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Qu’on nous lâche avec le bonheur !

Par Gabriel Gaultier

Non, on ne veut pas imaginer Sisyphe heureux. Et si la France est peuplée de râleurs, il convient de s’en féliciter. Sus aux injonctions lénifiantes.
L’injonction au bonheur est devenue une des constantes les plus irritantes de notre époque. Des insupportables « belle journée ! » qui concluent désormais tous les mails – bientôt ceux des pompes funèbres ? – aux interminables digressions inspirées et crachouillantes des baristas dans les haut-parleurs du TGV sur le bonheur impératif qu’il y a à déguster une verrine de chef à 15 euros en passant par les diarrhées de smileys balancées sur les réseaux sociaux dès qu’une abrutie savoure son Spritz près d’une décharge publique ou qu’un imbécile participe au congrès du store roulant de Montbéliard, le bonheur partout nous étouffe dans un étau de chamallow. L’envers de ce décor est bien évidemment tout autre.

Le e-mail du service après-vente nous invitant à passer la plus belle journée de toute notre existence aura été posté par une IA, envoyant ainsi des bataillons de secrétaires grossir les rangs de France Travail. Le barista, lui, rejoindra seul ses punaises de lit au dépôt SNCF de Miramas, de Saint-Pierre-des-Corps ou d’ailleurs, où il ne dormira que d’un œil, ruminant sur ses échecs, ses examens ratés, ses cours du soir remis à plus tard et tous les trains qu’il n’a pas su prendre au bon moment. L’instagrameuse, dès son selfie achevé, arborera une moue torturée par l’angoisse d’une vie totalement dépourvue de sens et de revenus. Tout ceci appelle donc réflexion. Au nom de quoi faut-il donc être absolument heureux ?

On comprend l’intérêt de telle ou telle marque à nous faire croire que la vie c’est mieux avec son produit plutôt qu’avec celui du concurrent. Mais de là à y croire, personne n’est dupe. Combien de personnes sont restées dépressives après avoir consommé un menu Happy Meal ? Des millions, probablement. Mais encore une fois, contrairement à la religion, personne ne croit à la publicité. Et encore heureux, c’est le cas de le dire, sinon plus personne ne boirait d’eau d’Évian avant d’entrer en réunion de peur de redevenir un bébé et perdre tout crédit auprès de ses clients. Quant à la religion, si on y croit, elle ne prétend pas pour autant nous promettre le bonheur sur terre. De Séville à Jérusalem en passant par Kaboul et Calcutta, ce ne sont que flagellations, lamentations, clous dans les jambes, jeûnes stupides, tenues infamantes et rituels humiliants. Alors quoi ? Ou plutôt d’où, ce besoin assommant, envahissant comme un fog insidieux et toxique, de bonheur lénifiant ? Qui a décrété un jour sans aucune récompense pécuniaire ni promesse d’un monde meilleur ici-bas, qu’il fallait afficher le visage rebondit comme une paire de fesses du bonheur parfait ?

Il semble bien qu’une fois de plus, cette promesse débilitante nous vienne d’outre-­Atlantique, du pays où les crétins sont fabriqués en série comme des Ford T. Paradoxe, un de plus : les USA, où l’on est plus prompt à vous balancer un coup de flingue qu’à vous donner du feu – surtout si on a la peau foncée – est le pays où tout est « Wonderful ! », « Amazing ! », « So cute ! », tout cela prononcé à des niveaux de décibels proche du mur d’ampli de Ted Nugent au mieux de sa forme. On a l’impression parfois que l’Oncle Sam est bien décidé à nous faire payer le prix fort pour ses 2 500 boys tombés sur les plages normandes, ce qui nous ferait presque regretter l’occupant allemand à qui l’on pouvait reprocher quasiment tout, sauf de nous souhaiter de « belles journées ».

Les dégâts de cette idéologie débilitantes sont aujourd’hui palpables sur tous les continents, jusqu’au sommet de l’Himalaya où les candidats aux selfies font la queue comme des adeptes d’Emily in Paris devant la terrasse du Café de Flore. Cet insupportable impérialisme du bonheur s’est aujourd’hui infiltré dans nos moindres échanges sous forme de smileys, invention yankee s’il en est. Après avoir affublé les tshirts de plusieurs générations de décérébrés, la tête de chauve obèse sous prozac et atteint de jaunisse fonctionne comme un euphorisant à toutes les émotions possibles, y compris les plus désagréables, comme on cache l’amertume des antibiotiques sous un goût de fraise. Exemple : « Ah, au fait, t’es viré ☺ Belle journée ». Tout se passe comme si le capitalisme mondial et son idéologie carnassière avait besoin de ce registre gnangnan pour assoir son assise sur les esprits. Méchant = gentil, donc, selon un lexique digne du monde que George Orwell décrivait dans 1984.

