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Les marchands de moi

Par Xavier Couture

Être heureux n’est pas un don tombé du ciel des algorithmes. C’est une décision, un effort, presque une discipline. Cela demande de débrancher.
Le temps des villages n’est pas si lointain, le temps des bistrots, des conversations enfumées et des engueulades sans conséquence. Notre quotidien tenait dans un rayon de quelques kilomètres. La vie obéissait à des cycles qui ne changeaient guère de génération en génération, elle suivait son cours, chacun appartenant à une communauté que l’on pouvait toucher. Le voisin de palier, le boulanger du coin, la cousine du bourg d’à côté dessinaient l’univers de nos affects, un territoire borné, fini, à taille humaine. Des millénaires durant, l’humanité a tissé ses liens dans cet espace à portée de regard et de poignée de main. Et soudain d’une révolution technologique est advenu un bouleversement anthropologique : l’apparition de l’écran individuel, et avec lui la promesse vertigineuse d’un horizon sans limites. Nous comptons nos amis par milliers, oxymore originel qui nie par essence le concept de l’amitié, ce bien précieux et rare. Dénombrer ses followers devient un statut, sans que l’on se pose la question de fond : qui suit qui ? Followers de quoi ? Nos communautés s’interpénètrent à l’infini, nos affections se distribuent à la vitesse de la fibre. Le territoire relationnel a explosé. Et c’est précisément là que le piège se referme.

Ce trop-plein de liens accouche d’une solitude inédite. Regardons-nous, en rangs numériques, la tête penchée sur nos petits rectangles lumineux. Qui n’a pas vécu ces dîners où chacun converse avec des absents, ces salles d’attente devenues les cathédrales du silence partagé. Nous n’avons jamais été aussi reliés et pourtant si seuls. Les gamins d’aujourd’hui connaissent la généalogie des idoles de la k-pop mieux que le prénom de la dame du troisième. En quinze ans, TikTok, Instagram et toute leur fratrie ont accompli ce prodige : nous offrir l’illusion de l’infini pour mieux nous river à nous-mêmes.

Le Je, sous toutes ses formes, est devenu la grande affaire du siècle. Le Moi trône au centre du dispositif, choyé, ausculté, célébré. Être bien dans sa peau, en paix avec son nombril, aligné avec son énergie vitale, voilà devenu le graal de chaque instant. La quête du bonheur a cessé d’être une sagesse pour devenir une performance, presque une obligation. Et malheur à qui n’y parvient pas ! Heureusement, la grande machine veille. À peine la fêlure se dessine-t-elle qu’elle propose sa rustine : un produit miracle, un stage de pleine conscience, une application de gratitude, une communauté solidaire qui vous aime sans vous connaître. L’hydre numérique se nourrit de nos manques avec un appétit insatiable. Cela rappelle La Petite Boutique des horreurs où la jolie plante carnivore décorant la table du salon finit par dévorer la maison.

Les marchands de moi ont pris le pouvoir en nous garantissant une liberté factice. Après les marchands de sommeil, ces propriétaires qui louent des taudis aux plus fragiles en leur permettant de dormir un peu en rêvant d’un monde meilleur, voici venus les marchands de moi, qui louent à prix d’abonnement l’illusion d’un soi enfin réconcilié. Même commerce, même clientèle : nos fragilités, nos fêlures, nos espoirs. Hier, on exploitait la misère du logement, aujourd’hui on facture la détresse de l’intime. Le taudis a simplement changé d’adresse, il s’est installé dans nos têtes.

Les Anciens avaient pressenti la chose. « C’est le bonheur que veulent tous les hommes, écrivait Sénèque ; mais s’agit-il de voir nettement en quoi il consiste, ils ont un nuage devant les yeux. » Dans De la vie heureuse, il fait ce constat : « les routes les plus fréquentées sont les plus trompeuses, plus l’homme accumule de plaisirs, plus il se fait esclave ». Vingt siècles plus tard, le voilà prophète des réseaux sociaux. Car que vendent les marchands de moi, sinon des plaisirs en kit, des satisfactions hédonistes à durée de vie éphémère ? Nous nous croyons libres en cliquant sur la dernière potion magique à la mode. Cela nous conduit à accepter de devenir le jouet de nous-mêmes. Notre moi augmenté, notre moi rechargé d’un clic naïf, n’est qu’un hochet de plus. Et comme l’enfant déjà lassé par son jouet neuf, nous le jetons dans un coin de déprime en attendant le passage du camelot suivant.

Sur le mensonge de la satisfaction matérielle Pascal pose un diagnostic cruel : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » L’auteur des Provinciales a porté la réflexion personnelle au paroxysme. Dans notre chambre aux frontières indistinctes, nous fuyons le repos avec le défilement. Le « scrolling » est notre nouveau portrait de Dorian Gray, un divertissement de façade derrière lequel nous acceptons la herse de la dépendance. Nous fuyons le silence comme la peste, terrifiés à l’idée de nous retrouver seuls avec nous-mêmes, c’est-à-dire avec la seule personne susceptible de nous rendre heureux.

