Jeanne Vicérial, l’art à la pointe de l’aiguille
À travers ses œuvres textiles, l’ancienne pensionnaire de la Villa Médicis explore le rapport au corps, au vêtement et aux représentations de genre.
Plasticienne et chercheuse, connue pour avoir élaboré et développé la technique du tricotissage, Jeanne Vicérial a fait ses premières armes dans le milieu de l’artisanat et de la mode, pour elle indissociable de celui de l’art. Ses œuvres entendent rendre au corps son importance et sa force tout en mettant en lumière sa vulnérabilité : elles imposent le respect des femmes, leur offrant l’apaisement et célébrant leur liberté…
Après une expérience de costumière pour le théâtre et un apprentissage de la couture sur mesure, elle passe par l’École nationale supérieure des arts décoratifs, à Paris, où elle se consacre à l’étude du prêt-à-porter. Dans cette institution, l’artiste s’est intéressée à la conception commune du corps humain et à ses interactions avec le vêtement : « En sur-mesure on va vraiment travailler à partir d’un corps humain en prenant ses dimensions, alors que dans le prêt-à-porter on va se fonder sur des gradations et des études de marché en modifiant nos patrons pour convenir aux tailles standards. Et cela change tout ! Autrefois on créait un vêtement sur mesure en fonction d’un corps particulier, mais maintenant le chirurgien est devenu le tailleur 2.0 ! Notre propre peau s’est substituée au tissu, puisqu’on modifie notre corps pour correspondre à l’industrie du textile. »
Autrefois on créait un vêtement sur mesure en fonction d’un corps particulier, mais maintenant le chirurgien est devenu le tailleur 2.0 !
C’est pour lutter contre ce qu’elle juge être les effets tentaculaires et néfastes de l’esprit prêt-à-porter, que la plasticienne a développé la technique du tricotissage. « Cette technique permet de réinsérer l’individu dans le processus de conception, explique-t-elle. À l’heure actuelle, le corps n’existe plus, il est totalement dématérialisé. Nous ne sommes plus présents qu’au moment de l’achat en boutique ou sur Internet. Et c’est ce qui me dérangeait ! Donc j’ai commencé à envisager un tissage intrinsèquement sur mesure, et j’ai commencé à copier des lignes d’anatomie, à inventer ces tissages que j’appelle aujourd’hui tricotissage. Mais ce n’était pas encore la solution, puisque c’est extrêmement long donc inaccessible. En soutenant ma thèse de doctorat en 2019, j’ai créé une machine permettant de faire en sept minutes ce que je mettrais sept heures à faire à la main… »
Une fois sa thèse soutenue, Jeanne Vicérial entre à la Villa Médicis, à Rome, où elle commence à habiller les sculptures présentes avant de s’adonner elle-même à cet art. « Je n’ai plus jamais arrêté, j’ai laissé de côté le travail de designer. Je ne fais presque plus que de la sculpture désormais ! Mes créations sont faites presque intégralement à la main, leur conception peut prendre jusqu’à 2000 heures de travail. »
Pour Jeanne Vicérial, le prêt-à-porter a entraîné une véritable dépendance du corps des femmes à la tyrannie des standards.
Au sein de l’institution romaine, l’artiste a su se perfectionner et élargir le champ d’étude de ses productions. Ainsi les Vénus, les Gisantes ont pu devenir ces présences singulières nées des mains de la plasticienne ; remplies de fleurs, elles sont armées et se réapproprient une identité qui a quelques fois pu être foulée. « Si je mets des végétaux dans mes œuvres c’est aussi parce que j’ai habité à la Villa Médicis ! J’y ai été confinée pendant le covid, raconte-t-elle. Je n’avais plus de matériaux pour travailler et j’étais enfermée dans un parc magnifique, donc j’ai commencé à cueillir des fleurs et à faire un vêtement par jour pendant 40 jours avec les végétaux du jardin de la villa. C’est de cette manière-là que les fleurs sont apparues dans mes productions ! Je travaillais sur mon propre corps à cause de la distanciation sociale. Ce projet s’appelait Quarantaine vestimentaire. Les fleurs m’ont permis d’étudier d’autres couches de l’épiderme comme la flore intestinale, les muscles, l’entaille. C’était une critique du travail d’un artiste italien qui représentait les corps féminins pour les études de la Specola [un grand musée d’histoire naturelle florentin]. Il représente des poupées en cire qu’on peut trouver facilement sur Internet, elles sont toujours représentées allongées, éventrées en état d’extase, d’extrême jouissance, ce qui ultra-sexualise le corps féminin. C’était assez morbide… J’ai voulu faire des sculptures en hommage à ces figures assez glauques, pour dire que l’on peut également travailler les représentations du corps féminin de manière différente. »
