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Mesurer le bonheur

Par Philippe Zaouati

Ce sentiment est un indicateur de stock émotionnel et de confort installé à un moment précis. Il n’est pas le capteur des actions qui préparent l’avenir.
Maximiser le bien-être individuel est une ambition légitime. Qui s’opposerait à ce que les gens vivent plus heureux, plus longtemps et dans un environnement plus sûr ? Depuis deux décennies, la quête d’indicateurs alternatifs au produit intérieur brut (PIB) a conquis les sciences économiques et les discours politiques. On mesure désormais le bien-être déclaré, l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, ou encore la qualité de nos infrastructures sociales. Pourtant, cette boussole recèle un angle mort : la somme des bonheurs individuels ne garantit en rien la prospérité collective de long terme. Pire encore, notre bonheur présent pourrait bien n’être que la consommation accélérée d’un capital accumulé par les générations précédentes – qu’il soit institutionnel, technologique, démographique ou géopolitique.

Pour comprendre ce décalage entre la perception du bien-être et la réalité des dynamiques de puissance, il faut d’abord déconnecter le bonheur de l’illusion de la croissance infinie. C’est le sens du paradoxe d’Easterlin. La relation entre le revenu et le bien-être ressenti est une courbe concave : l’argent achète le bonheur, mais jusqu’à un certain seuil seulement. Au-delà, un dollar ou un euro supplémentaire n’a plus d’impact sur la satisfaction des individus. Les données historiques sont implacables. Aux États-Unis, sur les cinquante dernières années, le revenu réel par habitant a doublé ; pourtant, la proportion d’Américains se déclarant « très heureux » est restée désespérément plate.

Le corolaire de ce constat est que le bien-être déclaré est un mauvais indicateur des trajectoires économiques. Un pays peut voir son moteur productif ralentir, sa productivité stagner, et ses citoyens continuer à se déclarer parfaitement épanouis. Le bonheur est un indicateur de stock émotionnel et de confort installé ; il n’est pas le capteur des actions qui préparent l’avenir.

L’Europe est aujourd’hui la caricature de ce paradoxe. Elle est, de loin, la championne incontestée de la qualité de vie. Protection sociale généralisée, espérance de vie, sécurité, temps de loisirs : un salarié européen travaille en moyenne 450 heures de moins par an qu’un travailleur américain. Ce modèle de société fait notre fierté, et à juste titre. Mais pendant que l’Europe savoure ce confort, sa puissance s’évapore. En trois décennies, la part de l’Union européenne dans le PIB mondial s’est effondrée, passant de 28 % à 18 %. Dans le même intervalle, les États-Unis ont maintenu leur rang de superpuissance économique. Ce décrochage traduit une vérité difficile à assumer : l’Europe finance son modèle de bien-être actuel en puisant dans ses réserves stratégiques et en vivant sur ses acquis.

Ce confort est d’autant plus précaire qu’il est en partie subventionné par l’effort productif et technologique d’autres nations. Prenez l’espérance de vie, élément clé de tous les indices de bonheur. Nos années de vie gagnées dépendent en partie de l’innovation médicale et pharmaceutique. Or, l’Europe a abandonné son leadership en la matière. En 2000, elle était encore le premier producteur mondial de nouvelles molécules ; en 2024, elle a été reléguée au troisième rang, désormais devancée par la Chine et les États-Unis. Le marché américain, décrié pour sa brutalité sociale, investit près de trois fois plus que l’Europe en Recherche & Développement pharmaceutique. Nous nous comportons en quelque sorte en passagers clandestins d’une dynamique d’innovation mondiale dont nous captons les fruits sanitaires. Le paradoxe est frappant : les États-Unis, qui financent l’innovation, voient leur espérance de vie stagner en raison de leurs fractures sociales, tandis que l’Europe en recueille les bénéfices.

Cette préférence pour le présent ne se limite pas au sujet de la santé ; il s’apparente à un emprunt massif sur le futur. Nous assistons à une érosion méthodique de toutes nos réserves d’avenir.

