Une carte blanche ?
Quelle audace d’avoir accepté. À moins que ce ne soit de la folie. Quand Marine m’a proposé ce défi, j’ai dit oui, par respect.
On dit toujours oui « par respect ».
Sauf que maintenant, je suis devant ma feuille blanche.
Mon Bic me regarde d’un air narquois. Je pense même qu’il me snobe. Moi qui ai l’habitude de courir plus vite, plus fort, me voilà figé.
Bon. De quoi pourrais-je bien parler ?
J’aime lire, j’aime l’intelligence artificielle et, par-dessus tout, j’aime comprendre l’humain.
Alors, permettez-moi de vous emmener, en quelques milliers de signes (12 000 maximum, on m’a prévenu), au cœur d’un cerveau TDAH. Quatre lettres pour trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité.
Parlons-en sans filtre.
On m’a longtemps fait croire que c’était une tare, un bug système. La société, l’école veulent des enfants sages, assis, en ligne droite. Elles installent dès la naissance un logiciel par défaut.
Sauf que ce cerveau-là ne connaît pas la ligne droite.
Il roule à 300 km/h sur des routes de montagne verglacées. J’ai même cru pendant un moment que j’étais cassé.
Jusqu’à ce que je comprenne, après un burn-out et un véritable « reset » mental, que ce n’était pas un bug. Le psychiatre américain Edward Hallowell a trouvé l’image juste :
Une Ferrari avec des freins
de vélo.
Une fois qu’on a appris à piloter la bête, on a une longueur d’avance sur un monde qui roule lui en ligne droite.
Mon TDAH, je refuse d’en faire un handicap. Chez moi, il est devenu le moteur.
Celui qui m’a fait sortir du cadre.
Et ce moteur a trouvé son carburant : l’intelligence artificielle.
Tout le monde en parle, souvent pour dire des banalités.
J’en ai fait une extension directe de mon cortex.
Je ne m’en sers même plus pour « travailler » : j’ai presque tout automatisé.
J’ai construit mon cockpit. Une tour de contrôle. Sur un seul écran, je pilote mes sociétés, mes flux de mails, mes réseaux sociaux, les montages de mes vidéos, mes comptes en banque. Le temps gagné, je le réinvestis pour penser le coup d’après.
Ce besoin de pousser la machine toujours plus loin m’a même fait prendre un vol de quinze heures pour passer trois jours à Shenzhen, en Chine.
J’y allais avec une obsession : rencontrer un geek local capable de me montrer une carte graphique très spécifique pour débrider (sans jeu de mots, bien sûr) des intelligences artificielles.
Là-bas, j’ai pris une gifle.
Oubliez le ChatGPT occidental aseptisé qui refuse de vous répondre parce que ce n’est pas « éthique ».
J’ai vu ce que c’était qu’une IA totalement autonome, contrôlée par des types qui s’assoient sur nos limites et nos barrières morales.
Ils font ce qu’ils veulent de la bête.
J’ai une autre façon de voir les limites, dans des serveurs à l’autre bout du monde. C’est fascinant et terrifiant en même temps.
La technologie réalise enfin mon rêve de vitesse, mais paradoxalement, ces systèmes intelligents restent pour l’instant entièrement pilotés par de simples mots via des prompts.
Les mots, justement. Personne ne me les avait donnés.
J’ai grandi dans ce que j’appelle une « matrice ».
Une banlieue où l’on apprend à survivre avant d’apprendre à vivre.
Là-bas, la violence est un moyen d’expression.
La langue officielle de ceux qui n’ont pas les mots.
Je détestais lire.
Jusqu’à ce qu’un livre ouvre dans ma tête une porte dont je ne connaissais même pas l’existence : La parole est un sport de combat, de Bertrand Périer.
Le titre a été un uppercut.
Il m’a fait comprendre une chose simple :
La vraie force, ce ne sont pas les poings, c’est l’intelligence. Lire pour comprendre.
Lire pour désapprendre.
Déprogrammer les codes de la rue afin de réécrire mon propre logiciel.
Sauf que voilà.
Une fois qu’on tient la vitesse de l’IA et le pouvoir des mots, un nouveau piège vous attend.
Le masque. L’ego. Le pouvoir, même minuscule, monte vite à la tête.
Pour ne pas oublier l’essentiel, j’aime raconter cette histoire.
Au début du xixe siècle, en Pologne, un homme très pieux enseignait qu’il fallait toujours se promener avec deux petits papiers dans ses poches.
C’était son équilibre.
Le premier disait : « C’est pour moi que le monde a été créé. »
L’ambition. Le besoin de prendre sa place, de laisser une trace.
Le second disait : « Je ne suis que poussière et cendre. »
L’humilité absolue. Le rappel de notre mortalité.
Le message ? Une force supérieure, appelez-la comme vous voudrez, nous a donné la hargne de vouloir toujours savoir plus. Quand Einstein découvre la relativité, une zone d’ombre millénaire s’effondre. Quand Armstrong marche sur la Lune, il repousse les limites de l’humain.
