Le vent établi n’excédait pas quinze nœuds. Le ciel était d’un bleu profond et presque parfait, taché seulement à l’ouest de la pointe du cap qui délimitait la baie par quelques petits nuages épars. Antoine prit le temps de contempler une minute encore le spectacle de la marée qui refluait, le puissant mouvement des vagues claquant à dix mètres de la plage et s’étendant ensuite en un ruban d’écume jusqu’au sable sec, lui conférant cette teinte brune si différente de l’éclat blond du sable fin.
Alors seulement, il avança vers l’eau, sa planche tenue à deux mains, la seconde contrôlant aussi sa voile courte pour qu’elle n’offre aucune prise au vent. Ses pieds nus laissaient des traces fugitives sur la plage. Arrivé au bord, il posa planche et voile et ajusta la fermeture de sa combinaison de néoprène, fixa à la cheville le leash qui le liait à la planche en cas de chute puis avança d’un pas décidé dans la mer. La pente était forte et il eut très vite de l’eau jusqu’à la taille. Il ressentait seulement une impression de fraîcheur.
La même douceur, aussi, qui lui avait toujours fait tant de bien. Le sentiment, comme à chaque fois qu’il pouvait rompre avec sa vie urbaine, de retourner là où il était vraiment lui-même. Il n’idéalisait pas la mer. Il en connaissait les dangers, la brutalité naturelle et radicale, l’hostilité à l’homme toujours traité comme l’intrus qu’il était. Mais cette confrontation lui avait toujours semblé le ramener à une adéquation parfaite avec lui-même. Ce qu’il avait connu dans sa vie qui se rapprochait le plus de l’idée du bonheur. Un état d’âme dont on mesure l’intensité comme on mesure un creux entre deux vagues.
C’est ainsi que l’expérience de la mort brutale et toute récente de son associé Yvan l’avait comme naturellement ramené sur le bord de cette plage. Presque sans qu’il l’ait choisi. Une attirance instinctive, évidente, pour fuir la réalité, pour s’en évader. Cette épreuve soudaine, survenue sans prévenir, l’avait laissé tout d’abord prostré toute une journée, incapable de réagir, dans un état proche de la catatonie. Il en était sorti hébété, hésitant sur la conduite à tenir. Il avait pensé appeler des gens au téléphone mais n’en avait pas trouvé le courage. Ses muscles entretenus par la pratique régulière du plus grand nombre de sports possible lui semblaient sans force. Il était resté assis des heures dans le fauteuil bleu hérité de ses parents, au tissu défraîchi par un séjour prolongé sous les rayons du soleil, dans la véranda de sa petite maison. Puis une énergie du désespoir était revenue en lui d’un coup et il avait décidé de partir, sans presque de bagages. Il le faisait souvent, pour un jour, parfois deux. Cette fois, il n’avait rien décidé. L’objectif était seulement de voir la mer et de s’y plonger un moment. Rien d’autre n’avait plus à ses yeux d’importance. Et il refusait à s’imaginer un avenir après ça.
Il s’allongea sur la planche et commença à ramer avec les bras, la voile à ses côtés, posée à plat, pour s’éloigner vers le large. La planche ondulait de gauche à droite et de droite à gauche au rythme des vagues qu’il fendait. Puis il s’arrêta et s’assit à califourchon avant d’entreprendre de se mettre à genoux puis debout.
Le vent soufflait du nord-ouest, longeant la plage, parfaitement aligné sur le sens de la marée qui vidait la baie. Il attrapa la voile et la leva, l’orientant pour qu’elle prenne le vent. La planche bondit en avant, commençant à accélérer d’un rythme régulier. Puis il sentit la planche s’élever sur son foil et accélérer soudain. Le vent frappait son visage, enivrant, et il se laissait porter, tendant ses muscles pour attirer la planche à lui et remonter au vent.
Il tira un long bord droit, puis vira et enchaîna une série de lignes lancé à pleine vitesse. Le vent fusait sur sa peau. Il s’éloignait peu à peu de la côte, accélérant encore dans le clapot. Il cessa de tourner la tête vers le repère du rivage et accéléra encore. Des larmes coulaient sur ses joues, mais c’était peut-être aussi l’effet du vent.
Il prenait encore de la vitesse quand la vague le surprit d’un coup, sans qu’il l’ait vue ou sentie venir, l’attrapant de travers : une déferlante soudaine et décalée, l’esquisse d’une petite vague scélérate. La voile lui échappa à demi des mains et il se pencha en avant, manquant de perdre l’équilibre. Il compensa en se cabrant en arrière. Un nouveau tourbillon le coupa en deux et balaya son assise, le faisant tourbillonner en l’air. La voile partit à droite, la planche se dérobant sous ses pieds et fusant à gauche. Il toucha l’eau, vit le dessous de sa planche par en dessous et donna un coup de reins pour remonter à la surface.