- Démographique, d’abord. La fécondité s’est effondrée partout en Europe et en Asie développée, atteignant des seuils critiques, à l’instar du record mondial de la Corée du Sud à 0,72 enfant par femme. Comment financer à long terme des systèmes de bien-être assis sur des populations vieillissantes ?

- Budgétaire et financière, ensuite. Pour maintenir un niveau de vie apparent sans consentir aux réformes structurelles, les États occidentaux accumulent les déficits primaires et empilent les dettes publiques : 214 % du PIB au Japon, 135 % en Italie, plus de 113 % en France.

- Sécuritaire et souveraine, enfin. Pendant trois décennies, l’Europe a empoché les « dividendes de la paix » en maintenant ses budgets de défense bien en dessous de la cible des 2 % de l’OTAN, s’en remettant au parapluie américain pour assurer sa sécurité, préférant flécher ses ressources vers le maintien de son modèle social.

L’accumulation de ces renoncements dessine une crise de soutenabilité. Les indicateurs de bien-être actuels sont une photographie instantanée, mais ils ne disent rien de la viabilité de l’édifice. Un pays peut afficher un indice de bonheur élevé tout en détruisant les fondations productives, scientifiques et démographiques qui ont rendu ce bonheur possible.

Il ne s’agit pas de disqualifier les indicateurs alternatifs au PIB, ni de prôner un productivisme aveugle qui détruit notre capital naturel. Bien au contraire. Mais de même que nous avons compris que la croissance économique ne pouvait se faire aux dépens de la planète, nous devons admettre que le bien-être présent ne peut pas être un alibi pour justifier l’abandon de notre souveraineté et de notre avenir.

La « boussole du bonheur » est une illusion d’optique si elle n’est pas complétée par des indicateurs de soutenabilité : volumes des investissements d’avenir, brevets technologiques, taux de remplacement démographique, efforts de défense et maîtrise de la trajectoire budgétaire. Sans cette mise en cohérence, nous risquons de célébrer la douceur de vivre de nos vieilles nations, en feignant d’ignorer que le baromètre annonce la tempête. Le réveil de l’Histoire risque d’être d’autant plus douloureux que nous nous serons endormis heureux.

Dirigeant d’entreprise engagé dans la transition écologique, Philippe Zaouati a contribué au développement de la finance durable, notamment au sein du groupe d’experts de la Commission européenne. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont quatre romans. Analyses de données et graphiques : Sacha Zaouati.

Analyses de données et graphiques : Sacha Zaouati....

Ce sentiment est un indicateur de stock émotionnel et de confort installé à un moment précis. Il n’est pas le capteur des actions qui préparent l’avenir. Maximiser le bien-être individuel est une ambition légitime. Qui s’opposerait à ce que les gens vivent plus heureux, plus longtemps et dans un environnement plus sûr ? Depuis deux décennies, la quête d’indicateurs alternatifs au produit intérieur brut (PIB) a conquis les sciences économiques et les discours politiques. On mesure désormais le bien-être déclaré, l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, ou encore la qualité de nos infrastructures sociales. Pourtant, cette boussole recèle un angle mort : la somme des bonheurs individuels ne garantit en rien la prospérité collective de long terme. Pire encore, notre bonheur présent pourrait bien n’être que la consommation accélérée d’un capital accumulé par les générations précédentes – qu’il soit institutionnel, technologique, démographique ou géopolitique. Pour comprendre ce décalage entre la perception du bien-être et la réalité des dynamiques de puissance, il faut d’abord déconnecter le bonheur de l’illusion de la croissance infinie. C’est le sens du paradoxe d’Easterlin. La relation entre le revenu et le bien-être ressenti est une courbe concave : l’argent achète le bonheur, mais jusqu’à un certain seuil seulement. Au-delà, un dollar ou un euro supplémentaire n’a plus d’impact sur la satisfaction des individus. Les données historiques sont implacables. Aux États-Unis, sur les cinquante dernières années, le revenu réel par habitant a doublé ; pourtant, la proportion d’Américains se déclarant « très heureux » est restée désespérément plate. Le corolaire de ce…

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