Pour Jeanne Vicérial, le prêt-à-porter a entraîné une véritable dépendance du corps des femmes à la tyrannie des standards. C’est désormais à elles de s’adapter aux vêtements et non plus l’inverse, ce qui représenterait une nouvelle forme de contrainte qui, en plus d’être néfaste pour la santé mentale et physique corroborerait un certain regard sur les femmes avec lequel il serait temps de rompre. « Ce n’est pas que la mode est discriminante mais il n’y a plus réellement de vêtements sur mesure donc on veut s’adapter aux standards du prêt-à-porter. On ne dispose plus vraiment de l’outil qu’est le sur-mesure pour essayer de mettre en valeur la silhouette. Ce qui fait qu’on n’a jamais eu autant de troubles alimentaires ! On va préférer maigrir pour rentrer dans un jean plutôt que de considérer qu’il va peut-être falloir concevoir un jean adapté aux modifications du corps, sachant qu’une femme entre le moment où elle a ses règles et celui où elle cesse de les avoir va évidemment changer de tour de taille. J’ai beaucoup été mon propre cobaye ! J’ai également voulu m’intéresser au corps masculin mais à chaque fois j’ai été rattrapée par le corps féminin… L’exemple le plus flagrant étant le moment où je suis arrivée à la Villa Médicis, j’ai voulu étudier le corps masculin, mais je me suis rendu compte qu’il était toujours représenté extrêmement musclé et conquérant alors que les femmes étaient constamment représentées de manière lascive, le bras tombant, etc. Je ne fais pas de militantisme, j’ai juste fait ce constat et je pense qu’il mérite également d’être illustré sous un autre angle ! »

illustration Léa Taillefert
Au cours de notre discussion, la plasticienne nous a confié les différentes sources d’inspiration ayant influencé son travail et servi à son cheminement artistique. « J’ai adoré lire Le Moi-Peau de Didier Anzieu. Il a été un point de départ pour moi. On y envisage l’intérieur et l’extérieur du corps, on ne sait pas si on est dans les entrailles ou hors de celles-ci. C’est une sorte de radiographie portative, très proche de celle d’un réalisateur que j’adore : David Cronenberg. On peut trouver ça dans Chromosome 3 par exemple, un film de métamorphose où on ne sait jamais si c’est végétal, animal ou humain. J’ai également été très influencée par la mythologie, par le mythe de Perséphone. Mais c’est sans doute l’anatomie qui a été ma source d’inspiration principale, puisqu’elle est la base même de mon travail. C’est pour cette raison que j’utilise le fil noir, comme dans les premiers livres de dessins anatomiques sur lesquels je suis tombée. Je n’étais pas dans une revendication de motifs ou de décoration, c’était surtout le plus simple pour la compréhension globale. »
En cette fin d’année 2024, Jeanne Vicérial emploiera ses différentes références culturelles pour se consacrer à un nouveau projet qui sera représenté en mars 2025 à la Fondation Cartier, à Paris. « Je vais partir vivre au Japon, à Kyoto, à la Villa Kujoyama. J’y pars le 3 septembre. Les arts asiatiques sont très présents dans mon travail parce que j’essaye de faire se croiser la représentation de la médecine occidentale, avec les coupes anatomiques, musculaires et l’énergie des médecines chinoises, très inspirantes pour moi. Comme je suis dans un processus très artisanal à la main, au fil et à l’aiguille, dont l’usage est parmi les plus vieux au monde, je reprends des formes présentes dans de multiples folklores nationaux, au Mexique, au Japon, etc…Ce sont des procédés présents dans tous les patrimoines nationaux, que ce soit les coiffes d’Europe de l’Est ou chez les samouraïs on retrouve les mêmes patronages ! Cette année à la Villa Kujoyama je serai occupée par un projet mélangeant à peu près tout ce qui m’intéresse. Je travaillerai avec Julia Cima, une danseuse chorégraphe, ensemble nous allons mêler scénographie, costume, sculpture et danse pour essayer d’élaborer des sortes de moments à la confluence ces différents arts. Le sujet de cette recherche est la nymphose : le moment précis de la transformation de la chenille en papillon. C’est un instant de métamorphose parce qu’elles changent de structure, elles deviennent d’abord une espèce de soupe liquide dans leur cocon avant de se changer en une sorte de disque et enfin en papillon. J’ai vraiment été très intéressée par ce moment de transformation entre la larve et l’insecte. Le premier geste que l’on fait à l’atelier, étant donné qu’on travaille encore comme un atelier de couture, c’est d’enrouler un mannequin avec un même fil, donc c’est exactement le même processus que pour un cocon. Cela m’intéresse d’avoir cet aspect à la fois poétique et technique de la métamorphose. C’est mon sujet du moment ! »
C’est sans doute l’anatomie qui a été ma source d’inspiration principale.
Un sujet par essence panoptique, contribuant un peu plus encore à l’abolition des frontières disciplinaires et permettant à Jeanne Vicérial de poursuivre un combat qui lui tient à cœur : « Je suis ennuyée par ces frontières entre la mode et l’art. Le tissu, l’artisanat, ça peut être de l’art ! C’est très français de classer de cette manière-là et de ne pas savoir admettre les ponts entre ces différentes disciplines. Je ne veux pas avoir besoin de me dissocier totalement du monde de la mode ! »