Il plia la jambe gauche et tendit la main pour attraper le leasch attaché à sa cheville. Puis il tira dessus pour rapprocher sa planche. Il ne la voyait pas, tournant la tête pour la chercher à la surface. Il essuya ses yeux de l’autre main. Il n’y avait pas de tension. Il saisit le bout à deux mains pour le remonter : l’élastique avait cassé net. Il avait appris ça un jour dans son école d’ingénieur : une tension trop forte, la contrainte de rupture. L’adrénaline lui donna un coup de fouet. Il se mit à nager vers sa voile et l’attrapa tout en cherchant encore la planche. Il la vit soudain, vingt mètres sur sa droite. Il repartit vers elle, nageant contre le sens du courant. Mais sans parvenir à résorber l’écart qui les séparait. Le vent opposé au courant entraînait la planche. Il accéléra, tirant sur ses bras et ses jambes, grignotant mètre à mètre. Il dut se rendre à l’évidence. Il ne rattraperait pas la planche. Elle progressait aussi vite, plus vite peut-être que lui. Et l’entraînait au large. Tout en nageant, il s’efforçait de calculer ses chances. La voile l’alourdissait, la planche filait à trois ou quatre nœuds au moins. À 200 mètres sur sa gauche il voyait seulement une bouée cardinale qui indiquait la limite d’un plateau de hauts-fonds. Il pouvait peut-être avec le courant se laisser dériver vers elle mais pour ne pas la dépasser il fallait décider maintenant et ne pas continuer à essayer de rattraper son équipement.
Il se demanda si tout cela était vraiment un hasard. L’idée lui vint à l’esprit, curieuse, que c’était Yvan qui devait lui parler, lui dire quoi faire. Mais il n’entendait rien. Yvan n’était pas là. Il ne lui parlait pas. Il pensa qu’il devenait fou.
Il respira, ferma les yeux une seconde puis pivota sur lui-même, lâchant sa voile et se mit à nager dans le courant, calculant sa dérive pour ne pas être porté trop loin.
La bouée se rapprochait peu à peu. Il distinguait maintenant les échelons de fer à sa base, les coquillages collés contre elle, les marques d’usure de la peinture blanche et noire.
Il ne souffrait pas du froid. Il ressentait seulement le frisson de la peur et s’efforçait de ne pas le laisser envahir son esprit.
S’il ratait la bouée ses chances devenaient infimes, dérivant sans support, porté seulement un peu par sa combinaison, tiré vers le large.
Il corrigea sa trajectoire de quelques degrés, nageant comme s’il allait éviter la bouée en passant en dessous pour se laisser ramener par le courant sur elle. Elle grossissait maintenant beaucoup. Il était à moins de 50 mètres.
Des images tournaient dans son esprit, dansaient devant ses yeux irrités par le sel et l’eau. Il ferma les yeux à nouveau une seconde pour les chasser. Ne pas se laisser distraire ni effrayer. Des flashs venus de loin se mêlaient à des images récentes de sa vie quotidienne. L’univers du calme et de la raison lui criait la folie de s’être exposé ainsi à la nature. Sans filet. Sans cette bulle de sécurité en partie illusoire mais qui bornait sa vie, sans téléphone, sans balise, sans prévenir bien sûr personne. Il vit des visages disparus aussi, celui d’Yvan, obsédant. Tout cela mêlé comme un kaléidoscope aveuglant.
La bouée était soudain toute proche.
Il ouvrit les bras en grand pour se coller contre elle. Le courant essayait à présent de l’entraîner sur le côté pour lui faire contourner l’obstacle mais il s’accrochait de toutes ses forces et parvint à attraper un des échelons de fer soudés contre l’acier. Il rapprocha son autre main puis entreprit de grimper, les pieds en appui. Chaque mouvement des vagues menaçait de le faire tomber. Il saisit l’échelon du dessus, calant ses pieds sur le premier. Il resta un instant ainsi, cramponné, ballotté par la mer, pour répondre des forces. Puis il se hissa sur le rebord qui marquait la limite entre la partie basse de la bouée et le sommet surmonté du marquage.
Il sentait tout à coup la violence de l’effort réalisé. Son corps se relâchait.
