Le goût du désastre
Nicolas Chemla n’a pas obtenu le prix Sade 2023. Je le sais car, également sélectionné mais non-lauréat, j’ai pleuré dans ses bras lors de la remise, bien aviné par le mauvais rouge qui y coulait à flot. Ce sont toujours les derniers de la classe qui savent le mieux aimer. Partant du 3e arrondissement de Paris, nous avons plongé dans une nuit sans façade gothique, ni chat de Belzébuth. « Il y a cent ans, on se livrait non loin d’ici à la magie noire et aux sacrifices », me confie l’écrivain. À côté, notre nuit paraît bien lisse. Soudain, boom-boom-boom. Des post–teenagers, une cinquantaine, dansaient les yeux révulsés, tenues de cuir, tétons percés apparents, leurs corps se brisant comme une vague à chaque nouvelle pulsation de musique. Que pouvaient-ils bien faire devant cette boutique, tous ces beaux corps à moitié nus, transportés par la musique et la drogue ? Nous avons décidé de partager leur nuit, à l’air libre, puis sous terre, où les plus nyctalopes d’entre nous trouvent refuge jusqu’à cinq ou six heures. Le xxie siècle n’a plus grand-chose à célébrer, mais il sait encore faire la fête.
Il n’est pas vraiment question de fête dans L’Abîme, dernier roman de Chemla, rare auteur encore classable dans la catégorie « punk à plume ». Non pas ceux qui tirent des chiens au bout de la laisse, mais ceux qui passent leur journée avec de l’encre, un paquet de feuilles, des clopes, du whisky, ou du thé. Un roman que vous auriez tort de laisser passer. Il n’est pas vraiment question de fête, mais plutôt de messe noire, dans le récit de cet Américain installé à Paris, qui lentement bascule dans la folie. Il rêvait d’écrire comme ses maîtres, Huysmans notamment, mais se retrouve simple copiste pour des entreprises à la con. Copywriter. Il s’enferme peu à peu dans son appartement pour vomir l’époque, avec sa chatte Mouche, entrée par effraction dans son existence et qui, peu à peu, en sature le texte. L’Américain observe le félin comme cet amant un peu fougueux accueilli par gentillesse, parfait remède à notre solitude, et dont ne parvient jamais à savoir qui il est, capable de passer d’une douceur de miel à la furie. Et qu’elle est excitante cette double nature, angélique–vampirique, matérialisation de cette contradiction intrinsèque à la vie des hommes, aux hommes eux-mêmes, et à tout l’univers, que les ultramodernes ont cru bon de devoir supprimer – comme si c’était possible.
Dans ce grand roman, pure autofiction au sens noble, il est donc question de notre époque et de littérature. De notre époque, le narrateur ne garde rien. Il vomit le seul vrai grand remplacement, celui de la pensée par une « pensée positive et la culture feel-good », celui de la croyance par un oracle artificiel, le moteur de recherche, dont on attend des solutions précises – comment remplacer une roue de vélo ? quel acide choisir pour défigurer quelqu’un ? –, et celui de tous les autres, l’art, la politique, le désir, la cosmologie, l’extase, la poésie, la transcendance par une certaine conception du progrès. Il faut imaginer Des Esseintes fou, qui répondrait à la folie du monde par sa propre folie. Potlatch impressionnant, mais surtout occulte, obscène et trash… Abîme dans lequel le monde s’est jeté, abîme du sujet humain, dont l’autodévoration s’impose comme un dernier remède. Faire sortir ses tripes, vomir le cancer qu’insémine le dégoût de l’époque, et surtout jouir de n’être rien, jusqu’à le réclamer masochistement. Vivre c’est mourir, mourir c’est déjà vivre.
Et la littérature dans tout cela ? Elle reste l’essentiel, puisqu’elle est l’unique abîme qui compte. Ici, un gouffre qui vous brûle les yeux, dans lequel on se retrouve aspiré. Le fou n’est autre que celui qui invente, l’affabulateur est un homme qui imagine. Un écrivain, en somme – un vrai. Et bientôt les écrivains, les vrais, qui imaginent encore, seront conduits à l’asile. Parce qu’ils sont inquiétants, et que le tressaillement des phrases peut produire de véritables séismes. La littérature ? « Ce qui se passe quand on tente, par le prodige du langage, ou de l’image, de saisir le réel. » Une expérience critique, une mise en danger de la vie de l’auteur – et de ses lecteurs. Il faut aimer cette écriture du désastre, seule capable de reconstruire l’horizon. Nicolas Chemla obtient le seul vrai prix qui compte, le prix de la littérature.
L’Abîme, de Nicolas Chemla, éd. Le Cherche Midi, 304 p., 21 €.