Il ne s’agit pas de prédire l’apocalypse. Le pessimisme aussi est un observatoire confortable, il autorise la cynisme et dispense d’agir. Nietzsche ne manquait pas d’humour en se moquant de la satisfaction sur étagère : « L’homme n’aspire pas au bonheur ; il n’y a que l’Anglais pour le faire. » En dénonçant le plaisir utilitariste, il nous disait déjà que le bonheur transformé en programme, en méthode, en abonnement mensuel n’est plus le bonheur mais sa contrefaçon. Le vrai, le ressenti, la profondeur de notre conscience ne se commande pas comme une paire de baskets.

Le bonheur existe, sa quête est possible. Il n’a simplement pas la tête qu’on lui prête. Il n’est ni un produit ni un état permanent, ni cette béatitude lissée qui sourit sur les affiches. C’est un mélange subtil de moments agrégés par le hasard et la nécessité, un assemblage fragile que l’on reconnaît surtout après coup. Car le bonheur se conjugue souvent à l’imparfait : il est le constat d’un vécu, non la promesse d’un futur. On ne l’attrape pas, on s’aperçoit qu’on l’a traversé. Il ressemble à ces musiques de film que l’on n’écoute pas vraiment sur le moment et qui, des années plus tard, font ressurgir intacts une salle obscure, un visage aimé, une émotion oubliée. Le marchand de moi, lui, vous le vend toujours pour demain, à crédit, livraison jamais garantie.

La seule condition pour y accéder tient en un mot : liberté, et ce mot a deux visages. Le premier s’appelle discernement : garder le contrôle de soi, refuser de se régler sur l’opinion du plus grand nombre, préserver son jugement face au kaléidoscope des sollicitations. Le second s’appelle volonté. « Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté », tranchait le philosophe Alain dans ses Propos sur le bonheur. Être heureux n’est pas un don tombé du ciel des algorithmes : c’est une décision, un effort, presque une discipline. Cela demande de débrancher, de relever la tête, d’écouter l’oiseau plutôt que la notification. Le bonheur n’est pas la conséquence de l’adhésion à une communauté, c’est une recherche et une disposition personnelle à partager avec ceux que l’on aime. Il ne vient pas à soi comme un objet de consommation, il se répand autour de soi comme une énergie rayonnante.

Les marchands de bonheur détestent la liberté. « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers », disait Rousseau. Les fers d’aujourd’hui sont devenus tactiles, ils tiennent dans une poche et vibrent la nuit. Mais ils restent des fers. Reprendre la main, c’est admettre qu’aucune application ne nous révélera à nous-mêmes, et que c’est tant mieux. Il n’y a pas de liberté sans conscience, pas de conscience sans discernement, et pas de bonheur sans cette liberté-là.

Les camelots du moi n’ont pas fini de faire étalage de leurs solutions illusoires. Pour se mettre à l’abri il suffit de regarder les arbres, de saluer nos voisins, d’aimer, en vrai, et de ne jamais oublier que le bonheur n’est ni une promesse commerciale ni un abonnement. Il n’est que nous-même et ce n’est pas si mal. 

Consultant et spécialiste des médias, Xavier Couture a travaillé dans la presse et l’audiovisuel notamment TF1, Canal+ et Orange....

Être heureux n’est pas un don tombé du ciel des algorithmes. C’est une décision, un effort, presque une discipline. Cela demande de débrancher. Le temps des villages n’est pas si lointain, le temps des bistrots, des conversations enfumées et des engueulades sans conséquence. Notre quotidien tenait dans un rayon de quelques kilomètres. La vie obéissait à des cycles qui ne changeaient guère de génération en génération, elle suivait son cours, chacun appartenant à une communauté que l’on pouvait toucher. Le voisin de palier, le boulanger du coin, la cousine du bourg d’à côté dessinaient l’univers de nos affects, un territoire borné, fini, à taille humaine. Des millénaires durant, l’humanité a tissé ses liens dans cet espace à portée de regard et de poignée de main. Et soudain d’une révolution technologique est advenu un bouleversement anthropologique : l’apparition de l’écran individuel, et avec lui la promesse vertigineuse d’un horizon sans limites. Nous comptons nos amis par milliers, oxymore originel qui nie par essence le concept de l’amitié, ce bien précieux et rare. Dénombrer ses followers devient un statut, sans que l’on se pose la question de fond : qui suit qui ? Followers de quoi ? Nos communautés s’interpénètrent à l’infini, nos affections se distribuent à la vitesse de la fibre. Le territoire relationnel a explosé. Et c’est précisément là que le piège se referme. Ce trop-plein de liens accouche d’une solitude inédite. Regardons-nous, en rangs numériques, la tête penchée sur nos petits rectangles lumineux. Qui n’a pas vécu ces dîners où chacun converse avec…

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