Il essaya de calculer le temps passé. Il se sentait fatigué sans savoir si c’était l’effet du découragement ou de la fatigue physique. Tout cela était absurde. Il n’était qu’à quelques miles de la côte. Mais seul, sans moyen de communiquer ou de signaler sa présence, il ne pouvait qu’attendre.
« Attendre et espérer. » Les mots lui venaient ensemble comme dans un exercice d’écriture automatique. Mais c’était absurde. Il n’espérait rien. Il ne savait même pas vraiment ce qu’il cherchait en partant sur un coup de tête pour cette virée maritime. À mettre à distance les événements récents survenus dans sa vie, oui bien sûr. Mais comment ? Non, il s’agissait d’attendre seulement. Il n’y avait plus vraiment grand-chose à espérer.
Il cherchait d’un geste machinal une prise pour ses mains engourdies sur le métal froid, sans en trouver. Il se demanda pourquoi il avait attrapé cette bouée, pourquoi il s’était hissé dessus et s’y maintenait. Après tout quand il partait vers le large… Il bloqua sa pensée. Il se demanda si on le cherchait déjà. Qui pourrait penser à le chercher là ? Personne ?
Devant lui la mer se formait un peu sous la risée du vent qui se renforçait, tournant au nord.
Il frissonna et se réveilla en sursaut en manquant de basculer. Il s’était assoupi une seconde. Il se cala de nouveau en arrière. Il avait vaguement mal au cœur. Le mouvement de la bouée ballottée par les flots le rendait nauséeux. Ne pas dormir. Sa seule chance était de rester éveillé.
Il essaya de penser à son travail, à l’entreprise de portes et de fenêtres qu’il avait construite et consolidé au fil des années, avec Yvan. Ils la tenaient à bout de bras, tous les deux. Il n’y avait plus que lui maintenant. Elle avait besoin de lui. Certains de leurs employés étaient presque des amis. Et puis des amis il en avait d’autres. Il convoquait leurs visages mais ils s’imprimaient dans sa tête en noir et blanc. Rien n’avait de saveur.
À travers les nuages il distinguait le soleil. Il était plus bas à l’horizon. Il restait quelques heures de jour.
Le mal de mer se faisait plus intense. Et il n’avait rien à manger ni à boire non plus. Il possédait seulement les clés de sa voiture, laissée sur le parking au-dessus de la plage.
Il se demanda combien de temps il pourrait tenir sur la bouée qui brinquebalait si le vent continuait à forcir, si le temps tournait à la tempête. Il sentait la morsure du sel sur sa peau. Il avait envie de dormir, de se laisser aller. Il bougea les bras en moulinets lents pour lutter contre l’engourdissement.
Au-dessus de lui un goéland tournoyait. Il le suivit des yeux et c’est alors qu’il le vit : un bateau massif qui progressait sur sa gauche. Il avançait lentement. Il essayait de comprendre son cap. Au bout de quelques minutes la silhouette s’était agrandie. Il dut se rendre à l’évidence : le bateau venait à présent vers lui. Donnait cette impression en tout cas, mais plus probablement venait doubler la bouée au large par précaution pour enrouler sa trajectoire autour du plateau et du danger qu’il représentait. Il distinguait à présent les bandes tricolores sur la coupe grise. Une vedette des affaires maritimes ou des douanes.
Il se demanda s’ils pouvaient le voir. Avec la lumière qui tombait et sans possibilité de s’éclairer, il lui sembla que c’était peu probable.
Une petite voix en lui murmurait qu’il n’avait pas envie qu’ils le trouvent. Ou qu’il valait mieux qu’il ne le trouve pas. L’apathie le gagnait de nouveau. Il se demanda si c’était un effet physiologique ou psychologique. C’était idiot en fait ce que fait faire l’adrénaline. Il aurait aussi bien pu se laisser porter par le courant. Il n’aurait pas rattrapé sa planche mais à quoi bon ? En finir dans un dernier effort athlétique voué à l’échec. Maintenant il était bloqué comme un âne sur cette bouée. C’était absurde et presque comique. Il était dans un entre-deux, à mi-chemin entre le naufrage qui continuait et le sauvetage. Entre la mort certaine et la survie.
À quoi bon ? disait la voix. Une voix différente de celle qu’il espérait. Pas la voix d’Yvan. Mais Yvan était mort.
Le bateau s’était arrêté à distance. Il ne distinguait pas précisément les marins sur le pont mais seulement un mouvement. La vedette mit un semi-rigide à l’eau.
Ils l’avaient donc vu. Et ils allaient venir. Il était content de n’avoir pas eu à s’en mêler. Le canot filait à toute allure. Il ne faudrait que quelques minutes. Il était sauvé. Ces mots résonnaient comme une langue étrangère en lui.
