associés au séminaire « Éthiques et Mythes de la Création » auprès de l’Institut Charles Cros, ses travaux portent sur la lecture immersive et le concept de fictionaute. Son dernier livre paru : Terres de fiction (éd. Bozon2X)....

La séparation entre réalité et fiction entraîne l’idée séduisante d’un possible passage de l’une à l’autre… Dans son film de 2011, Minuit à Paris, un Woody Allen inspiré par le fameux livre d’Ernest Hemingway Paris est une fête imagine un touriste américain qui, chaque nuit à un endroit précis, bascule dans la fiction. C’est place de l’Abbé-­Basset, dans le 5e arrondissement, assis sur les marches de l’église Saint-Étienne-du-Mont, qu’aux douze coups de minuit il voit arriver une voiture ancienne qui le conduit… à la fois dans le passé mais surtout dans l’univers du livre de Hemingway. Woody Allen va là plus loin que dans son célèbre La Rose pourpre du Caire. Dans ce film de 1985, le personnage principal d’un film en noir et blanc sort de l’écran et passe d’un coup dans le monde coloré de la vraie vie pour rejoindre une spectatrice amoureuse de lui. Dans Minuit à Paris c’est au contraire comme si un spectateur, un lecteur, sautait le pas. Comme si la spectatrice était entrée dans le film. Ce sentiment de « passer de l’autre côté du miroir » les lectrices et lecteurs de romans l’expérimentent souvent. Où êtes-vous quand vous ratez votre station de métro parce que vous étiez « plongé dans votre livre » ? Marcel Proust évoque cet étrange phénomène avec un souvenir d’enfance dans Du côté de chez Swann. Comment se fait-il que, lisant passionnément, il n’a plus entendu sonner les cloches de l’église toute proche ? Pascal Quignard dans Les Ombres errantes écrit : « Une jeune Allemande s’occupa…

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