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Le réveil brutal de l’Europe

Par Hicheme Lehmici

Tandis que les États-Unis poursuivent leur recentrage géopolitique, le Vieux Continent reste prisonnier d’une ambiguïté stratégique.
Lorsque Donald Trump évoque le Groenland, menace plusieurs pays européens de nouvelles taxes douanières ou remet en question certains fondements de l’alliance atlantique, beaucoup de responsables européens feignent la surprise. Pourtant, la véritable stupéfaction devrait porter sur l’aveuglement de dirigeants qui, depuis trente ans, n’ont ni vu ni compris les profondes transformations de la puissance américaine.

Pendant des décennies, l’Europe a vécu avec cette conviction que sa sécurité et sa prospérité étaient durablement garanties. La protection américaine semblait acquise, l’OTAN relevait de l’évidence et la relation transatlantique était perçue comme le socle naturel de l’ordre européen. Le retour aux affaires de Donald Trump est pourtant intervenu comme un électrochoc : celui de la confrontation brutale au réel. Il a mis en lumière une réalité que de nombreux dirigeants ont longtemps refusé de voir : l’Europe dépend des États-Unis beaucoup plus qu’eux ne dépendent d’elle.

Depuis le début de l’année 2026, les tensions se multiplient entre Washington et ses alliés européens. Critiques répétées contre l’Union européenne, accusations de profiter de la protection américaine sans en assumer le coût, pressions sur les dépenses militaires : le discours du chef de la Maison-­Blanche ne relève pas seulement de la provocation. Il traduit l’évolution d’une partie de l’Amérique qui ne considère plus l’Europe comme un partenaire privilégié, mais comme un concurrent économique et parfois même comme un fardeau stratégique.

Cette évolution a d’ailleurs été remarquablement décrite par le journaliste Richard Werly dans son ouvrage Cette Amérique qui nous déteste (éd. Nevicata, 2025). Fruit de plusieurs mois d’immersion dans l’Amérique profonde, son enquête met en lumière l’émergence d’un nouveau sentiment : une hostilité culturelle, économique et politique, bien plus qu’une simple arrogance américaine.

Pour une grande partie du mouvement MAGA (Make America Great Again), les Européens sont devenus des profiteurs, des passagers clandestins de la puissance américaine, incapables d’assurer leur propre défense tout en prétendant donner des leçons au reste du monde.

Cette perception n’est pas seulement politique. Elle renvoie également à des représentations culturelles plus profondes. Le sociologue Bernard Lahire a notamment montré que les Européens ont souvent tendance à considérer les États-Unis comme une civilisation sœur partageant des racines historiques communes. La réciproque est beaucoup moins évidente. Dans une partie de l’imaginaire américain, l’Europe demeure un espace perçu comme élitiste, distant et parfois condescendant. Cette divergence de perception contribue à expliquer pourquoi une partie des Américains ne voit plus l’Europe comme un partenaire naturel mais comme une réalité étrangère à ses préoccupations.

Cette distance n’est d’ailleurs pas totalement nouvelle : dès les Pères pèlerins du Mayflower, une partie de l’identité américaine s’est construite en rupture avec une Europe perçue comme corrompue et décadente. Pour beaucoup d’Européens, cette attitude apparaît comme un choc. En réalité, elle révèle surtout une dépendance ancienne.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la construction européenne s’est largement développée sous parapluie américain. Le plan Marshall, la guerre froide, l’intégration économique occidentale puis l’OTAN ont progressivement ancré l’Europe dans une architecture stratégique dominée par Washington. Cette situation était compréhensible dans le contexte de l’affrontement avec l’Union soviétique. Mais la disparition de cette dernière n’a jamais débouché sur une véritable autonomie européenne.

Au contraire, l’élargissement de l’OTAN à l’Est a renforcé l’influence américaine sur le continent. Les pays d’Europe centrale et orientale ont souvent intégré l’Alliance atlantique avant même de rejoindre l’UE. La sécurité du continent est restée largement dépendante des capacités militaires américaines tandis que les projets de défense européenne demeuraient limités, fragmentés ou inachevés.

La guerre en Ukraine a accéléré ce phénomène. Dès 2022, les Européens ont affiché une certaine forme d’unité face à Moscou. Mais cette position a également mis en lumière leurs dépendances. Le soutien militaire à Kiev repose largement sur les capacités américaines. Les commandes d’armements américains se sont multipliées. Les systèmes Patriot, HIMARS ou les avions F-35 se sont imposés dans de nombreux pays européens au détriment des industriels du continent, notamment français…

Bien avant le conflit ukrainien, le politologue américain John Mearsheimer estimait que l’élargissement continu de l’OTAN risquait d’alimenter une confrontation durable avec la Russie. Que l’on partage ou non son analyse, la guerre a mis en évidence une réalité difficilement contestable : les Européens demeurent largement dépendants des choix stratégiques effectués à Washington.