Le tutoiement entre collègues, histoire de faire croire qu’on est tous frères de sang, est issu de cette même manipulation molle, au même titre que les mugs « I love my job », les photos des gosses en fond d’écran et les prénoms écrits d’office sur les tasses de Starbucks. Venant du pays où l’on croit en tout, cela n’étonne pas. Le problème c’est qu’en France, pays où l’on ne croit en rien, la greffe ne prend pas et il nous revient ici d’en faire écho. Car, rappelons-le au passage, ce n’est pas par hasard si ce journal s’appelle Bastille : on ne monte pas à l’assaut du symbole de la détention arbitraire et de l’autocratie la plus aveugle dans le but de souhaiter une belle journée au gouverneur. Et l’on en repart, non pas avec des smileys en guise de trophée, mais avec la tête sanguinolente du marquis de Launay au bout d’une pique.

Oui, mesdames et messieurs, en France et dans les colonnes de cette revue, on n’adhère pas, on doute. On voit le temps gris qui succédera au soleil, on critique, on râle, on chougne. Qui songerait ici à être heureux tant que gronde le canon à l’autre bout du monde, que les enfants pleurent à Gaza, que le prix de l’essence monte en flèche ? Et quand bien même la paix régnerait dans le monde, nous serions foutus de déclencher une guerre contre la principauté d’Andorre juste pour le plaisir d’alimenter le feu sous la casserole où mijote notre rancœur. Cela peut ne pas plaire, mais c’est comme ça. Cézanne, Verlaine, Rabelais, Balzac, Saint-Simon, Montaigne, La Boétie, Abel Gance, le Grand Ballon d’Alsace et le Mont-Saint-Michel sont à ce prix, et ce n’est pas un prix d’ami. Râler, contester, couper les cheveux en quatre et la tête qui les porte par la même occasion, c’est pour nous la condition même de la contradiction qui est la condition même de l’intelligence des choses et des grands sentiments.

Vous êtes ici dans le pays où l’on ne trouvera jamais « génial » de faire un « bullshit job », où l’on est capable de cracher à la gueule du public qui vient de vous remettre un trophée en or massif pour l’ensemble de votre œuvre et où un ancien président de la République est capable, outrecuidance magnifique, de faire un best-seller des 216 pages de récriminations outrées, écrites après deux petites semaines de prison pour financement illégal de campagne par un pays terroriste. Alors non, n’en déplaise à Albert Camus qui a passé trop de temps dans un pays baigné de soleil pour saisir l’âme sombre et fielleuse de l’esprit français, il est définitivement interdit pour nous d’imaginer, dans l’exercice de son « bullshit job », Sisyphe heureux. À moins, bien sûr, qu’il ne soit de nationalité américaine.

Gabriel Gaultier est initiateur de l’almanach BigBang, revue d’utopie politique....

Non, on ne veut pas imaginer Sisyphe heureux. Et si la France est peuplée de râleurs, il convient de s’en féliciter. Sus aux injonctions lénifiantes. L’injonction au bonheur est devenue une des constantes les plus irritantes de notre époque. Des insupportables « belle journée ! » qui concluent désormais tous les mails – bientôt ceux des pompes funèbres ? – aux interminables digressions inspirées et crachouillantes des baristas dans les haut-parleurs du TGV sur le bonheur impératif qu’il y a à déguster une verrine de chef à 15 euros en passant par les diarrhées de smileys balancées sur les réseaux sociaux dès qu’une abrutie savoure son Spritz près d’une décharge publique ou qu’un imbécile participe au congrès du store roulant de Montbéliard, le bonheur partout nous étouffe dans un étau de chamallow. L’envers de ce décor est bien évidemment tout autre. Le e-mail du service après-vente nous invitant à passer la plus belle journée de toute notre existence aura été posté par une IA, envoyant ainsi des bataillons de secrétaires grossir les rangs de France Travail. Le barista, lui, rejoindra seul ses punaises de lit au dépôt SNCF de Miramas, de Saint-Pierre-des-Corps ou d’ailleurs, où il ne dormira que d’un œil, ruminant sur ses échecs, ses examens ratés, ses cours du soir remis à plus tard et tous les trains qu’il n’a pas su prendre au bon moment. L’instagrameuse, dès son selfie achevé, arborera une moue torturée par l’angoisse d’une vie totalement dépourvue de sens et de revenus. Tout ceci appelle donc réflexion. Au…

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