Mais à la fin de la partie, l’empereur, le prophète et l’anonyme finissent au même endroit.
Sauf que nous avons tellement repoussé les limites que le savoir est devenu une commodité.
Ton diplôme qui atteste que tu as appris des trucs par cœur ?
L’IA l’avale au petit-déjeuner.
Tout le savoir du monde tient dans une barre de recherche et répond en trois secondes, à un gamin de 14 ans comme à un chef d’État.
Hier, on payait pour la réponse.
Aujourd’hui, la réponse est gratuite.
Ce qui coûte cher, c’est désormais de poser la bonne question.
Et je suis très mal placé pour m’en plaindre : c’est moi qui ai automatisé mon propre métier.
Il m’arrive de me poser la question, devant mon cockpit qui tourne tout seul :
Si tout roule sans moi, qu’est-ce qui reste de moi ?
Là, normalement, je devrais vous rassurer.
Vous dire que la machine saura tout faire, mais qu’elle ne ressentira rien.
Que l’émotion, elle, restera notre dernier rempart.
J’allais l’écrire. Je me suis arrêté.
Parce que ce rempart-là vient de sauter, et presque personne ne l’a vu.
Il y a en ce moment, sur Spotify, des « artistes » qui font des millions de streams.
Des gens les écoutent en boucle, les mettent dans leur playlist de sport, dans leur playlist de rupture.
Frissonnent dessus, voire verse une larme.
Et une grande partie d’entre eux ne sait même pas qu’il n’y a personne derrière.
Pas de studio.
Pas de voix cassée à trois heures du matin.
Pas de chagrin transformé en refrain.
Que des 0 et des 1.
Un « groupe » a d’ailleurs dépassé le million d’auditeurs mensuels avant que quiconque comprenne qu’il n’existait pas.
Deux albums, zéro concert.
Et je suis aux premières loges pour en parler : j’ai un label de musique.
Je signe des artistes.
Des vrais.
Avec des doutes, des retards, des ego, des textes réécrits vingt fois.
Pendant ce temps, un algorithme fait le même métier sans les doutes, sans les retards, sans les ego. Et ça cartonne !
Alors, pourquoi je vous raconte tout ce cheminement ?
Parce que nous avons tellement repoussé ces limites que nous sommes arrivés à un point de bascule. Aujourd’hui, avec l’IA, le savoir brut est devenu une simple commodité.
L’ordinateur sait tout, mieux que nous.
Nous entrons de plain-pied dans l’ère de l’obsolescence de l’humain.
De l’obsolescence de l’humain moyen, celui qui refusera de faire sa mise à jour.
Mais alors, on abandonne ?
Surtout pas. Sourions !
Car face au chaos, face à chaque grande révolution, l’humain a toujours su faire une chose que la machine ne sait pas faire :
S’adapter.
N’est-ce pas ça, au fond, notre véritable intelligence ?
La capacité de désapprendre pour mieux se réinventer.
Tiens. C’est drôle, mais mon Bic me snobe un peu moins.
David Brami est un entrepreneur, investisseur et auteur français, principalement connu pour être le cofondateur et dirigeant du Groupe Point de Vente. Issu d’un milieu modeste et d’un parcours atypique en zone d’éducation prioritaire (ZEP), il s’est imposé comme une figure du secteur. Il est mentor à HEC et Polytechnique....
Une carte blanche ? Quelle audace d’avoir accepté. À moins que ce ne soit de la folie. Quand Marine m’a proposé ce défi, j’ai dit oui, par respect. On dit toujours oui « par respect ». Sauf que maintenant, je suis devant ma feuille blanche. Mon Bic me regarde d’un air narquois. Je pense même qu’il me snobe. Moi qui ai l’habitude de courir plus vite, plus fort, me voilà figé. Bon. De quoi pourrais-je bien parler ? J’aime lire, j’aime l’intelligence artificielle et, par-dessus tout, j’aime comprendre l’humain. Alors, permettez-moi de vous emmener, en quelques milliers de signes (12 000 maximum, on m’a prévenu), au cœur d’un cerveau TDAH. Quatre lettres pour trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité. Parlons-en sans filtre. On m’a longtemps fait croire que c’était une tare, un bug système. La société, l’école veulent des enfants sages, assis, en ligne droite. Elles installent dès la naissance un logiciel par défaut. Sauf que ce cerveau-là ne connaît pas la ligne droite. Il roule à 300 km/h sur des routes de montagne verglacées. J’ai même cru pendant un moment que j’étais cassé. Jusqu’à ce que je comprenne, après un burn-out et un véritable « reset » mental, que ce n’était pas un bug. Le psychiatre américain Edward Hallowell a trouvé l’image juste : Une Ferrari avec des freins de vélo. Une fois qu’on a appris à piloter la bête, on a une longueur d’avance sur un monde qui roule lui en ligne droite. Mon TDAH, je refuse d’en faire un handicap. Chez moi, il est…