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Au bruit qu’il a fait en partant

Par Vanessa Caffin

Tant que le rêve résiste et se niche quelque part en nous, le bonheur, protéiforme et souvent bruyant dans des expressions, se fraye un chemin.
Hier, j’ai demandé à ma nièce de 8 ans : « C’est quoi pour toi le bonheur ? » Elle m’a regardé avec un grand sourire, puis elle a dit, en grimpant sur la pointe des pieds, comme une grande fille qu’elle n’est pas encore : « C’est être libre, c’est être dans la joie. » Puis elle a aperçu sa mère, tout près, qui approchait. Alors, elle a ajouté : « Et faire ses devoirs un peu aussi. » J’ai ri, bien sûr. D’un rire frais et amer à la fois. Sans doute parce que cela me renvoyait à une autre phrase entendue en famille, le jour où je leur ai annoncé que je quittais tout – mon job, mon compagnon, et l’appartement qui allait avec – pour devenir écrivaine.

J’avais 30 ans. Ma mère a déchanté. Mon père s’est étranglé. Il faisait beau ce jour-là. C’était l’été. Le soleil du Sud réchauffait la terrasse où nous prenions le petit-déjeuner. Et peut-être pour cela, j’ai dit, vaillante : « J’ai tout de même le droit d’être heureuse ! » Alors, mon père a répondu : « Dans la vie, ma fille, nous n’avons pas de droits, nous n’avons que des devoirs. » J’ai trouvé ça triste. J’ai trouvé ça affreux d’être si peu enclin au bonheur, d’avoir les yeux noircis par la vie.

Mon père est un homme droit et exemplaire. Il est merveilleux à de nombreux endroits. Mais a-t-il appris à être heureux ? S’est-il seulement autorisé à l’être ? J’ignore si l’on peut s’approcher d’un sentiment si puissant en commençant ses phrases par : « Il faut que ». Par des injonctions. Par la contrainte. Par une décision ou une loi que l’on a prise pour nous.

Je sais bien que le bonheur est protéiforme, qu’il change de visage en passant d’une âme à une autre. Chez moi, il est collé à la mécanique du corps, à la paix qui m’est si rarement accordée. Chez moi, le bonheur, c’est d’avoir encore le droit de rêver à l’improbable, à un monde qui cesserait de chavirer et de se haïr, à mes jambes qui parviendraient encore à danser et courir. Ni l’un ni l’autre ne sont envisageables quand vous avez le souffle coupé et quand les hommes qui décident du sort de nos sociétés ont perdu le nord autant que leur humanité.

Mais tant que le rêve résiste et se niche quelque part en nous, alors le bonheur se fraye un chemin, dans une main que l’on tend, un corps que l’on étreint, un cœur que l’on console. C’est furtif, je le sais, et souvent éphémère, car le bonheur ne pèse rien, il s’envole en un claquement de doigts, il ne s’attarde pas, et bientôt il se désagrège et s’évanouit pour se poser ailleurs.

Souvent, je repense à cette phrase de Prévert : « J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant ». Et c’est vrai qu’il peut être bruyant, le bonheur, car il habite nos rires et nos victoires, il se niche dans nos amours et nos amitiés, dans nos fêtes, nos ébats, nos dîners, nos combats. Parfois, il naît du courage que nous mettons à défendre nos convictions, à ne pas renoncer, à continuer de parier sur l’impossible.

Mais il habite aussi nos silences, il habite aussi nos regards, ces moments où les mots deviennent inutiles et absents. Il naît d’un sourire, de souvenirs muets, de petits gestes et de grandes émotions, de cette envie d’aller vers les autres et de les aider à traverser la vie. Parfois, ça tient à ça le bonheur : éviter à ceux que l’on aime des efforts qui coûtent, essorer leurs peines, tailler leurs rêves, ranimer leurs désirs. C’est aimer follement et durablement, c’est être libre et insouciant, c’est être dans la joie, comme elle dit. Et parfois aussi, tout simplement, savoir qu’on a terminé ses devoirs.

Ancienne journaliste, Vanessa Caffin est écrivaine, scenariste et réalisatrice. Elle est l’autrice de huit romans dont le dernier, Le Corset (éd. Héloïse d’Ormesson), est lauréat du Prix de la Closerie des Lilas. Elle est également la cofondatrice de la maison d’édition Livres Agités, dédiée au primo-romancières....

Tant que le rêve résiste et se niche quelque part en nous, le bonheur, protéiforme et souvent bruyant dans des expressions, se fraye un chemin. Hier, j’ai demandé à ma nièce de 8 ans : « C’est quoi pour toi le bonheur ? » Elle m’a regardé avec un grand sourire, puis elle a dit, en grimpant sur la pointe des pieds, comme une grande fille qu’elle n’est pas encore : « C’est être libre, c’est être dans la joie. » Puis elle a aperçu sa mère, tout près, qui approchait. Alors, elle a ajouté : « Et faire ses devoirs un peu aussi. » J’ai ri, bien sûr. D’un rire frais et amer à la fois. Sans doute parce que cela me renvoyait à une autre phrase entendue en famille, le jour où je leur ai annoncé que je quittais tout – mon job, mon compagnon, et l’appartement qui allait avec – pour devenir écrivaine. J’avais 30 ans. Ma mère a déchanté. Mon père s’est étranglé. Il faisait beau ce jour-là. C’était l’été. Le soleil du Sud réchauffait la terrasse où nous prenions le petit-déjeuner. Et peut-être pour cela, j’ai dit, vaillante : « J’ai tout de même le droit d’être heureuse ! » Alors, mon père a répondu : « Dans la vie, ma fille, nous n’avons pas de droits, nous n’avons que des devoirs. » J’ai trouvé ça triste. J’ai trouvé ça affreux d’être si peu enclin au bonheur, d’avoir les yeux noircis par la vie. Mon père est un homme droit et exemplaire. Il est merveilleux à de nombreux endroits. Mais a-t-il appris…

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