Parallèlement, la rupture énergétique avec la Russie a profondément affecté l’économie européenne. L’Allemagne, qui avait bâti une partie de sa compétitivité industrielle sur un accès à une énergie abondante et relativement bon marché, a vu ses coûts exploser. Le gaz naturel liquéfié américain est devenu une solution de remplacement, mais à des prix jusqu’à quatre fois supérieurs. Dans plusieurs secteurs industriels, les conséquences ont été considérables et se traduisent par des délocalisations et du chômage.

Et même si cette réalité peut déranger nombre d’éditorialistes ou de commentateurs, Donald Trump n’en est pas l’instigateur. Il a simplement rendu visible une situation que beaucoup de dirigeants européens avaient fini par considérer comme normale.

L’Amérique de 2026 n’est pourtant plus celle des années 1990. Elle regarde désormais vers l’Asie, vers la Chine, vers l’Arctique et vers ses propres intérêts industriels. La logique du « America First » n’apparaît plus comme une simple parenthèse « Trump » mais comme une tendance durable de la vie politique américaine.

Or, cette évolution de la puissance américaine intervient au moment même où l’équilibre mondial connaît de profondes mutations. Dans La Défaite de l’Occident, Emmanuel Todd voit dans la guerre en Ukraine le révélateur d’un affaiblissement plus profond des sociétés occidentales et d’une crise de leadership du monde atlantique. Quoi qu’on pense de son diagnostic, une chose est certaine : le centre de gravité du monde est en train de se déplacer. L’émergence des BRICS élargis, l’affirmation de l’Inde, la montée en puissance des pays du Golfe ou encore les ambitions croissantes de la Chine témoignent d’une redistribution progressive des centres de puissance.

Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que les États-Unis réévaluent leurs priorités stratégiques. L’Asie est devenue leur principal horizon géopolitique, la rivalité avec la Chine leur préoccupation centrale, tandis que l’Europe occupe une place de plus en plus secondaire pour eux.

C’est précisément là que réside le problème européen. Alors que Washington adapte progressivement sa stratégie à cette nouvelle réalité internationale, de nombreux responsables européens continuent de raisonner comme si les priorités américaines demeuraient celles de l’après-guerre froide.

L’Europe, elle, demeure prisonnière d’une ambiguïté stratégique pour paraphraser le président français Emmanuel Macron. Elle parle de souveraineté mais continue d’organiser sa sécurité autour d’une puissance dont les intérêts ne coïncident plus nécessairement avec les siens. Elle revendique son autonomie tout en restant profondément dépendante dans des secteurs clés. Elle aspire à devenir une puissance géopolitique mais hésite encore à assumer les coûts politiques, industriels et militaires que suppose une telle ambition.

La véritable question n’est donc pas de savoir si Donald Trump aime ou déteste l’Europe. Toute grande puissance défend ses intérêts. La question est de comprendre pourquoi les Européens semblent découvrir aujourd’hui une réalité qui aurait dû s’imposer depuis longtemps : dans un monde redevenu compétitif, les alliances ne remplacent jamais la puissance.

C’est peut-être là le principal héritage politique de Donald Trump. Non pas d’avoir transformé la relation transatlantique, mais d’avoir contraint l’Europe à regarder en face ses propres dépendances. Car une puissance véritablement souveraine n’est pas celle qui proclame son autonomie. C’est celle qui possède les moyens de la garantir.

Hicheme Lehmici est analyste géopolitique et professeur de relations internationales à la Swiss UMEF de Genève....

Tandis que les États-Unis poursuivent leur recentrage géopolitique, le Vieux Continent reste prisonnier d’une ambiguïté stratégique. Lorsque Donald Trump évoque le Groenland, menace plusieurs pays européens de nouvelles taxes douanières ou remet en question certains fondements de l’alliance atlantique, beaucoup de responsables européens feignent la surprise. Pourtant, la véritable stupéfaction devrait porter sur l’aveuglement de dirigeants qui, depuis trente ans, n’ont ni vu ni compris les profondes transformations de la puissance américaine. Pendant des décennies, l’Europe a vécu avec cette conviction que sa sécurité et sa prospérité étaient durablement garanties. La protection américaine semblait acquise, l’OTAN relevait de l’évidence et la relation transatlantique était perçue comme le socle naturel de l’ordre européen. Le retour aux affaires de Donald Trump est pourtant intervenu comme un électrochoc : celui de la confrontation brutale au réel. Il a mis en lumière une réalité que de nombreux dirigeants ont longtemps refusé de voir : l’Europe dépend des États-Unis beaucoup plus qu’eux ne dépendent d’elle. Depuis le début de l’année 2026, les tensions se multiplient entre Washington et ses alliés européens. Critiques répétées contre l’Union européenne, accusations de profiter de la protection américaine sans en assumer le coût, pressions sur les dépenses militaires : le discours du chef de la Maison-­Blanche ne relève pas seulement de la provocation. Il traduit l’évolution d’une partie de l’Amérique qui ne considère plus l’Europe comme un partenaire privilégié, mais comme un concurrent économique et parfois même comme un fardeau stratégique. Cette évolution a d’ailleurs été remarquablement décrite par le journaliste Richard Werly…

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