Le semi-rigide fit une courbe en approchant la bouée. Il y avait quatre hommes à bord, deux en combinaison de plongée, bouteille au dos, masque sur le visage, équipés, assis, l’air détendu, sur les boudins, une main gantée de noir presque négligemment accrochée aux saisines.
Un des hommes saisit un mégaphone et lui demanda s’il était blessé. Il fit signe que non de la tête. Presque au même instant les deux plongeurs basculèrent à l’eau et se mirent à palmer en sa direction.
Il descendit vers eux qui se tenaient au pied la bouée, tirant une sorte de petit matelas pneumatique jaune avec des poignées. Ils l’accueillirent, le soutenant sous les bras et lui faisant une place sur leur curieuse bouée.
Quelques minutes plus tard, il était hissé à bord du semi-rigide et enroulé dans une couverture de survie.
Ils faisaient route en silence à présent, le moteur surpuissant hurlant et soulevant des gerbes d’écume derrière lui. Il observait ce sillage si beau qui disparaissait en quelques fractions de seconde. Il avait froid de nouveau.
Il monta sur le pont par une échelle de corde, soutenu par l’un des marins.
L’officier qui se tenait là lui demanda ce qu’il faisait là, puis supposa un accident de planche à voile avant qu’il ait pu répondre. Il acquiesça, entendit l’officier lui dire qu’il était chanceux, qu’on ne s’aventure pas en mer sans balise ni téléphone, que leur passage était un hasard heureux. Ce dernier mot le laissa interdit. L’officier dut mettre cela sur le compte de la fatigue car il l’encouragea encore de quelques mots et d’un geste sur l’épaule puis le laissa passer.
Heureux. Bonheur. Chance. Les mots lui semblaient une langue étrangère.
Un marin lui tendit une couverture supplémentaire et l’accompagna dans les coursives. Sous les néons crus qui les éclairaient, elles étaient pleines d’une atmosphère chaude et un peu écœurante de produits d’entretien. Leurs pas résonnaient en claquant sur les marches métalliques tandis qu’ils descendaient d’un étage. Le matelot le laissa dans une cabine anonyme, sortit et revint un instant plus tard avec un café. Puis il le laissa seul après lui avoir indiqué que l’officier faisant office de médecin de bord passerait le voir mais qu’il traitait une urgence.
Antoine resta seul, assis sur la couchette aux draps tirés au cordeau. Le glissement de l’eau sur la coque troublait seul le silence. Il pensa que cela ressemblait à un rêve. La fatigue lui donnait un sentiment d’ivresse. Sa tête était lourde.
Avant de partir l’officier lui avait demandé son nom. Il l’avait décliné après avoir hésité un instant.
À quoi bon ?
Ce n’était plus qu’une question de minutes à présent.
Il but une gorgée de café. Il n’était pas très bon. Mais cela n’avait aucune importance.
La nausée avait disparu, le froid s’estompait. Restait seulement ce sentiment d’épuisement, comme un boxeur saoulé de coups.
Il était surpris, dans cet instant de sentir son soulagement d’avoir été sauvé de son pitoyable naufrage. L’instinct de survie est-il si fort ? Pour se réjouir, dans son état, d’être encore vivant. Pour se réjouir que son désir de fuite ait échoué.
Il fit bouger ses doigts. Il regardait ses mains. Elle lui semblait une part autonome de lui-même. Elles ne se souvenaient de rien.
Tandis que lui se souvenait. Il se souvenait de tout. Chaque détail depuis la mort d’Yvan.
La porte s’ouvrit et l’officier du pont réapparut, accompagné d’un autre matelot. Il avait l’air grave. Il avait dû rendre compte.
Le bateau avait viré de bord ; il le voyait à la lueur du jour déclinant qui s’engouffrait maintenant par le hublot de la cabine, dessinant des arabesques sur le plafond au-dessus de sa tête.
Antoine leva les yeux et croisa son regard. C’était donc maintenant ?
Il y a des mots qui font exister les choses. Jusque-là il n’était que lui-même.
Mais le jeune officier allait ouvrir la bouche.
Et par ces mots alors il deviendrait vraiment un meurtrier.
Et c’était juste. Puisqu’il avait tué Yvan.
Denis Lépée est l’auteur de romans historiques, thrillers et essais biographiques, traduits dans plus de dix pays, parmi lesquels 1661, L’Ordre du monde, Les Engloutis et Rester le chasseur, finaliste du Prix du Quai-des-Orfèvres 2023. Son prochain roman policier, Sauver ta peau, paraîtra chez Fayard à l’automne 2026....
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