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N° 24 · janvier 2024 · Bastille Café

Beatlemania

par Éric Faye 28 décembre 2023 3 min de lecture

Jón Kalman Stefánsson s’était fait connaître jusqu’à présent par des romans réalistes arrimés à une Islande âpre et battue par les vents. Ton absence n’est que ténèbres déroulait la saga d’une famille sur plusieurs générations ; Entre ciel et terre évoquait la vie des pêcheurs de morue d’il y a un siècle et Ásta suivait les tourments d’une jeune Islandaise de la seconde moitié du xxe siècle. Le moins qu’on puisse dire est qu’avec Mon sous-marin jaune, l’écrivain se renouvelle. Une fois n’est pas coutume, il s’aventure hors d’Islande, pour se poster en vigie dans un parc de Londres ou descendre le cours de l’histoire jusqu’à l’époque des Sumériens. Il quitte sa « zone de confort » pour élargir son empire littéraire dans l’espace comme dans le temps ; son sous-marin jaune plonge dans les décennies voire les siècles avant de remonter en 2022, et l’écrivain prévient d’emblée ses lecteurs : « Je crois (…) pouvoir vous conseiller d’attacher vos ceintures, parce que, ici, tout peut arriver. Et surtout ce qui échappe à notre entendement. »

Difficile de synthétiser l’intrigue de ce roman ébouriffant tant les époques s’y juxtaposent, voire s’interpénètrent, et tant les visions, les réminiscences deviennent réalité. On est dans un parc de Londres, où le narrateur (double littéraire de Stefánsson ?) observe Paul McCartney octogénaire, auquel il souhaite parler. Pourquoi ? Là réside la principale part d’intrigue du roman, sur laquelle le voile se lèvera à la fin. Comme chez Haruki Murakami qui s’inspirait d’une chanson des Beatles – Norwegian Wood – dans La Ballade de l’impossible, Stefánsson laisse filtrer son engouement pour « The Fab Four ». On est à Londres, tout près de McCartney, donc, mais aussi dans l’Islande de 1970, lorsque les quatre garçons dans le vent se séparent, au grand dam du narrateur alors âgé de 7 ans. Comme les autres personnages de garçon chez Stefánsson, le narrateur a perdu sa mère tôt et se retrouve seul avec un père distant. Mon sous-marin jaune est l’itinéraire rêveur d’un enfant ballotté par la vie, qui trouve paix et douceur dans l’univers des Beatles. Un roman d’apprentissage, dans une certaine mesure, au fil duquel l’enfant s’initie à la religion, à la fois fasciné et terrifié par la Bible. L’enfant s’invente sa religion à lui et voit d’un mauvais œil le dieu de l’Ancien Testament, oppose ce Seigneur tout-puissant et terrible à son fils Jésus qui prône l’amour et qui, pour le narrateur, aurait eu toutes les qualités pour devenir le cinquième membre des Beatles.

La force du roman de Stefánsson consiste à faire entrer le monde dans quatre cents pages en abolissant les limites habituelles. « Et peut-être la littérature est-elle en fin de compte le lieu qui nous permet de nous rapprocher un peu plus de la compréhension de l’existence ou d’en appréhender quelques éléments, en grande partie parce qu’elle abolit toutes les limites », écrit l’auteur de ce roman en forme de psychanalyse à ciel ouvert, où les songes s’immiscent dans le réel et où l’on discute avec les morts. Il faut accepter ce côté incongru, accepter de traverser les landes d’Islande à bord d’une Trabant, l’auto fétiche de l’ex-RDA, à l’arrière de laquelle est assis « l’Éternel ». Il faut l’accepter, sans quoi la sortie de route est assurée. La force de ce livre est aussi de revisiter le monde à la lumière des mythes – la Bible, mais aussi l’Épopée de Gilgamesh – avec comme bande-son les Beatles, bien sûr, mais aussi Rod Stewart ou Johnny Cash.

Tout en se renouvelant, Stefánsson reste fidèle à son univers. On retrouve la région de Strandir et son âpreté, ses fjords gorgés de silence, ses montagnes immémoriales, le bois flotté et l’odeur de l’océan et du foin. On retrouve les habitants de Strandir « très doués pour se taire, chasser le phoque, tanner sa peau, cuisiner les œufs de sterne et de goéland. » Les fidèles de Stefánsson ne seront donc pas déroutés. Alors, prêts ? Attachez votre ceinture et prenez place à bord de la Trabant. Et ne l’oubliez jamais : tout peut arriver. Tout va arriver. 



Mon sous-marin jaune, de Jón Kalman Stefánsson, traduit de l’islandais par Éric Boury, éd. Christian Bourgois, 406 p., 22 €.

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